. PROMENADES ET GH ASSES DANS L AMERIQUE DU NORD 1MPRIMERIE CSNTRALE DBS CIIRMINS DK FER. A. CHAIX ET c c , RUB BERGEHK, 20, A PARIS. 4986 9 PROMENADES ET GHASSES DANS L AMERIQUE DU NORtfJ N PAR LOUIS & GEORGES YERBRUGGHE \\ c " L * to PARIS GALMANN LEVY, EDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRfiRES HUE A.CBER, 3, ET BOULEVARD DBS MAHE.VS, 1J A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 1879 Droits do roproduction et de traduction r6sorv6s Bien que ce livre soit signe de deux noms, le lecteur y trouvera fre"quemment employee dans les anecdotes ou dans les appreciations personnelles, la forme du singulier au lieu du pluriel, le je au lieu du nous. Pour la commodite et la rapidite" du recit, les auteurs se sont en effet partage la besogne; M. Georges Verbrugghe s est plus particulierement charge de cette premiere partie, tandis que M. Louis Ver brugghe s est reserve la seconde, le voyage dans 1 Amerique du Sud . NOTE DE L EDITEUR. . A paraitre prochainement. 927551 PROMENADES ET GH ASSES. DANS L AMERIQUE DU NDM) NEW-YORK New-York. Broadway. Le Wall. Lcs quais. Le port. Les quartiers riches. Central-Park. Omnibus et tramways. Pharmaciens. Les Bars. Le New-York Herald. Les theatres. La police. Les voleurs. Le telegraphe. Les pompes. Au moment oil le paquebot qui nous amenait du Havre s amarrait a son quai dans le port de New- York, un passager am^ricain avec lequel nous nous 6tions lie s durant la traversee, jetant un coup d oeil ironique sur nos nombreux bagages, nous confia que la douane de son pays se montrait d une 1 2 I J .OMENADKS ET CH ASSES severite excessive pour tous les objcts importes; il s emprcssa d ajouter quo les douaniers etaient rare- ment insensibles aux seductions du dollar. Fort de ce rcnseigncment, je glissai un louis a 1 em- ploya cjui i s occupa de mes colis; ils furent aussitot rcboucles. Que faites-vous, s ecria mon Ame- ricaui? -J-/.3\raia, vous le voycz, jc suis vos bous conscilsi ~ Pas du tout, regardez-moi. II lit papillotcr un billet de cinq dollars aux yeux dc son douanier ; le douanier, seduit, munit les mallcs d un laissez-passer a la craie blanche, ei les expedia sur-lc-champ, mais commc il avancait la main pour recevoir la coupure convoitec, 1 autre la roula en boule, ct la remit tranquillcmcnt dans sa poclie: Souvcncz-vous de la logon, me dit-il,ceshoinmes- la vont rire de vous; ils ont pour moi la plus grandc cstimc : je les ai battus. Nous venous de Mre connaissancc avec les Ame- ricains. On nous a recommande 1 liotel dc la Cinquieme Avenue: nous y dcsccndons. Commc tous les hotels amcricains, il presente un ensemble complet des commodites usuelles : bureaux de chemin de fer, offices de telegraphe, agences de theatres, assuran ces sur la vie, bains, barbier, chapelier, tailleur et pharmacien , tout enliri se trouve reuni dans ce vaste bazar; les passants vicnncnt y fairc leurs em- plcttcs et convertissent le vestibule en une verita- NEW- YORK 3 ble place publique. L Amcricain, adorant le tumulte et le bruit, se loge volontiers a I hotel; il ne repugne pas a y passer sa nuit de noces : des chambres somptueuses sont specialement affectees a cet usage. Souvent il y installe a demeure sa femme et ses en- i ants ; il s evite ainsi les ennuis d une maison. G est la vie la plus agreable et la moins couteuse ; c est aussi la vie qui perraet le plus d ostentation : une dame americaine m avouait iiai vement qu elle preie- rait I liotel a toute autre habitation; Ton pouvait mieux y voir qu elle et son mari buvaient a chaque repas du champagne a six dollars. Le prix de la pension ne varie guere dans les capi- tales ou les villages, a New-York, ni dans toutc 1 etendue des Etats-Unis ; 1 hotelier americain tient le raisonnement suivant : Je donne, moyennanfc vingt-cinq francs par jour, tout le necessaire : la iiourriture, le logement, le chauffage a la vapeur, le gaz, 1 eau chaude et 1 eau froide; vous vous plai- gnez de payer aussi cher au sixieme etage qu au premier? mais il n y a pas d etages : Tascenseur les supprime. II n y a pas de table d hote proprement dite : chacun arrive a son heure, commande son repas et deploie une serviette d une exiguite vraimuiit ridicule, un veritable mouchoir de poche. Les aliments sont des plus mediocres : le garcon apporte en bloc tout le repas ; il dispose a Fentour de vous 4 PROMENADES ET GRASSES une quantite de pctitcs assiettes ; comme dans les ieeries, Ic diner apparaittoutservi ; dans la vie ordi naire ces apparitions simultanees laissent les plats se refroiclir et encombrer la table ; si le repas est co- pieux, on est presque force d ajouter une rallonge. Le pourboire, cet impot trop direct, n est pas encore preleve en Amerique ; cependant les gallons qui refusent la piece en repondant avec orgueil : Je suis un citoyen libre d Amerique n existent pas ; cette phrase n est plus employee par eux que pour eviter un service desagreable ; ainsi les dom.es- tiques blancs se refusent a vernir les chaussures; 1 ctranger se voit force de recourir aux petits decrot- teurs ambulants qui cirent d une facon irreprochable ses souliers et le bas de son pantalon ; quant aux elegants de la ville, ils se chargent cux-memes de ce soin, et une boite de cirage fait partie de leur necessaire de toilette. New- York est loin d etre une scule ville : le quar- tier du commerce, celui de la banque, celui de 1 a- ristocratie sont autant de cites diflbrentes ; par aris tocratic j entends les Americains qui possedent le plus de dollars. Une rue immense traverse New-York de 1 un a 1 autre bout : dans sa course elle coupe en oblique chaque rue et chaquc avenue, brochant sur le tout , comme une barre sur un ecusson : c est Broadway, longue perspective dont les dernieres NEW- YORK 5 constructions se perdent a demi dans la brume lointaine. Broadway, c est la grande artere qui transmet la vie d une extremite a 1 autre de ce corps geant, du nord au sud , de la tete aux pieds : tout va a Broadway, tout vienfc do -Broadway, tout passe par Broadway. Co vaste fleuve recoit des centaines d affluents. Paisible a son origine, grossi par les rues qui se deversent en lui comme autant de tributaires, il roule a la fin un flot tumultueux. Etrangers oisifs, manoeuvres et gens d affaires, le Broadway charrie tout pele-mele ; la mare"e s eleve et descend a heure fixe ; le soir amene le reflux ; le Broadway remonte vers sa source. Quelle animation ! quel mouvement ! quelle de"- pense de forces vives ! il faut emboiter le pas sous peine d etre a chaque instant culbute. Les marchands de tabac roulent devant leurs boutiques des statues aux couleurs eclatantes : Chinois en grand costume ; femmes lascivement vetues, Indiens aux poses guer- rieres sont generalement charges d attirer 1 attention du passant. Les fenetres laissent onduler au vent, encadrees parfois dans les couleurs americaines, les plus vulgaires reclames ou d immenses affiches elec- torales larges comme la rue, hautes comme les mai- sons ; alignes ainsi que les arbres d une avenue, de gigantesques poteaux telegraphiques dressent en Tair leurs grands bras ; 1 electricite court d une maison a 1 autre ; les fils du reseau se resserrent a 6 PROMENADES ET GRASSES mesure qu on approche de la basse ville, et fmissent par former une vraie toile metallique. Aupres des enseignes fixes , les enseignes ambulantes : affubles d oripeaux brillants et symboliques, de pauvres diables, juii s crrants de la reclame, em- boites entre deux planches, usent le trottoir de la rue : citoyens libres condamnes au supplice de la cangue ; sur un fond blanc les avis suivants se deta- chent en noir : Les plus jolies dents sont fabriquees par X...; les meilleurs seins artificiels se vendont chez T... Les petits auvents , les echoppes abritent des industriels qui savent aussi savamrnent que sur nos boulevards recoller des porcelaines en miettes ou changer en rasoirs des couteaux sans tranchant. Peu de grands magasins. aucun luxe, aucun etalage, aucune monlre seduisante ; acheteur et vendeur ne pretent nulle importance a ce detail. A sept heures, le tumulte cesse ; les bruits s apaisent; les pietons sont peu nombreux, les voitures plus rares ; les commer- cants sont rentres chez eux, les uns dans la ville haute, les autres a New-Jersey, a Hoboken, a Staten-Island, les plus economes a Brooklyn que Ton a surnomme le dortoir de New- York. Comme la cite de Londres, on n habite pas Broadway ; on y travaille. Le Wall est le centre des operations da Bourse; c est aussi le centre d operations des pick-pockets ; outonnez votre paletot sur votre portefeuille. NE AY- YORK 7 Le Wall est, en outre, le quartier favori des gens de loi ; banquiers et avocats demeurent cote a cote : ils ont, paralt-il, souvent besoin les uns des autres. Voici les quais ; un tramway les parcourt, tou- jours rempli de voyageurs; des locomotives em- pmntent sa voie pour transporter des wagons aux differents docks ; et parfois, secouant sa cloche & toute volee, un train entier marche sur un meme rail entre deux voitures. Des navires venus de tous les points du monde allongent sur la rue leurs beau- pres menacants : les grues a vapeur descendent dans les cales profondes les cotons, les bles, les salaisons etles tabacs... Depechons... depechons... d autres ar- rivent demain. Au-dessus des mats innomb rables, les piles colossales du pont de Brooklyn dressent leur extremite que leur hauteur rend indistincte. Inanimation du port est extraordinaire : pas une vague pour ainsi dire, qui ne porte son remor- queur, son steamer ou son yacht; tout cela va, vient, court, s emmele, se demele, sans effort appa rent, comme autant de creatures vivantes; les voiles blanches s inclinent jusqu a la mer, les helices tour- billonnent, la vapeur sifrle sur un rhythme bruyant et r^pete; chacun lutte de rapid ite, chacun se rend a toute vitesse droit a son but. Les ferry-boats pas- sent d une rive a 1 autre, relachant aux ilots, re montant les rivieres, touchant a tous les points ; ces omnibus de la baie evoluent avec la plus grande 8 PROMENADES ET GRASSES facilite ; ils marchent en arriere commc en avant, une simple cheville suffit a fixer le gouvernail qui devient etrave ; marchandises et camions, betes et gens entrent pele-mele ; les chevaux habitues a ces traversecs ne temoignent pas plus d inquictude que leurs cochers. A I arrivee le ferry entre dans un entonnoir forme par des madriers flexibles; les chocs sont amortis par 1 elasticite de cette muraille ; renvoye de droite et de gauche comme un volant par des raquettes, 1 avant vient buter a quai : tout le monde sort ; le ferry repart. L application de la vapour est poussee a 1 ex- treme : j ai vu un vieux chaland faisant eau de toute part remorquer des bateaux charges de pierres; on lui avait simplement adapts une he"- lice et une machine ; son proprietaire , un jeune homme , se chargeait seul de le gouverner, de le chauffer et de pomper 1 eau qui y p6netrait. Ce meme homme, apres avoir transform^ son chaland en remorqueur, transformera un jour son remor- queur en flotte. Dans les hauts quartiers, les rues se coupent reguliercment a angle droit avec les avenues. A vol d oiseau la ville represente le damier d un geant. On la croirait construite en un seul jour, sous la direction du m^rne architecte, amoureux de la ligne droite. Une heure apres son arrived, 1 etranger ne peut plus se perdre dans une ville NEW-YORK 9 aussi geornetrique. Les rues, toutes semblables, sont designees par des numeros d ordre, les mai- sons m^mes se sont efforcees de ressembler les unes aux autres ; leur aspect uniforme ajoute encore a la monotonie ; peu de vrais edifices ; les monu ments sont 1 histoire des peuples ct un peuple jeune de cent ans n a pas d histoire ; les Americains, ces glorieux parvenus, vivcnt pour 1 avenir et non dans le passe. La Tresoreric, le City Hall, la Poste, la Douaue, le Palais de Justice, les eglises, sont des batisses plutot que des monuments. La ville des affaires se developpant chaque jour, les quartiers aristocratiques reculent devant cet envahissement. L extension prise par New-York depuis une quinzaine d annees est vraiment in- croyable ; autrel ois seule I extr^mite de 1 ile Man hattan , sur laquelle la ville est construite, etait couverte par des maisons d habitation et de com merce. On allait en partie de campagne jusqu a remplacement sur lequel s eleve aujourd hui I hotel de la Ciriquieme Avenue. Ce developpement rapide lut 1 origine de fortunes colossales : en 1858, le terrain situe au coin de Chamber street et de Broadway etait estime cinq mille francs ; il vaut aujourd hui pres d un million. Au milieu de cet accroissement inoui, Ja legende qui se rattache a riiumblc nais- sance de New-York est oubliee; cette Mgende d ailleurs est un simple chapitre de Virgile : les In- l. 10 PROMENADES ET GRASSES diens, apres des libations frequentes, accorderent aux Europeens debarqu6s la quantite de terrain que pourrait couvrir la peau d un taureau. Les Euro peens decouperent cette peau en lanieres extremement minces et purent ainsi enclore une grande quantite de sol. Les Indiens, mis en belle humeur par ce tour de passe-passe, ratifierent le traite : cette peau de taureau est de venue la Cite-Empire. Le Pare, assez eloigne aujourd hui, deviendra un jour le point central de New-York ; c est au Pare que les voitures elegantes se donnent rendez-vous ; les buggies, montes sur des roues tres hautes et presque invisibles , ressemblent a des faucheux ; les chevaux ont 1 epaule longue, ils sont bien tattle s pour le grand trot. Malheureusement peu de personnes a New-York entretiennent equipages ; plusieurs meme ont des voitures et negligent de s en servir; independam- ment des trains qui parcourent les quais, un che- min de fer aerien fait le tour de la ville; mais les principaux moyens de locomotion sont les stages et les cars. Les stages dont tout le monde se sert, les hommes les plus riches comme les femmes les plus coquettes, sont de peiils omnibus peiuts en blanc; les panneaux sont ornemcntes dc scenes champetres dont la couleur ne sauve pas le dcssin ; 11 n y a pas d impcriale ; si 1 interieur est plein, on grimpe sur le toit et Ton s y cramponne comme Von peut ; il n y a pas non plus de conducteur NEW-YORK 11 chaque voyageur depose lui-meme le prix du pas sage dans une boite vitree ; le cocher, du haul de son siege, peut controler les versements. Ces troncs n en sont pas moins le vaste receptacle des pieces faus- ses. Le passager qui a besoin de monnaie est mis en communication avec le cocher au moyen d une veritable petite poste; il passe son dollar par un guichet et le change lui est retourne sous enveloppe. Maitre Jacques s occupe a la fois des chevaux et des voyageurs. Quelquefois un miroir refletant tout 1 interieur, un espion, avertit le cocher de 1 entree d un pas sager nouveau et du nouveau payement a recevoir. C est la un cote saillant du caractere americain : la diminution des agents et des intermediates. Toutes leurs inventions, grandes ou petites, ten- dent a supprimer un travail ou a gagner une se- conde; ils se scrvent deja de la machine a ecrire, ils emploieront bientot la machine a compter ; n ont- ils pas agite la question de modifier leur orthographe si compliquee et d ecrire desormais lalangue comme elle se prononce. Les cars on tramways desservent presque chaque me; 1 interieur deces voiturespopulaires presents un aspect fort pittoresque : chacun lit son journal, taille son petit morceau de bois, chique ou sifflote ; ces divertissements sont en grand honneur en Ame- rique; le dernier est si uniyersel que le siffjet est 12 PROMENADES ET CHASSES devenu au theatre une marque d approbation. Le nombre des places n est pas limite dans les cars, et parfois une dame s assoira sur les genoux d un gentleman. Les pauvres chevaux qui trainent cette foule entassee succombent souvent par les temps de canicule; en quelques jours, la seule Gompagnie des cars do la Seconde Avenue en a perdu cent cin- quante frappes d insolation. C est dans la basse ville que se rcncontrent en plus grand nombre les bars et les boutiques de pharmaciens ; les pharmaciens sont en effet dbi- tants de boissons ; ils jouissent memo du precieux privilege de vendre des liqueurs le dimanche; on va ce jour-la leur demander le petit verre de brandy refuse au bar par ordre de la police. Le cognac passe medicament. Ces pharmacies sont d ailleurs de veritables bazars : desirez-vous un cigare, un verre de cognac ou un purgatif? voulez-vous une caisse de champagne ou d eau sulfureuse? du laudanum, du soda ou des timbres-poste ? Entrez sans crainte. Le bar-room est le plus souvent une cave ; la foule des clients s accoude au comptoir ; pas de sie ges, on reste debout : 1 Americain affaire ne s arrete que le temps d ouvrir la bouche; il jette au fond de sa gorge le petit verre de whisky, suivi d un large verre d eau, pour enlever le gout , s essuie les levres d un revers de main ou a la serviette com mune pendue a un clou, et repart aussitot. Le de- NEW-YORK 13 braillement des consommateurs coiitraste avec la proprete des domestiques ; les plus riches nego tiants temoignenl un mepris par fait pour les de"- tails de leur tenue ; dans leur office, ils recoivent en bras dc chemise, sans col ni manchettes; cela les empeche-t-il de payer et d encaisser ? ils ne se formaliseront aucunement si un etranger, les jugeant sur la mise, les confond avec leurs garcons de bu reau. A la Nouvelle-Orleans le principal bar-room est une merveille; chaque jour, a onze heures , une vaste table est servie ; chacun pent venir y manger sans payer, a la seule condition de prendre au comptoir un simple drink; vous voyez qu en Ame- rique on trouve des choses extraordinaires , meme des repas gratis . Les bar-keepers ont pousse fort loin la science des melanges et des boissons composees; ils eta- geront sans les meler, dans un verre grand comme un de a coudre, neuf liqueurs de nuances differen- tes ; ce verre, dans lours mains habiles, se change en habit d Arlequin. Presque tous les breuvages sont soigneusement battus avec de la glace pilee, car 1 usage de la glace est general aux Etals-Unis. On en fait une consommation e"norme. Elle est de"coupee en hiver par des machines speciales et debitee en cubes re- guliers ; on la conserve dans des glacieres formees li PROMENADES ET GRASSES par deux maisons rentrant 1 une dans 1 autre, comme une boite plus petite dans une grande ; 1 intervalle est rempli par des matieres isolantes. On 1 emploie a la conservation de toules choses, meme des cadavres. Un gentleman qui venait de perdre la vie fiit recouvert de blocs de glace ; Tun d eux veriant a fondre, le tout s ecroula avec fra cas; on crut que le mort revenait a la vie et chacun s enfuit terrific de cette apparente resurrection. L industrie la plus repandue a New-York est cclle des petits crieurs de journaux ; tout le monde ici achete son journal, et le plus pauvre ouvrier n he- site pas a debourser ses vingt-cinq centimes; 1 avidite de 1 Ame ricain pour les nouvelles est fort caracteris- tique ; il veut tout savoir et a 1 instant meme. Un de mesamis, qui possedait une foret au fond de la Flo- ride, y avail installe une petite scieriea vapeur; deux homines suffisaient au travail; dans ce coin perdu ils recevaient encore leur journal que le conducteur du train leur jetait a la volec. C est a cette passion qu il faut attribucr en grande partic 1 instruction moyenne si repandue ici; 1 Americain trouve dans ses gazettes les chapitrcs de 1 histoire contcmporaine et les som- maires de la science universelle ; tandis que notre prcsse s efforce la plupart du temps d imposer une opinion a ses lecteurs, de cachcr la moitie des faits pour tirer de Fautrc des conclusions conlbrmes a ses jde"es, le journalismc americain laisse au public le NEW YORK 15 soin de former lui-mcme son jugement ; il se donne pour unique mission de raconter tons les evenements survenus entre les deux poles ; il eni- ploie des reporters et ncn des publicistes ; ces chas seurs de nouvelles sont toujours a 1 affut ; se com- met-il un vol, ils suivent la piste du voleurpour lui demander des details ; un redacteur du Daily Graphic voulant reproduire d apres nature 1 exe- cution d un condamne, s en tut trouver le chef de justice et le pria d avancer I execution d une demi- heure, afm que son croquis put paraitre le meme jour. Peu de feuilles en Europe sont aussi intelligem- ment redigees que le New-York Herald; rien ne coute & M. Bennett, ni le temps, ni 1 effort, ni 1 ar- gent; il n hesite pas a envoyer un Stanley a la re cherche d un Livingstone ; il a pour agents sa fortu ne immense, son armee de reporters, Felectricite, des trains speciaux, enfin ses yachts a vapeur qui croisent devant la baie et courent aux navires pour connaitre leurs nouvelles maritimes, avant memo qu ils ne soient signales par les vigies du port; par- fois les telegrammes d une seule semaine coutent an journal 7,000 dollars ; certaines depeches ont etc payees 50,000 francs. La vcnte du journal couvre les frais ; les annonces et les petites correspondances rapportent un benefice annuel de deux millions ; dans ce pays ou la reclame joue un si grand role, ia 16 PROMENADES ET GRASSES qualrieme page d un journal est une mine d or ; le proprietaire (Tune feuille quotidienne, voulant, centre 1 usage, donner unc dot a sa fille, lui aban- donna cette quatrieme page durant six mois ; quand il reprit sa propriete, sa fille possedait une veritable fortune. Seducteurs par annonces, speculateurs ot - frant d emprunter dix dollars pour en rendre mille, (affaire sure, toutes garanties) , lemmes trop mures pour 1 amant, desireuses d achcter un mari, le jour nal aceueille tout le monde, et bat monnaie avec les reclames les plus immorales. Nul ne songe a lui en faire un, crime; la pudeur americaine s alarme moins facilement que la notre : dans le quartler aristocratique s eleve une maison que tout le monde a surnommce le temple de 1 A- vortement, le Palais de Miss Carriage ; les jeunes gens ne se cachent point d y avoir autrefbis conduit leurs mattresses; j ai entendu f aire 1 eloge de 1 eta- blissement : maison bicn tenue, service parfait; dis cretion aussi absolucque cherement payee. La police a plus d une f ois tente de supprimer cet hopital qui devient un cimetiere ; la proprietaire a simplement fait menace de publier ses registres ; trop de gens haut places ont interet a, son silence pour que la police ose les compromettre. Peu de grands theatres a New- York ; les petites scenes ont une specialite assez amusante : ce sont les MinstreU ; on nomme ainsi les acteurs qui, le vi- NEW-YORK 17 sage barbouille de suie, parodient les chansons, les allures, les contorsions des negres; I imitation est part aite et avec de pareils modeles il est impossible de ne pas atteindre le burlesque. II n y a pas de cafes-concerts proprement dits ; les bier-garden sont des brasseries ou le service est fait par des femmes ; quelques-uns se trouvent en plein Broadway : ils sont separes en deux parties par une cloison de planches : dans la premiere se tiennent les consommateurs, on devine ce qui se passe dans la seconde. Un monsieur a la porte vous distribue 1 a- vis suivant : Trente jeunes et jolies demoiselles sont nouvellement arrivees comme dames de comp- toir. Un divertissement fort goute, c est la pantomime. Le Pierrot americain est tres gai et tres railleur : Pierrot a vole un saucisson; un policeman 1 a vu, s approche et allonge la main pour reclamer la moi- tiedu savoureux. larcin ; Pierrot rel use ; le police man outre veut le conduire au poste ; mais Pierrot a la lumineuse idee de menacer le detective avec le saucisson dont I extremite se recourbe en crosse de revolver ; le detective tremble de terreur, et, sur Tordre de Pierrot, quitte tons ses vetements. Pier rot s en affuble pour imiter tous les actes d un poli ceman : il frappe a un restaurant ouvert apres 1 heure, et, moyennant un verre de biere, lui per- met de violer le reglement ; il voit arriver un vo- 18 PROMENADES ET GRASSES leur, il se cache prudemment ; mais il malmene brutalement un ivrogne. Tout cela est rendu avec beaucoup d entrain et de verite ; quant a la police, elle s inquiete peu des sarcasmes ; elle sait tres bien qu au moment necessaire 1 uniforme de ses agents ainsi que leur petite massue sera toujours respecte". L Americain en cffet se soumet sans mur- raure a tout ce qui represente 1 autorite ; tandis que chez nous le sergent de ville a toujours tort aux yeux de la foule, ici il a toujours raison ; la police merite cependant bien des critiques, etsi onlui temoi- gne une grande docilite, on ne lui accorde aucune confiance; les particuliers trouvent plus prudent de veiller eux-memes a 1 ordre et a leur propre surete"; ce soin est loin d etre une sinecure , car les voleurs abondent. Beware of pick pockets, c cst le grand mot d ordre aux fitats-Unis ; on retrouve cette in scription meme dans les endroits ou Ton court le rnoins de risque de se roncontrer a deux. L audace des filous est incroyable ; les dames de New-York out 1 habitude de faire leurs courses dans la ville en te nant leur porte-monnaie a la main ; plus d une lady s cst vu arracher sa bourse par un voleur impudent. Unjour, en plein Broadway, trois individus, mon ths dans un omnibus, ont ose ranconner les voya- geurs et se sont perdus dans la foule avant que leurs vidimus, lerrifiees par la vue des revolvers, eussent pousse" un cri d appel. NEW-YORK 19 Une Industrie fort re"pandue estcelle des gamblers: cesjoueurs de profession sont tres adroits a pro poser aux porteurs do figures na ives des parties de cartes qui se terminent toujours a leur avantage : un brave fermier du Texas m a conte Faven- ture suivante dont il avait ete lui-meme le heros rnalheureux : il se trouvait en voyage dans une ville de 1 Ouest; un individu Faccoste les bras ou- verts : Halloo, s ecrie-t-il joyeusement. quelle lieu^- reuse rencontre ! vous etes bien Lewis, de Virgi- nie ? Non , repond bonnenient le fermier, je suis Johnson, dc Bronsville. Ah ! dit Fautre, excusez-moi ; et il s eloigne, mais de ce pas il court annoncer a un compere le nom de la victime pre^sumee; deux jours plus tard, le compere Faborde a son tour : Halloo, la bonne rencontre ! n est-ce pas Johnson, de Bronsville. Oui, dit Fautre. Une reconnaissance s opere entre ces deux amis qui ne se sont jamais vus. Johnson , enchante de se retrouvcr en pays de connaissance, offrc a boire ct accepte une partie de cartes qu on lui a insidieuse- ment proposee : le jeu choisi est le three cards mon- te ; le gambler dispose trois cartes devant lui ; John son en choisit une quiportcra son erijeu; le banquier, avccses deux mains faitrapidement passer les car tes de droite a gauche, de gauche a droite ; quand il s arrete, Johnson doit indiquer ou se trouve la car te qu il a prise; Fune des trois, un huit de cceur, je 20 PROMENADES ET GRASSES crois, etait justcmcnt marque e d unc come longue d un doigt : Johnson choisit celle-la ; il la reconnait aisement ct gagne plusicurs coups de suite. Sonad- versaire, qui semble fort depite, lui propose alors un en] eu considerable; Johnson accepte, sur de ga- gner ; le petit manege recommence, les trois cartes volent sur la table ; quand elles s arretent : Voila le huit de coeur 1 s eerie notre homme tout glorieux fen montrant la carte cornee ; on la rctourne ; en depit de la corne, c etait la dame de pique ! Les gamblers operentprincipalcment dans les che- mins de fer ou la longueur des parcours amene vite une certaine intimite cntrc les voyageurs ; nul ne plaint les green qui se laissent duper ; leur journal ne les a-t-il pas avertis quc certains individus ont pour unique metier le voyage de New-York a San-Francisco? la Compagnie elle-meme n affiche-t-elle pas dans ses voitures : Tout etranger jouant sur notre parcours sera infailJiblement vole. Plus nombreux. que les gamblers, sont les farceurs de coffres-lbrts ; its se rient des serrures les plus com- pliquecs, des portes en acier impossibles a forer, des trappes s cffondrant sous les pieds, des burglar- dlarm qui avertissent par une sonnerie retentissante de la presence d un iritrus dans une chambre; ilsont imagine de rendre tout d abord visiteau caissier, et, le pistolet sur la tempe, le contraignent a indiquer les movens de se i aire voler; les coffres- NEW-YORK 21 forts a cadran presentent seuls quelque garantie ; grace a un systeme d horlogerie ils ne peuvent s ou- vrir avant une heure determinee, meme avec les vraies clefs. II ne faut rien moins qu urie circonstance presque ridicule pour dejouer leur adresse : un negociant de New-York s apercoit un soir, enquittant son bureau, que son coffire-fort ne ferme pas ; il se voit con- traint e pousser simpleraent la porte, sans pouvoir tourner la poignec a double tour ; la nuit, les bur glars s introduisent chez lui ; ils essayent d ouvrir ce coffre-fort ouvert ; inutile d aj outer qu ils ne purent arriver a faire ce qui etait deja fait; ils abandonne- rent la place, maugreant sans doute centre la com plication d une serrure dont le seul merite etait d e tre detraquee. Ges coquins se monlrent parfois d une galanterie qu on ne s attendrait a rencontrer ni chez des vo- leurs ni chez des Yankees ; le fait suivant m a ete raconte par la cousine meme de la personne a qui arriva 1 aventure : uu voleur s introduit chez une dame d une merveilleuse beaute ; il souleve la mous- tiquaire, la regarde dormir ; il s en va laissant un petit billet sur la poitrine de la jolie dormeuse ; il y 6tait dit avec une ou deux fautes d orthographe : Vous etes si belle que je n ai pas le courage de rien vous prendre. II est rare d ailleurs que les particuliers osent 22 PROMENADES ET CHASSES conserver chez eux des valours de quelque impor tance ; les maisons de commerce elles-mutncs n ont point d argerit dans leurs caisses; aussilot recues, les plus petitcs sommcs sorit expedites a une banque : negotiants et compaguies n operent leurs payements que par cheques. Quant aux boutiquiers, au lieu d abriter leurs marchandises derriere une fermeture de fer, dont le voleur an rait facilement raison, ils laissent simplement le gaz alhime* toute la nuit dans leurs magasins, afin que cliaquc passant puisse en survciller 1 interieur. Beaucoup de particuliers font installer chez eux un appareil telegraphique qui les met en com munication directo avec un poste de police; pres- sez le bouLon electrique, et cinq minutes apres un policeman iera irruption chez vous pour vous preter main-forte. Les Americains, qui ont plie la vapeur aux usages les plus domestiques, ne pouvaicnt manquer de perfectionner le telegraphe; ils en ont fait un scr- viteur multiple; combien d Americains aiment mieux envoyer une depeche que d ecrire une letire? Ici Telectricite ne sort pas seulement a annoncer les morts ou les naissances ou a demander de Tar- gent; elle sort a corresponds dans le sens le plus large. Moyennant une faible redevance, une compamiie se charge d e tablir un ill telegraphique entre votre NEW- YORK 23 bureau et votre quai, si vous etes armateur; cntre votre apparlement et votre banque, si vous etes hommc d affaires. Mieux que cela, tandis que vous etes tranquillement installe dans votre fauteuil, un petit appareil ne cesse de fonctiormer aupres de vous : une longuc bande de papier se deroule sans relache, et chaque phrase ponctuee par le telegra- phe vous annonce les changements survenus dans les cotes de For et du papier, Jes nouvelles com plications de la question d Orient. la mille ct deuxieme revolution au Mexique. Le bouton electrique qu il vous suffit de toucher pour amencr a vous la police, pressez-Ie deux ibis, aussitdt apparait uii gamin de quinze ans qui vient chercher vos ordres et vos commissions ; pressez- le trois fois et vous verrez les pompes accotirir a fond de train ; ce dernier service n est pas le moins utile. Les incendies, en effet, sont tres frequents a New-York ; en comptant les feux insignifiants aussi bien que les grands siriistres, ils atteignent la moyeime eflrayante de cinq par jour; lo 4 juillot ce chiffre enorme s eleve a soixante-quinze; il est vrai que ce jour-la on celebre, avec grands reiiforts d artiiices, la fete de 1 Independance. Mais les New-Yorkais ont declare au feu une guerre achar- ne e et aujourd hui ils sont merveilleusement armes pour se defendre; lors du grand incendie de Bos- 24- PROMENADES ET GRASSES ton, qui dura trois jours pleins, c est a New-York que la cite du Nord demanda des secours et c est a New-York qu elle dut son salut. Recemment encore les compagnies de pompes se composaient de volontaires ; 1 initiative privee des habitants seule les cre"ait et les entretenait ; cha- que compagnie alors mettait son amour-propre a accourir la premiere a 1 incendie et si elle rencon- trait par les rues une compagnie rivale, elle lui livrait bataille pour lui arracher 1 honneur d appor- ter les premiers secours : durant ce conflit les maisons s en allaient en fumee. Ce systeme subsistc encore dans quelques villes du Sud, a la Nouvelle- Orleans, par exemple. Au volontaire qui n a pas manque un incendie durant 1 annee on decerne une medaille ; quelques jeunes gens engagent des police men charges de les eveiller si 1 alarme est donnee la nuit. Depuis plusieurs annees la ville a pris en main ce service important ; elle compte quarante-deux compagnies de pompes & vapeur; pour les incen- dies du port un bateau-pompe est sans cesse sous pression. 11 existe en outre six compagnies Kab- cock; les appareils Babcock sont de petits cylin- dres portatifs : ils contiennent cent gallons d un produit chimique qui ne noie pas le feu comme 1 eau, mais qui 1 etouife ; 1 usage de ces appareils fort utiles mais fort couteux est tres repandu , sur- NEW-YORK 25 tout dans les campagnes, ou Ton ne peut trouver de prise d eau voisine; j en ai vu aussi a tous les Stages des grands hotels, dans les wagons, et a bord des paquebots. Le systeme d echelles employe ici est une inven tion francaise inconnue, ou du moins inutilisee en France. Ces echelles rentrentlesunes dans les autres a lamaniere d une cannejaponaise ; en les de"ployant au moyen d une manivelle, onobtient une immense hauteur. Le jour des premieres experiences, cette invention nouvelle causa un grave accident : une des echelles se detacha et plusieurs hommes se tuerent; mais en Amerique on ne s effraye pas de quel- ques morts, et les pompiers ont bravement adopt6 ce systeme qui leur a permis souvent de sauver les habitants d un troisieme dans une maison qui n avait plus ni premier, ni second etage. La voiture qui porte ces echelles est excessive- ment longue ; pour permettre a cette grande carcasse de tourner dans les rues sans verser, les roues de derriere sont mobiles comme les roues de devant, et peuvent virer isolement sous la charrette ; un pompier place a 1 arriere regie ce mouvement au moyen d un cycle ou d une barre : c est un veritable gouvernail. Chaque compagnie comprend un capitaine, un lieutenant et dix hommes, dont la solde s eleve a 1,200 dollars; ils ne sont pas trop cherement payes si 2 26 PROMENADES ET GRASSES Ton considere quo leur vie est contiauellement exposed. M. Gicquel, chef du quartier le plus central et le plus important, nous a fort gracieusement propose" do faire mano3uvrer ses pompes devant nous ; il reunit sous ses ordres huit pompes et trois compagnies d echellcs ; la surveillance 1 oblige a coucher tantot dans un poste, tantot dans un autre ; si par hasard il passe la nuit cliez sa femme, son tele"graphe parliculier 1 avertit des incendies. Notre aimable guide nous explique d abord le mecanisme des sonnettes d alarme : an coin de chaque rue une petite boite est accrochee a un poteau telegraphique ; sur la boite une adresse indique le lieu ou se trouve deposee la clef ; on choisit un endroit ouvert toute la nuit, ge"nerale- ment un hotel. Un locataire ou un passant decou- vre-t-il un commencement d incendie : il court de- mander la clef, ouvrc la boite et presse un bouton e"leclrique ; ce boutori fait retcntir un timbre an quartier general du feu, et le timbre indique dc lui-meme le numero d ordre de la boite, c est-a- dire 1 emplacement du sinistre ; du quarlier general aux differents postes, grace & 1 electricite, 1 alarmc est transmise en meme temps que recue, et en quelques instants toutes Ics pompes sont derrierc les portes, pretes a sortir. Cependant elles n accou- rent pas toutes; celles-la scules qui se trouvent NEW-YORK 27 pres du point menace" ; les autres attendront, selon leur quartier, un second ou un troisieme appel. M. Gicquel nous a fait visiter sa compagnie d elite, sa crack-company; elle se trouve dans la Dix-Huitieme rue; nous arrivons : M. Gicquel frappc un leger coup ; un homme de garde ouvre silencieusement une petite porte batarde percee dans une e"norme porte cochere, le chef se fait reconnaitre, 1 homme se range; nous entrons. Nous sommes dans une vaste piece soignee comrae une antichambre ou un salon. C est simplement une remise, car void la pompe et voici un tilbury charge d une enorme pelote de tuyaux en gutta-percha; ce n est meme qu une ecurie, car trois chevaux sont Ik endormis et couches dans leurs stalles, tout brides : ils gardent leurs harnais nuit et jour. Quelle proprete, quel luxe ! comme ces murailles sont blanches, comme ce parquet est soigneusement lave et rabotte ; les couleurs du tilbury sont frai- ches comme appliquees d hier, et cefcte pompe, ce brillant joujou aux metaux multicolores, comme elle etincelle, lancant & la lumiere des feux de toutes nuances! ces roues, ces pistons, ces essieux, chacun des moindres details, enfin, est clair, net comme des ressorts d horlogerie ; on ne s imagine pas que cette pompe puisse scrvir : on la croirait d or et d argent et simplement expos^e en montre. Voici, nous dit M. Gicquel, le fil qui donne le 28 PROMENADES ET GRASSES signal; s il am6ne I electricit^, ce marteau se d6ta- che et frappe sur ce timbre le numero du dernier feu. Je vais faire moi-meme mouvoir ce marteau. Le fracas de ce timbre est assourdissant; des qu ii a retenti, les deux chevaux de la pompe accourent au grand galop se ranger d eux-memes au timon ; le troisieme sc place entre les brancards du tilbury. Une masse noire roule le long des escaliers des hommes se precipitent demi-vetus ! un anneau passe dans uii mousqueton fixe les traits et les brides : on entend un cri : ready! tout est pret. Les pompiers sont a leur poste sur la machine ! les chevaux aussi intelligents que les hommes se sont, pour ainsi dire, atteles eux-memes ; en quel- ques mois ils acquiercnt cette admirable docilite" ; 1 un deux, encore endormi, faillit sc tromper; il prenait a droite du timon quand sa place etait a gauche ; 1 intelligent animal s en apercut a temps et fit un ecart ; son camarade, qui avait vul erreur, s arreta net pour le laisscr passer : il n y cut pas une seconde de retard. Mais qui done les detache ? qui done arrete cette horloge sur la minute pre cise du signal ? qui done ouvrc ces portes a deux battants ? I electricit^ a tout fait. Le marteau de M. Gicquel ne vaut-il pas la baguette magique des fees de Perrault? Tout est pret, en douze secondes ! une pareille NEW-YORK 29 chose semble impossible; moi-rn6me je n y croyais pas ce matin ; je n y puis croire encore ! On con- testait a Bruxelles que le fait fut possible : un pari important fut propose" et tenu. Le maire de New-York, le major general et le president du departement du feu attesterent par ecrit que le prodige etait reel. Un autre spectacle nous e"tait reserve" : celui des pompes sans chevaux ; la meme vapeur qui verse des torrents d eau sur le feu amene la machine au lieu de 1 incendie ; cette masse pesante qui bondit sur le pave* au milieu d un fracas e"pou van table, se manie comme la plus 16gere voiture; elle s arrete presque subitement et va en une seconde d avant en arriere, d arriere en avant; nous 1 avons vue arriver a toute vitesse sur les chevaux d un car ; elle tourna sur place et mit ainsi le car hors de danger avant meme que celui-ci put s arreter. Chose incroyable, les fourneaux furent allume s, la vapeur gronda aussi promptement que 1 autre pompe s e"tait attelee ! C est le caractere americain de tout pousser a 1 extreme; a force d aller vite les Yankees ont trouve moyen de supprimer le temps. II LES GROTTES DU MAMMOUTH Washington. Cincinnati. Louisville. Les grottes. Nous voici de retour d une rapide excursion a travcrs les Etats voisins, Washington, Cincinnati, Louisville. Washington, la cite" officielle, presente au plus haut degre le caractere distinctif des grandes villes ameri- caines : monotonie ct solitude. Les rues sont larges et d un bel entretieu ; la plus grande nous mene au Capitole : bati sur une colline comme son glorieux homonyme, le Gapitole est un monument d appa- rence imposante; il est & 1 aise sur sa hauteur; Vcspace est libre autour de lui, et du premier coup LES GROTTES DU MAMMOUTH 31 d oeil on saisit ce grand ensemble aux details bien proportionne"s. Ail Capitole chacun est chez soi; point d huis- siers, qui, la cliaine au cou, interdisent 1 entree ; ceux qui siegent la ne sont que les delegues du peuple, et le peuple doit avoir sur eux tout droit de controle ; les deux grands corps de batiments, celui du Senat et celui de la Ghambre, sont egalement hospitaliers; j ai pu pousser toutes les portes et penetrer ou bon me semblait ; nul ne m a reclame de carte particuliere ou de permis de visite, et j ai admire en cette occasion le respect profond que les Ame"ricains professent pour la liberte individuelle. Quant a la Mai son Blanche, 1 habitation du Pre"- sident, elle n offre rien de remarquable ; c est reel- lenient une maison, nullement un palais ; au reste le chef de 1 fitat se rend parfaitement compte qu il n est pas une clef de voute, c est simplement une pierre posee au-dessus des autres ; on peut enlever le President sans dbranler la Republiquc, comme on peut enlever un chapiteau sans ebranler la colonne. Quittant la cite officielle pour la cite commer- cante, noih arrivons a Cincinnati, ou Porcopolis, la ville des pores ; 1 epithete s adresse aux victimes des habitants : on tue ici des cochons pour le monde entier. Ces gras condamnes a mort sont hisses par un ascenseur jusqu au haut d un batiment qui compte un grand nombre d etages; a chacun de ces 32 PROMENADES ET CHASSES etages se tient un bourreau aux fonctions claire- ment definies; le cochon est descendu de son calvaire et arrete & de douloureuses stations ; le premier bour reau le saigne, le second 1 eventre, le troisieme, que sais-jemoi? Par suite de cette division du travail, 1 ascenseur hisse un animal hurlant et bien en vie ; ilredescend des jambons. Ges metamorphoses s operent en dehors de la ville; la ville elle-meme, maussade, triste, et la plus en- fumee de 1 Union apres Pittsburg, est acculee par la riviere au pied d une colline escarpee, mais comme elle grimpe sans cesse, des ascenseurs a plan oblique mettent en communication les vieux quartiers du bas avec les nouveaux quartiers delamontagne. Du som- met de cette colline, nous dit notre cocher, on jouit d une vue superbe sur la ville etses environs; aussi- tot nous voila installes dans un petit chemin de fer pareil & celui de la Croix-Rousse a Lyon ; nous arri- vons en deux minutes; mais les cheminees des usines d^versent un noir nuage sur la cite ; nous essayons vainement de voir a travers ce grand drap de fum6e. Le Kentucky jouit d une double cele"brite : il pos- sede les plusjolies femmes de I Amerique et les plus belles grottes du monde ; ces deux reputations sont ^galement meritees; dansmon passage a Louisville je n ai rencontre que de gracieux visages ; quant aux grottes du Mammouth, je m applaudis de les avoir visitees en detail. De Louisville, un chemin de fer LES GROTTES DU MAMMOUTH 33 nous a conduits & Cave City, et de Cave City une carriole mal suspendue nous amene par un chemin deTonc^ & I hotel construit devant l entre"e des sou- terrains. Fort secoue durant la route je ne suis pas fache de m arreter k cette maison d apparence conve- nable; nous sommes trois dans la voiture, car unjeune habitant de Boston, rencontre dans le train, s est joint nous pour ne plus nous quitter d une minute ; I hotelier, voyant si peu de monde, s e"crie avec emphase qu il peut donner asile a deux cents personnes. Nous ne changerons pas de costumes, la grotte est seche; nous laisserons meme nos manteaux accro- ches dans la grande salle de I hotel ; la temperature e"ternellement moderee de la caverne n en ferait qu un fardeau inutile. A peine avons-nous traverse" le jardin que nous nous trouvons sur les bords d un entonnoir ; une le"gere buee s eleve de ce grand trou, tandis qu un petit ruisseau forme cascade devant 1 entree et raye les tenebres. Nous descendons une trcntaine de marches vacillantes; notre guide allume les lampes, nous entrons ; aussitot 1 air se fait plus tiede. Nous regardons autour de nous : nous sommes frappes tout d abord par la hauteur et la spacieuse 6tendue de ces excavations ; nous ne sommes pas force s de marcher plies en deux ; un large couloir nous amene sous uue coupole elevee : Vous souperez 3i PROMENADES ET CH ASSES la-dessus tout & rheure, nous dit notre guide. Cette rotonde, en effet, se trouve precisement au-dessous de la salle & manger do 1 hotel. Un peu plus loin la voute s abaisse, et je sens mon bonnet de fourrure froler quelque chose de mou. Je recule d un pas et je vois un point noir ressem- blant & un gros champignon. J avance la main pour 1 arracher ; je trouve un corps tiede et sans consis- tance qui me fait lacher aussitot prise ; c e"tait une chauve-souris accroche e la tete en bas ; j appelle mon guide pour la lui montrer ; il me regarde avec une profonde pitie et me dit en haussant les epau- les a J en ai des millions comme ca, ici. II ne mentait pas, car tout le long de cette avenue j ai vu de gros paquets noiratres suspendus en grappes senses aux rochers; ces degoutantes petites betes viennent e"tablir chaque annee leurs quartos d hiver dans ce grand palais souterrain. La clarte de nos lanternes les 6veille & demi et elles jettent sur notre passage des cris discordants, mais elles n ont pas la force de sortir completement de leur lethargic et retombent pesamment quand nous les jetons en 1 air pour essayer de les faire voler. Ileureux animaux dont la mauvaise saison se passe en sommeil ! Notre guide est mTvieux negre d humeur fort joviale ; il connait au reste parfaitement son metier LES GROTTBS DU MAMMOUTH 35 et nous expose avec un serieux qui n appartient qu aux vrais ge"ologues les differents phenomenes qui ont preside a la formation des cristaux ; mais il prefere se livrer a des plaisanteries et re"peter les bons mots qu il a retenus de ses nombreux clients; bref il nous amuse beaucoup ; du reste j ai toujours ressenti une certaine sympathie pour les noirs : ces grands gamins s amuserit d un rien comme les en- fants et je les ai entendus souvent rire de si boa coeur que je ne pouvais m empecher de faire comme eux. Le notre s arretait souvent pour eclater en ou- vrant une enorme bouche toute pleine de dents bril- lantes : ((Messieurs , nous disait-il en nousmontrant un amas de formations calcaires, ceci est la Chaise du Diable. Tiens, il n y est pas aujourd hui et il se tordait. II fallait le voir se glissant de cote dans un passage etroit, surnomme: la Misere de THomme Gras. II nous contait avec des hoquets convulsifs comment un jour un immense Yankee avait essaye de s insi- nuer la-dedans ; comment lui-meme Favait tantot tire, tantot pousse, sans pouvoir le laminer entre les rocs. Le gros ventre du pauvre homme le rejouira jusqu a sa mort. La Misere de 1 Hoinme Gras est un imposant de file entre deux hautes murailles; ceux qui pesent plus de deux cents livres doivent renoncer, affirme- 36 PROMENADES ET GRASSES t-on, & 1 espoir de voir le reste de la grotte, leur obesite leur interdit le passage. L extreme secheresse de la grotte (il ne pleut jamais ici, fait observer judicieusement le negre), explique la raretedes cristallisations; 1 eau nesuinte pas a travers les voutes et ne peut en s 6vapo- rant accumuler ces depots transparents qui forment peu a peu des colonnettes elegantes ; notre guide nous arretecependantdevant ungroupe de ces colonnettes; celles du sommet se sont re"unies a celles du sol, mais ce n est que pour nous faire un horrible jeu de mots Stalagmite and stalactite... all TIED now. De plus en plus consciencieux dans son exhibition, il ne nous fait grace d aucun detail; il nous montre les formes singulieres que les taches d oxyde de fer donnent au plafond ; il nous fait remarquer quel- ques ressemblances merveilleuses de ces taches avec des animaux ou des etres humains : ici c est un geant qui jongle avec des enfants; plus loin un fourmilier et bien d autres encore. Messieurs, crie-t-il, regardez cette silhouette de grosse femme. C est vrai, dis-je, quelle poitrine e norme! Mais non, monsieur, vous la voyez par derriere. II eut 6t6 fort surprenant qu en dehors de 1 exhi- bition me me, le genie utilitaire de TAm^ricain n eut point cherche un emploi pratique des grottes. Un docteur, sMuitpar la temperature toujours 6galedes caves, imagina d y soigner des malades atteints de LES GROTTES DU MAMMOUTH 37 consomption. II fit construire plusieurs maisonnettes en pierres scenes ety installa ses patients : ils etaient quinze. L un d eux mourut apres quelques semaines d une agonie souterraine ; aussitot les autres emi- grerent en masse vers la lumiere; en moins d un mois ils Etaient renvoyes aux tenebres et cette fois pour ne plus en sortir. Ces pauvres gens devaient etre moins malades qu ils ne se 1 imaginaient pour avoir pu resister meme peu de temps a un pareil regime. Prisonniers volontaires, onleurapportaitleurpitance de 1 hotel bati au-dessus des caves; notre negre nous avoua nai vement que le proprietaire avait beau- coup regrette ces clients assures. Nous nous engageons dans des allies laterales : nous gravissons des pentes naturelles et nous esca- ladons des echelles et des escaliers ; a 1 un d eux il manque une marche ; un lourd visiteur, e*chappe je ne sais comment a la Misere de rHomme Gras, a laisse la une trace irrecusable de son passage. Cette premiere par tie de la grotte est constamment remar- quable par son elevation et son ampleur , mais elle ne presente que peu de colonnettes et de formations elegantes ; je m etais imagine d autres merveilles ; je devais bient6ten voirune que je n oublierai jamais. Nous nous trouvions dans une grande salle cir- culaire. Asseyez-vous, nous dit notre guide, et il nous montrait une planche qui, portee sur deux rocs, formait un bane primitif; il emporte les 3 38 PROMENADES ET CHASSES lampes et les dispose de facon a ce que leur lumiere presque insensible soit toute projetee sur le pla fond de la salle de pierre. Levez les yeux, nous crie-t-il, vous verrez le ciel. Nous levons les yeux et nous voyons une voute d un azur sombre sur la- quelle se profile en clair une galerie inferieure du roc. Des 6toiles brillent d un vif 4clat sur ce fond presque noir : c est ^videmment le ciel entrevu par une fissure. Farceur ! crions-nous au negre , il y a une ouverture dans le roc. Non, messieurs ! il n y a pas d ouverture. Et il riait comme un fou. Tenez, je vais vous faire un nuage. Et, toujours riant, il avance la main au-dessus des lampes ; nous voyons peu a peu une grosse nuee noire obscurcir le ciel etoile. Main- tenant, ajoute le negre, je vais vous jouer la comedie du soleii levant. II disparait avec toutes les lampes et nous laisse dans la plus profonde obscurite"; jamais je n avais eu I impression d un noir aussi violent : les tenebres taient si epaisses qu elles se faisaient pour ainsi dire palpables. Tout a coup une faible lueur apparait a I extremite d un couloir : c est Taurore. L effet est joli, mais Tillusion est loin d etre atteinte; les pas du nc gre qui se rapprochait pesamment suffisaient a la de- truire; enliri il arrive pres de nous : il fait grand LES G ROTTES DU MAMMOUTH 39 jour, a Avez-vous vu le lever du soleil? nous demande-t-il triomphant. Nous Tavions surtout cntendu . Parmi les autres curiosites de la grotte, il nous fait 6couter un e"cho tres ordinaire, provenant du fond d un puits. Bah ! lui dis-je. cet e"cho-l& ne vaut pas celui dc Rillarney en Irlande : lorsqu on lui crie : Comment vous portez-vous? il repond : Tres bien, merci, et vous? Le negre me considere durant quelques secondes d un air stupefait et admiratif ; il finit par me dire : Nous en avons un pareil ici, je vais vous le montrer. Aussitot il se penchc sur le gouffre et crie : Comment vous portez-vous? A mon tour d etre stup6fait en entendant un echo tres affaibli repondre : Tres bien, merci, et vous ? Mon negre etait ventriloque. Que d histoir^s cet intarissable bavard nous ra- conte en chemin : celle des trois couples qui vinrent de Louisville sc marier dans les caves, n osant, dit-il. s unir & la face du soleil ; celle de ce malheureux jeune homme qui avait oublie son chapeau, et qui, revenant le chercher, s egara dans le labyrinthe ; il erra trente-six heures dans les couloirs ; la frayeur le i rappa de folie; et par un phenomene assez ordi naire dans ce genre d aventures, lorsque ses guides 40 PROMENADES ET CHASSES 1 appelerent a grands cris, 11 se tut et se cacha; lors- qu ils le decouvrirent enfin et voulurent ]e saisir, le pauvre insense" s enfuit loin d eux, enproie a la plus profonde terreur. Notre negre nous raconte aussi 1 exploration du Maelstrom faite par un hardi voya- geur qui, une eorde attachee autour des reins, des- cendit sans crainte dans cc puits effrayant ; tandis qu on le remontait, la corde prit feu par le frotte- ment; il allait redescendre pour toujours, si quel- ques-uns dcs assistants n avaient vide" au plus tot le contenu do leurs gourdes sur ce commencement d incendie. Je ne fmirais pas d enumerer toutes les cu- riosites, les sites mythologiques, le lac Lethe, les gouffrcs sans fond, les abimes ou iiotre negre jctte des papiers enflammes qui les font resscmbler vagucment a des bouches dc 1 enfer ; le cabinet de Cleveland aux murailles tapissees de cristallisations gracieuses et eclatantes, fleurs mervei Ileuses de trans parence et de finesse, camelias, roses et grappes dc Was. La riviere est 1 objet de dissertations savantes sur ses habitants : poissons et ecrevisses sont prives de 1 organe de la vue ; pour mieux dire, cetorgane s est atrophie par suite de son iiiutilite dans des tene- bres eternelles; quel appoint apporte aux theories de Darwin cette annihilation du syst&me oculairc! Ges poissons ressemblent assez a nos goujons. mais ils LES GROTTES DU MAMMOUTH 41 sont incolores et diaphanes ; les ecrevisses,e"galement incolores, sont tres singulieres a voir quand elles sont encore vivantes; j en ai rapporle plusieurs a titre de curiosite". La derniere facetie de notre negre s attaque aux touristes qui ont le mauvais gout de barbouiller leurs noms sur les parois ou le plafond de calcaire avec la fumec de leur lampe : Je ne permets plus cela, nous dit-il, cela abime ma grotte. A force de montrer la grotte, le brave homme a fini par s en croire proprietaire ; son indignation ne connait plus de bornes quand il nous montre le nom de Smith inscrit sur la muraille: N est-ce pas honteux, s ecrie-t-il . quand on s appelle Smith ! II faut sa- voir qu en Amerique ce nom cst tellemcnt repandu qu on lui chercherait vainement un equivalent en francais. Autrefois, nous dit-il, je montrais ce nom 5. tout le monde, et je m amusais a plaisaater ; mais comme un jour jcme moquais devant trois visiteurs, ils se facherent; en rentrant a 1 hotel, j appris que c etaient trois Smith, tous les trois de New-York : il y avait Smith Trente-Sixieme rue, Smith whisky et Smith le trompe" . Ges sobriquets ne sont en effet pas rares en Amerique ou un petit nombre de noms sert ci une infinite de personnes ; si bien que les prcnoms ne suffisant pas a ^tablir une distinction, on en arrive a designer les individus par la rue 42 PROMENADES ET CHASSES qu ils habiteni, leur liqueur preferee,ou leurs infor- tunes de menage. Enfm, apres avoir touche" 1 extremiie de la grotte, nous revenons sur nos pas, et nous refaisons cette route longue et grandiose ; dans ces caves et ces cou loirs dont le reseau compte cent cinquante milles, si les eaux nc se sont pas cristallisees en fines dentel- les, en colonnettes elancees, en chapitaux et corni- ches merveilJeuses , elles ont creuse des domes gigantesques, des avenues de geants, des gouffres irisondables . La cave du Mammouth n est point le palais des gnomes, c est 1 antre formidable des Cy clopes. Ces grottes, les plus vastes du monde, sont le digne pendant des grandes chutes du Niagara. Apres une marche qui a dure neuf hcures, unbon souper nous attend a 1 hotel. Le lendemain nous par- tions pour New-York. Eii.quittarit le jeuncBostonien, notre compagnon de route pendant ces deux jours, nous echangeons nos cartes et, ma foi, nous ne pouvons nous cmpecher de rire en lisant sur la siennc : C. W. J. SMITH. Ill UNE FETE AMERIGAINE Philadephie, c est la ville que ses habitants trop riches ont faite trop grande et trop spacieuse ; ils nepeuvent la remplir; chacun y possede son hfttel, presque sa rue, et se meut ainsi dans un large espace vide. Les avenues se prolongent & 1 iniini toutes uniformes , toutes pareilles, toutes tristes ; cinq mille numeros se suivent sur des demeures semblables ; le soleil, ce sourire des maisons, glisse sur elles sans les decider ; dans cette atmosphere la gaiete" meurt, 1 esprit s alanguit et s endort. Le dimanche, la lecture d une Bible deja connue par cceur, et le chant lugubre des psaumes sont les seules distractions que Penn ait permises ses pu- ritains. Dans les rues monotones, dans les squares 44 PROMENADES ET CHASSES deserts, dans les pares abandonnes regne un maitre absolu : FEnnui. Un jour pourtant, un seul jour dans 1 annee, cette ville oifre un spectacle etrange; comme la Belle au bois dormant, elle rompt le charme qui la tient dans un sommeil lethargique : muelte, elle parle, morte, elle ressuscite; ce jour miraculeux c est le 4juillet; nulle part on ne celebre aussi brillam- ment cet anniversaire de liber te ; cette ville n est-elle pas la cite historique de 1 Independance, celle ou la cloche sacree sonna le tocsin? Ge jour-la, les maisons comptent plus de drapeaux que de fenetres, les rues plus d hommes que de paves ; la maree humaine monte sans relache. Les etendards ombragent toute la longueur des avenues, et laissent onduler fiere- ment les trois coulours de 1 Amerique libre ; les e toiles blanches sur le fond d azur, ct les lignes rouges se heurtent a chaque repli ; a la boutonniere des hommes, au corsage des iemnies, scintille la cocarde nationale ; les chevaux, les voitures, les rues, les h6tels. la foule, herisses de bannieres, decores, pavoises, barioles, ne sont que bruit et lumiere: c est la fete de 1 eclat. La Rome de Neron peut envier la ville des Quakers. Toutes les chambres sont prises, nous grimpons sur un toit ; hommes, femmes, enfants s ecrasent centre les murailles. La nuit tombe, les feux de Bengale s allument du pave jusqu aux loits et leur UNE FETE AMERICAINE 45 lueur rouge ensanglaiite la foule ; la rue est en flam- mes, les fusees partent des balcons et des fenetres, on se bombarde avec des boules de feu comme au carnaval de Rome avec des boulettes de platre ; urie pluie ardente raye la nuit, une averse d e^incelles brule les passants ; ils se secouent comme des chiens mouilles, et fuient sous le balcon voisin ; les memes eclaboussures les poursuivent. Partout resonnent les coups de revolvers et les coups de fusils, les detonations se suivent en roulements; de graves citoyens allument des boites de fulminate et les jettent au plus epais de la foule; plus 1 explosion est violente, plus les eclats de rirc sont francs et nombreux; nul ne s inquiete du bruit, du feu, de la fumee ; les petards disposes sur les rails eclatent au passage des cars ; les chevaux ahuris ne bron- chent plus. Un gentleman enthousiaste lance une allumette enflammee dans un magasin encoinbre de feux d artifice : batiments, patron et commis, tout saute : hurrah! hurrah! Parfois le sifflement d une balle oubliee jette une note stridente au milieu du vacarme populaire, un homme tombe, hurrah pour I independance americaine ! Enfin & I extremite de la rue, perdues dans le lointain, apparaissent des etoiles indecises ; la foule se leve en sursaut, c est le cortege. Le defile est in terminable ; une longue suite de voitures portent des transparents ; aucun ordre dans la succession de 3. 4-6 PROMENADES ET CHASSES ces cadres eclaires a revers et sur lesquels se de"ta- chcnt les noms des nations et des grands hommes auxquels 1 Amerique souhaite la bien venue : entre le char d tme nation et le char d un gouverneur marche une reclame tapageuse ou une affiche elec- torale. Le spectacle n est point la, il est dans les ondulations de la ibule, dans ses brusques pous- sees, dans les effluves magnetiques que de"gagent les corps et les esprits surchauffes; une odeur d al- cool et de chair humaine, une sensation d enthou- siasme se degagent : hurrah pour Washington ! hurrah pour Lafayette ! hurrah pour la libre Amerique ! Le lendemain defile le veritable cortege ; toutcs les compagnies de la grande armee des tats-Unis s avancent Parme au bras, iieres, d un pas alerte; chacune est precedee de sa musique, chacune est suivie par ies porteurs d eau glace"e. Les costumes sont divers et fantaisistes, uniformes et de"guise- ments se heurtent et se coudoient. Voici les corps du Maryland, du Massachusetts, de la Virginie, du Kentucky, de par tout. Voici les hommes des fron- tieres, les tueurs de daims, puis les rudes chercheurs d or; void un bataillon de negres, une tribu in- dienne, les loges maconniques, les societes ouvrieres, tout lu peuple enfin. Les larges baudriers de buffle se coupent sur les poitrines comme les deux bras d une croix ; aux jaquettes grises et aux pantalons blancs succedent UNE FTE AMRICAINE 47 les vestes et les pantalons bleus & bandes rouges, les redingotes galonnees, les tricornes, les bottes a glands d or ; les sabres font place aux epe es, les fusils aux revolvers; les uns ont le corps rouge avec les jambes blanches, les autres sont blancs eu haut, bleus en bas ; ceux-ci portent le dolman pourpre avec le kolbach d Astrakan gris & plume ecarlate ; pas un nuage au del, pas une ombre sur le pave", le soleil tombo sur les bai onnettes, se brise, et re- jaillit en faiscoau de rayons, les couleurs e"clatent; tout est vigueur sur un fond vigoureux ; c est un enchevetremcnt d eclairs, une orgie de lumieres ; les effluves de la chaleur font vibrer 1 atmosphere, la poussiere merae se change en poudre d or. Ghaque compagnie est saluee au passage, les mou- choirs voltigent a toutes les tenctres; fleurs, petards et vivats, tombent pele-mele ; 1 enthousiasme, cette ivresse contagieuse, s empare de chacun ; Ton applau- dit meme les policemen, dont la double ligne mar que la fin du defile ; leur petite massue est enguir- landee et dorec : hurrah pour les policemen ! Au delire succede le recueillement ; courons k Independance-Hall ! Ce venerable - sanctuaire, cette arche sainte de Findependance americaine devient un pelerinage. G est ici que doit se lire dans un si lence imposant la fameuse declaration faite par les repr^sentantsdesEtats-Unis reunis ea congres gene ral le 4 juillet 1T76. L on ecoute chapeau bas, at- 48 PROMENADES ET CHASSES tentif, silencicux. Les applaudissements de ces mains 6nergiques, les cris de ces robustes poitrines saluent cette declaration, aujourd hui meme vieille d un siecle, mais jeune toujours comme la liberte. La fete est finie ; une foule animee et bruyantc abandonne la rue pour le bar-room ; le whisky en main on salue le retour d une date aussi glorieuse; nul ne manque a ce devoir, beaucoup le remplissent avec trop dc conscience ; bah! im ami obligeant les portera chez eux; au reveil ils s aperccvront peut-etre qu ils se sont endommages en battant les murs ou qu ils ont perdu lour montre, qu importc ! ils ont fete I liidependance americaine, ils ont pris de nombreux rendez-vous pour le prochain centenaire. Dos tetes sont bosselecs, des poitrines meurtries, des cotes enfoncecs. Hurrah pour ces martyrs de la liberte! IV DE NEW-YORK AUX MONTAGNES ROGHEUSES Chicago. Milwaukee. Madison. Kansas-City. Les Emigrants. La Plaine. Arrived a Denver. De New-York a Chicago , trente-six heures de chemin de fer : merveilleux parcours a travers cinq fitats, a travers le pays le plus industriel du monde ; partout des mines et des hauls - fourneaux ; le sol Centre laisse ruisseler ses richesses ; les cours d eau ont vu utiliser leur force : ils travaillent avec les hommes. Nous traversonsPittsburg, laville du fer et de la houille : les usines retentissent du bruit des 50 PROMENADES ET CHASSES rnarteaux; les chcminees vomissent do longues flam- mes ; sur la ville s etale imc fum6e e"paisse trop lourde pour s e"lever ; le charbon a donne sa teinte a toute la contreV, les travailleurs sont noirs et noires les maisons; ciel et terre sont barbouil!6s de suie; rien ne detonne dans ce tableau en grisaille qui rappelle la visite de Dickens aux gnomes sou- terrains. Aucun incident de voyage : apres Alliance seu- lement, un petit mendiant (une exception dans ce pays ou la mendicite n existe pas), se faufile dans notre car et nous distribue des prospectus ainsi concus : Cher et aimable ami, je suis sourd-muet; soyez assez obligeant pour me donner 5 ou 10 cents ; ma mere est pauvre, elle a regret de vous demander cela pour moi. Chicago s annonce par une succession de villages. Notre express est devenu un train de banlieue ; il i ait halte f re"quemment. Ces villages se composent parfois d une dizaine de maisons toutes neuves ali- gneesen rase campagne.Un enorme ecriteau annonce la vente de ces maisons : c est un industriel qui, par speculation, essaie de fonder urie ville a peu de frais; il l^guera son nom a cet embryon de cite, a moins pourtant qu il ne prefere la baptisor Paris, Londres, Berlin, Lima, Hong-Kong, le Caire, car les Ame ri- cains ont la manie d employer a nouveau les noms AUX MONTAGNES ROCHEUSES M du vieux continent, et Ton peut faire ainsi le tour du monde sans sortir des Etats-Unis. A vue d oeil, le hameau devient cite : heri nihil, hodie vicus, eras civitas. Hier il n y avait h\ que de 1 herbe, aujourd hui Ton batit 1 ^cole et 1 eglise, demain on elevera des palais. Ge pays offre le curieux spectacle de villes sans cimetiere : on n a pas encore eu le temps d y mourir. Eniin Chicago enormeapparait, pesant de tout son poids sur la plairie. La Grande Rerne des Lacs coii- temple les domaines qui lui appartiennent; nulle asperite ne les de"robe a sa vue. Chicago, qui n a pas quarante ans d existence, est 1 exemple le plus frappant de 1 activite humaine : cette ville immense apousse" avecla stupefiante rapidite des champignons (Mushroom-City). Batie trop vite, d abord dans une mauvaise situation , on dut la changer de place : maison par maison, tout un quartier fiit transporte en chariots a travers les rues. Rien n a pu nuire a son d6veloppement : deux fois Chicago tut d6vorc par le feu ; 1 incendie du 9 octobre 1871 est un des plus terribles desastres infliges au monde moderne. Tout tlamba comine une allumette ; la brise activait 1 incendie, s echauffait en traversant cette Gomor- rhe, et soufflait brulante encore sur Holland, a cent milles de la. Aujourd hui, Ton montre comme une curiosite les maisons sauvees de la catastrophe, et nous avons pu lire Favis suivant, grave" sur une 52 PROMENADES ET CHASSES maison de briques : Ce bailment est le seul qui ait echappe" aux deux incendies. Reclame avec preuve a 1 appui 1 . Pareil au Phenix antique, Chicago est ressuscite de ses cendres plus brillant ct plus par6; lespierres taillees ont remplace" les planches ; des demeures somptueuses ont succede" aux masures ; les habitants ont bati des banques dont chacune est un palais ; ils ont eleve" plus de deux cents eglises ; le State- Street est borde d edifices, etl hotel ou nous sommes, Palmer House, est un veritable monument. Sur Chicago se porte le flot croissant de 1 immi- gration. Ce n est deja plus ici que commence le Far- West, l 0uestlomtain,le grand Quest: les colons conduisant leur charrue, le fusil a la main, ont fait chaque jour plus petit le territoire des Indiens et des troupeaux de bisons ; la Prairie, desert d herbes, sans fruits, sans eaux, sans arbres, s est transformed en champs couverts de moissons. Chicago est 1 en- trepot de toutes ces richesses. Un canal creuse a cote du Niagara ouvre un chemin direct jusqu a 1 Europe, et ce vaste magasin situe au milieu des terres est devenu le premier port de cereales. Au- jourd hui un navire parti de Liverpool vient charger a ce grenier du monde. La Reine de 1 Ouest s e"rige 1. Les differentes evaluations des pertes subies par la ville varient entre 200 et 500 millions de dollars. AUX MONTAGNES ROCHEUSES 53 en rivale de New- York; mais, tandis que New-York se trouve emprisonne dans une ile, Chicago s etend Ic long de son lac immense sur sa plaine sans fin 1 . Une autre cite importante se dresse sur les bords du lac Michigan : Milwaukee, dont la population est plus allemande qu americaine; les ills de Gennanie y out importe leur langage ; ils y ont aussi importe leur gout pour la biere, et Milwaukee est devenu un centre important pour la production du Lager-Bier. Ge n est pas une ville qu ils ont fondee, c est une brasserie. De Milwaukee, nous passons a Madison. Madison estjeune : vingt-cinq ans a peine ; ses rues, deja tracees, ne sont pas encore bordees de maisons. Nous y avons trouve la solitude, mais une solitude riante. Les commercants et les banquiers, assis dans leurs bureaux, semblent attendre patiemment, non des clients, mais une population ; ils ont vu jouer le lever du rideau, la grande ville va commencer. La capitale du Wisconsin rnontre avec orgueil son Capitole d un blanc insupportable ; elle est fiere surtout de ses deux lacs, Mendona et Menota, qui lui 1. Le premier recenseraent general etabli le l tr juillet 1837 n accorde a cette cite que 4,170 habitants. Gelui de 1875 raonte a 395,408; celui de 1876 s eleve jusqu au chiffre de 450,000. MM. Wright, Balestier et Bross ont etabli les pro portions suivantes pour les accroissements futurs : 1 million en 1885; 2 millions en 1921; 3 a 4 millions en 1976. 54 PROMENADES ET C11ASSKS font une double parure ; assise sur un plateau peu eleve", elle les contemple a son aise. Ces lacs, entoures de collines, semblent des coupes circulaires r empties jusqu au bord par des eaux bleues. Quelques lieues plus loin, voila 1 Etarig du Diable, simple goutte de rosee, diamant scrti dans des rochers noirs. Autour de Madison sont une foule d endroits caches dans les replis du terrain et presque inconnus ; je ne sais meme pas s ils portent un nom. Dans un de ces villages, nous dit-on, la chasse est abondante. Nous partons a la decouverte de cet embryon de cite; une locomotive exigue nous entraine a grandes se- cousses sur des rails de bois ; nous sommes empil^s dans un wagon a marchandises ou Ton a dispos6 trois chaises boiteuses pour les ladies de la cam- pagne ; une ouverture a 1 avant laisse pen6trer la fu- mee et les etincelles de la machine. Nous passons en tressautant des pe tils lacs, des petits marais, des petites rivieres, enfin notre locomotive en minia ture nous depose a la porte d un petit hotel. L enseigne dit hotel ; je dirais plus volontiers ba- raque ; le propri6taire deloge toute sa lamille pour donner asile aux deux etrangers que sa bonne etoile lui envoie ; il parait que la chose lui arrive en moyenne une ibis par an. Gomme la plupartdes campagnards americains, il se montre prodigue des plus cordia- les poignees de mains ; il s etonne d apprendre que mon frere et moi voyageons pour notre plaisir et AUX MONTAGNES ROCHEUSES 55 non pour affaires. II nous presente sa famille, nous soupons tons ensemble; apres le repas on nous force a sortir nos fusils de leurs caisses, on nous les prcnd des mains, on en fait jouer les batteries, on les met en joue, on eventre nos cartouches. Nous sommes surpris de nous entendre adresser tout naturellement les questions les plus intimes; 1 Americain inquisiteur penetre aussi loin qu il le peut dans votre vie, comme lui-meme des la pre miere heure vous raconte touteson histoire ; au reste peu de formes oratoires, des questions precises : etes-vous marie ? quel est votre commerce? etes- vous riche?... Le lendemain matin, un buggy, monte sur des roues presque invisibles a force de finesse, nous entraine rapidement & travers bois ; le cocher, chasseur lui-meme, est presse d arriver et ne ralen- tit guere aux mauvais endroits: le buggy bondit par-dessus les ornieres. Pour gibier nous trouvons des ecureuils gris ; ces animaux d une taille assez forte, grimpent en spirales le long des arbres et sautillent comme des oiseaux d un rameau a 1 autre ; le coup de fusil les atteint pour ainsi dire au vol. Le chasseur, en Amerique comme partout ailleurs, est enclin a 1 exageration, et ces ecureuils gris, qui forment d ailleurs un mets assez delicat, sont tout le gibier de ce petit pays que nous avons si labo- rieusement decouvert; la peche, il est vrai, est plus 56 PROMENADES ET GRASSES abondante, car le poisson est demeure emprisonne dans ses lacs, tandis que le gibier fuyait devant Tim- migrant. Nous nous empressons do revenir & Chicago d ou nous repartons aussitot pour les Montagnes Rocheuses. Deja Chicago s est perdu dans 1 eloignement ; seul son eternel nuage de fumee 1 indique a 1 horizon ; nous no trouverons le nouvel Quest qu a moitie" route des Monts Rocheux; bien apres Kansas-City nous marchons encore entre des champs cultives ou les ma is dressent leur taille colossale qui se courbe a peine sous la brise, tandis que les bles ont peine a soutenir leur tete trop pesante. Les machines aratoires parcourent sans relache ce terrain egal et tour & tour creusent les sillons, hersent les labours, i auchentles moissons; ragricultureestmecanique aux Etats-Unis comme les autres industries : la machine ne travaille-t-elle pas plus egalement et a meilleur compte que I liomrae ? Parfois les champs interrompuslaissent une echap- pee par laquelle le regard s enfuit jusqu a 1 horizon ; les prairies presque sans couleur se fondent dans le lointain avec 1 azur insensible du ciel. Le Mis souri, large, calme, imposant, roule sans efforts ses flots jaunes; il ne s est point creuse un lit profond, il passe a me"me sur la prairie ; ses lies, presque a lleur d eau, sont impuissantcs a rompre sa mono- toriie; Teau est basse et decouvre un limon uni AUX MONTAGUES ROCHEUSES 57 comme un miroir ; point de ligne vigoureuse, point de nuance eclatante. Le tableau n a de valeur que par I immensite du cadre. A Kansas-City, je trouve pour la premiere fois la foule bariolee des emigrants ; les families sont au grand complet; 1 aieul et les toutpetits enfants, tete chenue et tetes blondes, s appuyent au meme bane ; tous ont traverse 1 Atlantique ; ils vont main- tenant traverser les plaines desertes. Pauvres gens qui cherchent la terre promise, combien mourront loin du seuil ! Les enfants se laissent guider, fati gues, poudreux, mais sans inquietude ; les meres soucieuses songent au pays abandonne ; 1 espoir d un avenir meilleur les console a peine de la rnisere passee. Sur le fond monotone de ces phy- sionomies yulgaires se detachent des figures bron- zees, aux traits energiques, d une expression dure et presque sauvage ; ce sont les mineurs , ceux qui vont aux Black-Hills, ceux qui comptent trouver dans les Monlagnes-Noires quelque placer inconnu et demander la richesse au hasard bien plus qu au travail. Dans un coin de la gare un vieil employe a lunet tes bleues est assis sous un petit auvent ; devant lui le plan des proprietes qu il vend pour le compte de la compagnie du chernin de fer ; autour de lui , des minerals et des produits v^getaux, echantillons des richesses que ces proprietes donnent a tout ve- 58 PROMENADES ET CHASSES nant; il vante 1 excellence de ses terrains et pretend i aire epeler une carte ces emigrants dont la plu- part ne savent pas lire ; il leur indique sur le papier un petit carre numerote, puis il leur montre des mai s enormes ou de riches pepites et leur dit : Cela peut produirc ceci. II ne ment qu a demi et I &ni- grant est assure de vivre sur son lot de terrain, s il y arrive. Nous remontons le cours du Kansas; quelques villes s elevent sur ses rives fertiles, Lawrence, To- peka, etc., toutes nees en 1854 et 1858; Sainte-Ma- rie, fondee plus anciennement par les Jesuites dans le but de convertir les Jndiens de la contree ; cette mis sion est terminee aujourd hui : il n y a plus d lndiens. Vers le milieu de la nuit nous entrons dans les Plaines; le matin, des le point du jour, je suis a 1 arriere du wagon ; le soleil se leve dans 1 axe du train et son premier rayon, glissant sur une surface unie comme une eau dormante, s allonge d un seul trait jusqu a moi. L horizon se courbe de toute part en cercle parfait ; pas une ondulation : c est un Ocean! un Ocean, car les poteaux telegraphiques emergent de 1 horizon par le sommet comme les mats d un navire ; un Ocean, car la brise souffle et balaie la prairie ; venue du pole elle n a rencontre" aucun obstacle. Cette immensitc c est le Mauvais Pays : tableau monotone, tout entier d une seule nuance terne et AUX MONTAGNES ROCHEUSES 59 poussiereuse ; des ossements e*pars, tetes de bisons ou cornes d antilopes se detachent au premier plan ; des squelettes humains font la plaine plus sinistre encore ; ce sont les restes des emigrants qu len raver- sant ces e"tendues mortelles y ont, suivant 1 expres- sion populaire, Iaiss6 leurs os. Le Mauvais Pays n est pas habite par I homme ; mil pionnier n a eu 1 audace de labourer ces terres qui fatigueraient la charrue sans porter de moissons; le sol est sablonneux ; seule une herbe dure et fri- see y croit en abondance, c est 1 herbe du buffalo ; elle suffit a nourrir des troupeaux innombrables ; animaux sauvages et animaux domestiques vivent sur le meme domaine : des antilopes, la tete rejetee en arriere, s enfuient legeres sans fouler le gazon, tandis que des centaines de boeufs paissent, aux alentours des ruisseaux a moitie taris par la seche- resse ; ils sont gardes par quelques patres a cheval ; serrant leurs maigres poneys entre leurs genoux ces chasseurs de bestiaux galopent pour les rassembler ou lancent a leur poursuite leurs grands chiensnoirs, efflanques et fameliques. Achaque instant la vapeur siffle avec desespoir pour effrayer un troupeau de vaches qui s est in- stalle sur les rails et refuse de deguerpir ; niainte bete entetee ne quittera la voie que broyee et rejetee violemment de cote par le cliasse-boeufs. Le long de la voie ferree les chiens de prairie ont bati de 60 PROMENADES ET GRASSES veritables villes ; ils veillent comme des sentinelles ; gravement accroupies stir leur scant, ces petites marmottes nous regardent passer sans inquietude. Sur cliaque flaque d eau croupissante les canards s abattent lourdement ; les ponies de prairie s envo- lent avec peine, tandis qu un grand oiseau de proie decrit sans battement d ailes ses vastes cercles concentriques. Durant trois heures nous traversons un nuage de sauterelles ; entrainees par le rcmous du train elles tourbillonnent derriere nous ; leurs ailes de gazes (Hincellent au soleil et ces milliers de points blancs constellent le ciel ; on dirait une neige faite de flo- cons animus. Le chemin de fer se deroule tou jours droit vers PDuest. Des palissades se dressent a trcnte metres: ce sont les paraneiges ; c est la que viendront se briser les avalanches du Nord. Nous nous arretons de loin en loinademauvaises baraques en planches vermou- lues ; autour d elles se forment de miserables cara- pements ; en quelques endroits des trous sont sim- plemeiit creuses dans le sable et proteges par un toit d argile ; ce ne sont point des maisons, mais de ve"ri- tables terriers. Presque chaque halte nous manage une surprise: ici un bison est eleve au milieu d un troupeau de boeufs; plus loin un daim est prisonnier dans un enclos ; des auberges rudimentaires portent des en- AUX MONTAGNES ROCHEUSES 61 seignes bizarres : Tune arbore une tete de mort avec deux tibias en sautoir. Durant de longues heures la Plaine se deroule devant, derriere et a cote de nous, invariablement la meme ; enfin une ligne bleuatre s elevc lentement de dessous 1 horizon et barre notre chemin : ce sont les Montagnes Rocheuses. Nous courons perpendiculairement sur elles ; un orage les enveloppe et leur met au front une cou- ronne de nuees et d eclairs. Sur notre tete le soleil brille de tout son eclat, au loin le ciel se fond en cataractes ; nous marchons droit vers Forage. Tout d un coup le voile se dechire et les Montagnes ap- paraissent ; leurs sommets forment une ligne pres- que ininterrompue ; elles ne montent point par gradins successifs, elles s elevent presque d un seul jet. Denver dort tranquillement a leur pied. LA PLAINS ET LA MONTAGNE Depart de Denver. Johnson. Premier campcment. Colorado Springs, ville de temperance. Les Sheep-gentlemen. Chasse a 1 antilope. Loops, coyotes et lapins. Serpents a sonnettes. Bob. La loi de Lynch et le duel americain. Une m6saven- ture. Manitou. Le juge juge et condamne". Jardin des Dieux. La Platte river. Truites. Chasse au daim. Twin-Lakes. L Arkansas. Une ville de mineurs. Les mines. L auberge de Fairplay. Depart pour le Timberline. L ane en caoutchouc. Les ptarmigans. Retour a Denver. Le 3 septembre tous nos pre"para tit s de depart sont enfm termines, et nous pouvons partir pour la longue excursion prqjete"e a travers la plaine et les Montagnes Rocheuses ; nous emportons comme compagnons de chasse le rifle de Sharp en acier iondu, dont la hausse, graduee jusqu & treize cents LA PLAINE ET LA MONTAGNE 63 yards, temoigne la force de projection, et un excellent fusil fabrique par Scott, 1 armurier anglais egalement precis avec le petit plomb et les che- vrotines. Tout est pret ; nous sortons de Denver ; le chariot s ebranle sans claquemcnts de fouet, car le fouet ame"ricain ; une simple baleine effilee, s op- pose a ces manifestations bruyantes. Avant tout, une presentation officielle de notre guide : Johnson est un homme de trente-huit on trente-neuf ans ; il campe depuis sa naissance ; ses nuits en plein air et en pleine pluie 1 ont rendu poitrinaire; Tun de ses poumons est entitlement ronge, 1 autre Test a moitie; mais il ne peut, dit- il, coucher sous un toit, Fair trop enferme 1 etouf- ferait. Sa vie fut toujours celle d un trappeur; il eut, en conduisant des chariots, maille a partir avec les Indiens, et sa peau fut trouee en trois ou quatre endroits; il a fort peu ve"cu dans les villes, mais a Boston, un jour d emeute, il trouva moyeri de se faire rompre le crane par le dub d un policeman; ancien colonel, c est un homme d energie et de resolution; ces qualites sont here- ditaires dans la famille, car sa mere tua d un seul coup de couteau un voleur qui s etait introduit dans sa maison : les Americaines se defendent au lieu de crier au secours. Deuxpetits po neys composent notre attelage; tous deux Egalement paresseux ; ils ne quitteront le pas 64 PROMENADES ET GRASSES que lorsqu une descente trop rapide leur rendra impossible cette allure indolente. Negre, le grand chien noir que nous pouvons caresser sans nous courber, galope en tete des chevaux, mais bientot abattu par un soleil torride, il vient chercher un peu de fraicheur sous 1 ombre du chariot, et fmit par marcher aussi indolemment que Frank et Kate, nos deux poneys. Johnson tousse a chaque instant ; ;i chaque quinte il avale une gorgee d eau-de-vie, seul remede ordonne par son docteur; je m explique comment, descendu un quart d heure avant le depart pour examiner les provisions, je n ai trouve qu un petit baril de whisky : Prenons d abord 1 essentiel, a dit Johnson, tout a 1 heure nous acheterons le reste. La premiere etape est courte : on campe a quelques milles de Denver. Des le premier jour on se partage la besogne : nul n a le droit de regarder travailler les autres ; celui-ci dresse la tente ; 1 autre va ramasser du bois et puiser de Feau, le troisieme cuira le souper de son mieux; la nuit venue, on s enroule le plus etroitement possible dans scs couvertures et Ton tache de dormir. Au milieu de la nuit Negre aboie avec fureur. Johnson croit a des voleurs de chevaux et se leve tout roule dans sa peau de bison : fausse alerte! Negre signale simplement l arrive"e de trois gentlemen qui doivent faire campagne avec nous. L on nous fait LA PLAINE ET LA MONTAGNE 65 au milieu de la nuit 1 honneur de nous presenter a Bob, le plus adroit chasseur du Colorado. Le lendemain on se remet en route ; on chemine lentement ; le soleil et la poussiere du jour sont aussi desagreables que la fraicheur des nuits; le pays est aride ; Ton n est pas assure en partant le matin de trouver une mare ou tin trou bourbeux quand vien- dra le soir; 1 herbe est rase"e paries sauterelles; les chevaux ont 1 ceil morne et la tete baissee. Negre s efflanque et reprend Faspect famelique particulier & sa race. Peu de gibier ; nous ne pouvons faire de gras soupers avec les maigres pigeons que nous avons tues ; mais Johnson nous a prevenus en partant : Vous vous nourrirez de votre peche et de votre chasse. Aussi fumes-nous tous e"galement satisfaits en arrivant a Colorado Springs, car les hommes devaient trouver un diner a I hotel, et les chevaux du foin a Fecurie. Colorado Springs est une ville de temperance : il est defendu d y vendre aucune liqueur... ainsi le veut la loi de la ville... a moins de payer une patente de trois cents dollars. Ce pauvre Johnson ne va done plus pouvoir apaiser ses quintes de toux ! heureu- sement il est avcc la temperance des accommode- ments, et un pharmacien de cette ville etrange nous fournit le meilleur whisky que nous ayons bu durant notre expedition. Encore deux journeys de marche, durant lesquelles 4. 66 PROMENADES ET CHASSES nous ne rencontrons pas un seul voyageur ; la plaine ne s humanise pas : loujours le meme aspect maussade et triste; quelques ondulations, qui ne roupent meme pas la ligne d horizon; point de lignes, point de couleurs. Heureusement de gros lapins aux longues oreilles nous fournissent un repas de viande fraiche ; ces jack-rabbits pesent quelqueibis dix ou onze livres ; leur chair foncee et succulenle parait meilleure encore apres nos soupers de pigeons sauvages. Enfin, voici une cabane de bois a cote d un enclos ou belent deux mille brebis; c est un ranch; nous camperons ici. La cabane est habitee par trois jeunes gens, proprietaires du troupeau; ills de families aisees, ils ont abandonne leurs parents, leurs amities, ils ont vendu tout ce qu ils possedaient pour acheter des moutons et les garder eux-memes comme de simples patres ; ils passeront leur jetmesse dans ce desert parce qu on y devient riche plus rapidement; la chose arrive frequemment en Amerique, ce pays ou il est aussi facile defaire faillite dans la plus haute situation, que de faire fortune dans le plus humble metier. A vrai dire, le benefice est considerable ; aucuns frais a supporter; les troupeaux paissent la prairie du gouvernement ; quand un endroit est ras, on les conduit a un autre, et souvent ils se trouvent eloignes du ranch principal de 25 ou 30 milles. J ai visit6 le ranch principal de ces chevriers, LA PLAINE ET LA MONT A ONE 67 simple baraque de planches abandonnee durant 1 ete. Je fus fort etonne d y trouver une bibliotheque avec les ouvrages de Byron, de Goethe et de Shakespeare, une histoire de France et un traite de sociologie. Mori hote me raconta que 1 ete dernier des voleurs penetrerent chez lui et deroberent ses provisions, ses couvertures, ses munitions et jusqu a sa cuvette ; ils ne laisserent que ses livres. En rentrant au camp, je compris 1 existence de cette bibliotheque : Tun des chevriers avait ete li- braire ; 1 autre etait un ancicn orfevre, le troisieme un ex-employe du]gouvernement. Vous aviez, leur dis-je, avant d etre chevriers, une position plus con sidered ? Oh ! non, repondirent-ils, celle-ci paye mieux. II m a semble entendre une variante de la fameuse phrase d une operette. J etais banquier ; Monsieur, je me suis fait voleur. En chasse 1 Le soleil de la plaine est terrible, il brule le visage, le cou et les mains au point de les scarifier. L on marchc de sept heures du matin i\ cinq heures du soir en proie a urie soif ardente ; pas une goutte d eau a trois lieues a la ronde. Arrive" en vue du gibier, il faut tomber sur les genoux et ramper avec precaution; gare aux cactus de la Prairie, dont les Opines pe"netrent profond^ment et se brisent 68 PROMENADES ET GRASSES sous la peau; gare aux petites pierres aigues qui s incrustent dans la rotule et la paume des mains. Bah! Ces petits malheurs se changent en plaisirs si Ton peut s approcher a cent ou deux cents metres de 1 antilope et la voir tomber sous la balle. Les antilopes, charmants animaux bruns et blancs dont les cornes se ramifient gracieusement en deux branches, se rassemblent, quand vient 1 hiver, en bandes nombreuses, dit-on, de deux a trois cents; en ce moment nous les rencontrons sur- tout par groupes de six ou dix ; il est facile de les voir, il est difficile de les approcher, car elles veillent toujours attentives; au moindre bruit, a la moindre odeur suspecte que leur apporte le vent, elles fuient et disparaissent rapidement der- riere 1 horizon. II faut les viser juste au defaut de 1 epaule, car 1 antilope, avec une jambe cassee, fuit assez rapidement pour distancer un cheval. Bob m affirme avoir vu un de ces animaux, les deux jambes coupees par une balle au-dessous du genou, echapper a sa poursuite en se trairiant sur ses deux moignons. L antilope n est pas le seul animal de la plaine : sou vent les hurlements des coyotes nous 6 veillent le matin. A un demi mille du camp, un creek tari abrite des chacals ; parfois, revenant d une chasse infructueuse, je passais par ce creek aim de me venger sur eux. De grands kmps gris viennent LA PLAINE ET LA MONTAGNE 69 roder aux alentours du campement, mais ils se tiennent prudemment a distance. Nous tuons sur- tout des lapms, jack-rabbits et cotton-tails : pauvres animaux a qui la balle du Sharp enleve la tete, il ne faut pas songer a les rapporter par les oreilles. Aussi nombreux que les lapins sont les serpents a sonnettes; je ne croyais les trouver que beau- coup plus au sud; mais une particularite du nouveau continent, c est de presenter une meme flore et une meme faune sous des latitudes tres differentes : ainsi il n est pas rare de voir des oiseaux-mouches & New-York. J ai traverse dernie- rement une colline semee de roches et de trous ; de- vant presque chaque trou gisait une peau de reptile abandonnee par son proprietaire a 1 epoque de la mue, et quelques-uns de ces dangereux crotales se chauffaient au soleil ; enroules sur eux-memes , ils se dependent brusquement pour mordre, en prenant leur queue comme point d appui ; mais ils n ont pas la propriete de s elancer, et j ai pu, sans le moindre danger, en ecraser plusieurs avec la crosse de mon fusil ; ils rampent lentement ; ils ont d ail- leurs la bienveillance de prevenir de leur approche par le bruissement des anneaux sees qui terminent leur queue; c est un bruit strident, comparable a celui d une tige d acier promene"e sur une claie; chaque annee ajoute un nouvel anneau a cette queue toujours en branle, 70 PROMENADES ET CHASSES A moins de cauteriser ou d amputer imme diate- ment, la morsure du serpent & sonnettes est mor- telle; cependant 1 alcool a tres fortes doses est im remede pr^conise par les Indiens ; ceux-ci, lors- qu ils sont mordus, boivent de 1 eau de feu jus- qu & tomber ivres-morts, et Ton assure qu ils re- cueillent les meilleurs resultats de ce medicament & 1 usage des ivrognes. Un fait curieux, c est la par- faite impuissance du venin sur le vulgaire cochon, pour qui le serpent k sonnettes est un vrai regal et qui n eprouve pas la moindre gene apres vingt morsures. Le venin des crochets conserve longtemps, pre tend-on, ses qualites mortelles : un vieux paysan du Kentucky, revenant de la ville ou il avait achete une paire de bottes neuves, tut pique" au talon et mourut. Son fils le pleura et mit ses bottes; il mourut le lendemain ; la dent du reptile etait restee dans le cuir; cette histoire n est pas authentique. Je ne sais s il faut ajouter plus de foi & 1 aventure de ce pauvre diable qui, pour se garantir du facheux eflet des morsures, imagina de s inoculer le venin; ce Gribouille americain p6rit victime de ce vaccin nouveau. Si la chasse est belle aux environs du cam- pement, nous y menons une vie fatigante et p^ni- b!e ; pas d arbres, pas de bois ; nous en sommes re"duits 5 nous chauffer et t cuire nos aliments LA PLAINE ET LA MONTAGNE 71 avec les excrements desseches des buffalos; nous n avons jamais eu le courage d extraire les in- sectes trop nombreux qui nagent dans 1 eau de nos coupes en fer-blanc. A quelque chose du moins malheur est bon : dans cette eau nous avons recueilli les plus beaux hydrophiles de notre collection. Le soir venu, on se reunit en cercle autour du maigre feu ; le baril de wkisky passe de main en main et chacun raconte des episodes de chasse. Bob, le vieux tueur de daims, I homme debonnaire a physionornie de brigand, avec son grand cha- peau aux bords immenses et sa veste blanche toute souillee par le sang de ses victimes, Bob nous pre side ; il taille avec son couteau & ecorcher, encore rouge, une large chique dans sa tablette de tabac dure comme un morceau de bois, et & chaque his- toire nouvelle souleve la bonbonne de whisky chaque fois plus Mgere. II y a quatre ou cinq ans, la loi de Lynch etait encore en vigueur dans le Colorado ; Ton nous a montre en venant 1 arbre auquel un voleur de che- vaux fut pendu par la main de ses victimes; un bout de corde y demeurait accroche. Quclque brutale que semble la loi de Lynch, ellc a sa raison d etre : le gendarme ni la police rurale n existent aux Etats-Unis. Ceux qui prennent sur le fait un criminel ne peuveiit le trainer par le collet 72 PROMENADES ET CHASSES jusqu au sheriff, sou vent a quarante ou inquante niilles : sitot pris, sitot pendu. Du reste on cite peu d innocents executes par le juge Lynch. Quand le juge Lynch condamne un malfaiteur a etre pendu dans un pays sans arbres, on attache le patient par le cou a la queue d un poney, et un coup de fouet au cheval fait justice de I homme. Peut-etre pour- rait-on reprocher a ce juge severe de condamner a mort les horse-stealers, simples voleurs de chevaux ; mais il faut songer qu il opere dans un pays ou la perte de la monture peut entrainer la perte du ca valier. Nous ne somines pas loin du Nouveau-Mexique, le pays des aventures et des aventuriers ; dans ces con- trees fleurit encore le duel & 1 Americaine ; on se fait une simple declaration de guerre : A la premiere ren contre, je vous tue. Ghacun choisit I arme qui lui convient, et no la quitte qu apres le denouement ; 1 arine favorite, 1 arme nationale, c est le revolver; tcvjs les cattlemen, gardiens de bceufs, excellent a la manicr ; Fun d eux a lance* sous mes yeux un mouchoir dans 1 air et ne Fa laisse retomber que perce" de six balles. Mais voici dej& deux semaines que nous n avons change" de campement; les peaux d antilopes sont un beau matin routes dans les chariots, les tetes soigneusement emballe es et nous prenonsla route de la montagne; nous avons mange de 1 antilope au LA I LAINE ET LA MONTAGNE 73 point d en etre plus que rassasie"s, nous voulons gou- ter du daim et du cerf. Nous repassons par Colorado Springs ; une me dian te averiture nous y attendait. Un habitant de la ville vient d avoir la facheuse idee de se suici- der d un coup de pistolet ; on a retrouve son cadavre dans une gorge des environs. Avant de mourir il a ecrit une lettre : il doit, y dit-il, se mesurer avec un Francais, et il a le pressentiment de succornber dans ce duel. A Colorado Springs on se souvient de notre passage ;aussitotle bruit public nous accuse d avoir travers6 1 Atlantique expres pour tuer ce mon sieur. Nous devons a la caution de Johnson de ne point pourrir dans les cachots de la ville. Vraiment c eiit ete dommage, car nous n aurions pu traverser le Jardin des Dieux . L endroit qui porte ce nom pompeux est bizarre et pittoresque, chose rare en Amerique ; des blocs de rochers hauts de trois cents pieds, minces comme la main, sortent de terre en un seul morceau ; ces feuilles de rocs ont 1 apparence des decors de theatre; plus loin, des gres rouges et blancs se dressent en ai guilles effilees, ou s aplatissent sur le sol comme des dalles de sepulcre ; parfois des pierres gigan- tesques se tiennent en equilibre les unes sur les autres, Ibrmant un champignon enorme ou un dolmen colossal. 5 74 PROMENADES ET CHASSES Gardens un bon souvenir de Manitou, une ville d eaux ou nous avons, pour la premiere fois depuis notre depart, mange ehez un Francais de vraies et d excellentes pommes de terre frites. M. Numa, notre hote, nous raconte qu il habitait aupara- vant Colorado Springs; il voulut vendre des li queurs dans cette ville de temperance ; il afficha sur son enseigne : liquors, et en tres petits caracteres au-dessous : for medicinal purposes, essayant ainsi d assimiler ses spiritueux a des produits phar- maceutiques ; mais 1 excuse fut trouvee mauvaise. Par une complication piquante, M. Numa exercait dans la ville les fonctions dejuge; lejuge fut con- damne a un mois de prison; il s est r& ugie" a Manitou . Nous nous remettons en route le lendemain ; les premiers contreforts des Monts Rocheux sont sans beaute ; la nature s y montre negligee et reveche ; nous sommes en automne, mais nous ne retrouvons aucune des nuances a la fois eclatantes et douces de 1 automne : les petits bois de bouleaux jaune de chrome ou vert citron, font au milieu des bois de sapins noirs 1 effet d un champ de choux dans toute sa erudite ; je me prends a songer que les paysages singuliers et contre nature des peintres americains pourraient bien avoir et copies fidelement. Si parfois un bloc de rocher ou un vieil arbre veut prendre une physionomie moins banale, un industriel s em- LA PLAINE ET LA MONTAGNE 75 presse de le de"figureren y peinturlurant des reclames colossales. Nous croisons de lourds chariots atteles de dix- huit ou vingt boeufs, chariots mexicains charges dc fruits. Le fouet de leurs conducteurs est un tronc entier de jeune bouleau auquel est nouee une massive tresse de cuir ; cette arrne terrible se manie a deux mains, et elle trace sur la peau des boeufs des bour- relets epais. Les campements de la montagne sont pre"fe"rables a ceux de la plaine : nous trouvons facilement du lait et des ceufs dans les fermes ; souvent merue le fer- mier possede une petite cabane, un cook house ou maison a cuire , dans laquelle il pennet ceux qui lui achetent du foin pour les chevaux de dormir et de preparer leurs repas. Cependant nous n avons guere profite de cette permission ; une fois seu- lement nous avons passe la nuit dans un cook house, encore 1 avons-nous regrette; les amis du fermier s y taient reunis pour fumer, boire et cracher. Un sujet d etonnement pour nous, ce furent les Post-Offices : nous en avons trouve" dans les endroits les plus recule"s, et plus d une fois nous avons entendu dire au milieu des montagnes : On a tue un daim, un ours tel bureau de poste ; ces miserables ca- banes etaient des points de ralliement connus de tous lis chasseurs 76 PROMENADES ET GRASSES Nous traversons et retraversons plusieurs branches de la riviere Platte, la riviere au monde qui possede le plus grand nombre d aftluents. Bob nous a devan- ces et nous courons a sa recherche : apres trois jours de poursuite, nous apercevons un point blanc au bord d un creek, c estla tente de Bob; ses compagnons re- viennent de la peche, chacun d eux est porteur d une magnifique brochette de truites. Bob lui-meme appa- rait bientot, il rapporte un magnifique mountain- sheep, un belier de montagnes ; s ilfauten croiretous les chasseurs, c est le plus gros qui ait encore ete tue dans le Colorado ; le poney sur lequel il est attache trebuche sous le poids ; les cornes de cet enorme mouflon mesurent dix-huit pouces de circonference. Nous sommes enchantes de notre nouveau campe- ment, installe dans un petit pare qu arrose une des mi lie branches de la fameuse Platte-River ; juste au- dessous de notre tente dort un etang forme par une digue de castors ; nous prenons plaisir a examiner ce barrage ; les madriers sont ronges et abattus avec une parfaite precision, la cabane est solide et con- struite en dome regulier ; nous nous int^ressons au travail de ces intelligents ouvriers et souvent, a la nuit tombante, nous nous cachons pour guetter leur venue timide ou 1 apparition silencieuse des rats rnusques. Chaque matin avant 1 aube, nous pouvons sur les petits lacs des castors tuer des bandes de ca nards, des pluviers ou des sarcelles. Deux ou trois LA PLAINE ET LA MONTAGNE 77 ruisseaux autour de nous abontient en truites; ces truites sont parfois de belle taille; Johnson en a peche" une qui pesait quatre livres ; elles se tien- nent dans les remous formes par les cascades, dans les creux, dans les trous ou Feau plus pro- fonde est moins rapide ; mais elles s effarouchent t acilement et ne mordent point a 1 appat si elles apercoivent le pecheur ; il taut lancer sa ligne le plus souvent au travers des buissons epais et faire volti- ger la mouche ou la sauterelle en lui pretant toutes les apparences de la vie ; elles sont aussi fort capri- cieuses ; et il faut varier frequemment la couleur et la forme de ses mouches ; un jour j en ai vu trois dans le me me trou et je n ai pu les prendre qu avec trois appats differents. Nous ne sommes plus condamnes a bruler les excrements des buffalos : la montagne nous livre son bois a profusion ; cinq arbres entiers brulent nuit et jour, etnous nous chauffons a une flamme de dix pieds de haut. La chasse au daim nous occupe durant la journee : quelle chasse fatigante et penible ! II faut gravir des collines escarpees et traverser de longs espaces de bois morts ; les arbres frappes par ia foudre ou noircis par 1 incendie se sont abattus pele-mele sur le sol : j ai vu des forets bruises sur des centaines d hectares ; j ai traverse pendant des heures entieres des regions semblables aux paysages sataniques de Gustave Dor6 : il faut marcher a travers 78 PROMENADES ET GRASSES ce fouillis impenetrable, enjamber des troncs 6normes, faire de l quilibre sur des branches (Hroites, gravir des roches branlantes, et surtout accomplir ces dif- ferents exercices sans bruit, avec lenteur, en veillant attentivement autour de soi, car le daim fuitatoute vitesse a travers ces bois si hostiles pour nous, et le coup doit partir aussitot 1 animal apercu. La montagne est plus peuplee que la plaine, nous y tirons des faucons, des aigles, et des oiseaux de raoindre importance : quelques-uns d entre eux ont un plumage edatant et une partie de la soiree se passe les mettre en peau : le blue-bird des mon- tagnes est tout azur : le geai bleu fait etinceler ses ailes d outremer; le geai du Canada est gris avec une petite tete blanche eveillee et des yeux noirs : onle diraitpoudrea frimas ; ce dernier nous temoigne une familiarite qu il pousse jusqu k I effronterie : il vient souvent au milieu du brouhaha du camp, ramasser les miettes du dejeuner a vingt pas des chasseurs transformed en cuisiniers. Nous avons quitte notre campement de Buffalo- Peak pour nous rendre aux Twin-Lakes, deux lacs jumeaux perdus dans un entonnoir de montagnes vertes comme des gouttelettes d eau dans une gigan- tesque feuille de chou; un ruisseau, canal naturel, diverse le plus petit dans le plus grand : nous avons sous les yeux un coin de la Suisse. LA PLAINS ET LA MONTAGNE 79 La route a ete penible : il nous a fallu joindre nos forces a celles de 1 attelage pour pousser le chariot jusqu au sommet des cretes ardues ; a chaquc in stant il menacait de retomber sur nous comme le legendaire rocher de Sisyphe. C est la troisiemc chaine de montagnes que nous traversons ; de 1 autre cote des lacs s eleve la quatrieme ; celle-la nous la gra vis- sons a pied, et nous avons pu chasser sur le versant du Pacifique. Nous consacrons a peine quelques jours aux Twin- Lakes et nous reprenons notre vie nomade ; nous traversons Granite, celebre par 1 assassinat d un juge qu un plaideur mecontent tua en plein tribunal d un coup de revolver. L Arkansas, encore simple ruis- seau, cotoie la ville, 1 Arkansas, ce rival du Pactole dont de nombreux mineurs lavent le iimon pour en retirer de For. Les froids sont venus; la neige a tout blanchi ; les etangs sont geles, la bise souffle avec tapage et penetre dans notre wagon ouvert. Enfin, voici Fairplay, une ville de mineurs. Fairplay est loin d offrir la fmeme e le gance que Colorado-Springs ; la ville composee de bicoques de bois n est qu un centre de mineurs; dans une mauvaise auberge, nous obtenons deux mansardes qui remplacent la tente sans aucun avantage. Nous prenons conge" de notre guide Johnson ; nous comptons revenir Denver par la diligence, tandis 80 PIIOMENADES ET GRASSES qu il ramenera a petites iournees son attelage efflanque\ Le lendemain de notre arrivee nous allons visitor les mines d argent ; elles sont situees a 13,500 pieds au-dessus du niveau de la mer ; nous louons un buggy, mais la montee est rude : Tun de nos che- vaux, essouffle, tombe mort avant d arriver et nous oblige a continuer 1 ascension a pied. Ces mines sont en general peu interessantes ; la plupart de celles que nous avons rencontr^es jusqu ici sont exploiters seulement par trois ou quatre associes ; certains d entre eux gagnent de seize a vingt dollars a extraire les minerals envoy^s ensuite a une fon- derie situee loin de la. Beaucoup ne travaillent que durant la belle saison ; 1 hiver ils jouent et perdent a la ville les benefices de Tete. Ce ne sont point, comme on le croit trop iacilement, des hom- mes sans aveu, presque des bandits; ce sont simple- ment des travaillcurs qui cherchent a gagner le plus d argent dans le moins de temps possible. Quelques-uns preierent le lavage de la riviere & 1 extraction des minerais : ils ont immediatement leur or dans la main ; pour payer leurs vivres et leurs munitions ils en versent une pince"e dans la main du marchand. Chacun, au reste, peut devenir, sans bourse delier, possesseur d une mine. Parcourez simplement les montagnes, cherchant a la surface les mineYaux qui LA PLAINE ET LA MONTAGNE 81 indiquent im gisement argentifere ; quand vous aurez trouve" ce gisement desire, plantez en terre un ecri- teau portant votre nom, la date, et 1 appellation que vous donnez & la mine ; elle vous appartient pour trente jours. Ge temps 6coule", vous avez trois moispour la creuser une profondeur de dix pieds et faire, moyennant un dollar, reconnaitre d^finitivement vo tre propriete par le canton ; des lors on vous alloue une certaine etendue de terrain en longueur et en largeur. Quelques trouvailles ont enrichi leurs proprie"taires, et vous pouvez avoir la chance de ce palefrenier qui, chasse par son maitre pour avoir bu 1 avoine de ses chevaux, possede aujourd hui un revenu de 500,000 dollars. A Fairplay, une ville chinoise sans la moindre pagode s est batie en face de la ville americaine : les Ghinois laveurs d or occupent des cabanes en bois, semblables a celles des Americains, mais plus sales ; on leur donne tant pour cent sur Tor qu ils retirent de la riviere, et la plupart d entre eux, sobres et economes, retournent dans leur pa- trie avec un benefice qui leur semble considerable ; les Yankees ne peuvent s empecher de mepriser des travailleurs qui travaillent & si bon compte. Notre auberge est le quartier general des habi tants; le tout Fairplay s y retrouve, mais le tout Fair- play est loin d etre elegant ; chacun prend ses repas avec sa veste de travail, son pantalon troue, ses 5. 82 PROMENADES ET CHASSES grandes bottes ecutees ; chose curieuse, ces hommes a la tenue triviale, a la mise deguenillee, sol- gnent leur personne ; ils portent un peigne dans leur poche, et se font les ongles avec leur bowie- knife. L Americain, en effet, est aussi propre que debraill^ ; soir et matin il se baigne ; il se lave . e& mains vingt fois par jour ; le pot a eau et la cuvette se trouvent partout a cot6 de la fontaine glac6e ; il y en a presque autant que de crachoirs : c est tout dire. II a pour nous un mot cruel : 1 eau dont se sert un Americain pourrait suffire a tout un depar- tement. Dans la chambre commune ou Ton se reunit, nous en tendons les anecdotes et les aventures les plus ex- traordinaires : Tun des personnages influents, le juge, je crois, raconte qu a Cincinnati, du temps de son grand-pere, on se rendait a 1 eglise le rifle sur 1 ^paule, et qu au sortir de la messe, ils s en ser- vaient pour moucher une chandelle avec leurs balles, comme les pay sans de nos villages jouent au bou- chon sur la grande place. II cite des traits d une adresse merveilleuse ; il faut avouer, en effet, que les chasseurs americains sont les premiers tireurs du monde. Audubon, le naturaliste, raconte avoir vu un chasseur du Kentucky tuer des ecureuils par rico chets ; la balle frappait 1 ecorce au-dessous de l cu- reuil, et 1 ecorce volant en eclats tuait I animal. C est aussi dans le Kentucky que Ton jouait a entoncer LA PLAINE ET LA MONTAGNE 83 un clou : la balle e"tait rput6e mauvaise si elle frap- pait le clou & faux. Nous nous rencontrons & Fairplay avec des em ployes du gouvernement, envoyes pour arpenter les routes et mesurer la hauteur des montagries du Co lorado ; Tun d eux, absolument ivre, tire son revol ver et, comme Charles IX, s amuse & ajuster les pas- sants; il est trop gris pour bien viser et n atteint personne. Nous nous disposions & monter dans la diligence de Denver, lorsque deux naturalistes nous proposent de les accompagner dans une chasse au soinmet des montagnes. Nous sornmes & la fin d octobre, il fait un froid de loup, et nous devrions camper sans tente et presque sans couvertures, k plus de douze mille pieds au-dessus de la mer ; nous croyons peu au serieux d une telle proposition ; ils la renouvellent : ma foi, tant pis, nous irons avec eux. Pour cette nouvelle expedition, nous achetons un petit ane qui portera nos munitions et nos couvertu res ; Tremolino mesure a peine un metre de hauteur, mais il a le pied sur et les reins solides ; 1 ane de nos compagnons au contraire se renverse & la pre miere pente et roule cinq ou six fois sur Iui-m6me; il descend ainsi une trentaine de metres, faisant les plus singulieres cabrioles ; heureusement un arbre 1 arrete et 1 empeche de disparaitre dans un trou 84 PROMENADES ET CHASSES e"norme ; les sangles sont casse"es, la selle brise"e, les provisions en bouillie mais 1 ane de caoutchouc ne s est pas fait le moindre mal. Les Montagues Rocheuses ! comme on fcrait mieux de les appeler les montagnes caillouteuses ! Pas de rocs abrupt* et d un seul jet, mais des blocs de gres ou de gran it de dix a cent metres cubes ; ces mon tagnes, malgre leur elevation, ont 1 apparence de col- lines ; au lieu de presenter un seul grand tableau, c est une suite de petites toiles ; point de grandes cascades, inais des ruisseaux qui descendent timide- mont au travers des buissons sauvages ; point de rieiges eternelles, rien enfin de ce qui fait le su blime des Alpes : le paysage n offre de grandeur quo lorsque hisses peniblement surunhautsommeta tra vers ces pierres qui s ecroulent, nous pouvons en em- brasser une immense etendue. Une seule de ces montagnes presente une veritable curiosite ; c est la Sainte Croix ; on 1 appelle ainsi parce que deux li- gnes de ncige, se coupant a angle droit, dessinent une croix eternelle sur le versant abrite" du soleil. Les Montagnes Rocheuses ont ete colonisees dans un siecie positif, il leur manque toute la poe"sie des Icgendes : a vrai dire les elt es et les ondines se plairaicnt peu dans ce pays et jamais. je crois, il ne prcndra a Oberon la fantaisie de s y batir un palais, ni de secouer scs grelots sur les rives ardues de ses ruisseaux ; seul le chasseur noir trouverait son comple LA PLAINE ET LA MONTAGNE 85 a poursuivre les cerfs. Je n ai recueilli qu une seule legende ; elle pretend que tout chasseur doit mourir dans 1 ann^e s il a tue" un daim blanc. Enfin, nous sommes parvenus, Dieu salt au prix de quelles fatigues, sur le timber-line, la ligne ou cesse toute vegetation ; la foret s arrete brusquement ; 1 air est tellement rarefie a cette hauteur, que chaque mouvement nous cause une veritable oppression; nous allons chasser a plus de 13,000 pieds au-dessus de la mer. Un gibier abondant habite les sommets et nous rapportons une ample moisson de ptarmigans, char- mants oiseaux et gibier des plus fins ; ces perdrix de neige se tiennent sur les rochers et se nourris- sent des bourgeons du wile-brush et de sauterelles ; leur plumage, brun foiice durant 1 ete, devient en hiver entierement blanc; leur depouille se vend, & Denver meme, de deux a quatre dollars. Aupres des ptarmigans vivent de petits oiseaux, gros comme des moineaux, dont la poitrine est d un rose tres vif : leur capture est tres difficile, car ils n habitent que les sommets extremes. Un peu au-dessousd eux, dans le trou d un rocher, gite le coney chief hare, le plus petit lapin du monde; sa queue est rudimentaire et tout 1 animal est a peine gros comme le poing. Nous tuons 6galement un lievre polaire, dont le pelage blanchit a 1 automne comme les plumes des ptarmigans; ses pattes sont larges et velues ; 86 PROMENADES ET GRASSES aussi l a-t-on surnomme le lievre aux souliers de neige. De re tour dans la plaine nous apprenons qu un chasseur de profession, plus heureux que nous, vient de tuer un ours gris ; 11 retourne pour charger sur son meilleur poney la depouille de ce magnifi que gibier, mais jamais 11 ne put retrouver le corps de sa victime; pour comble de malheur, son cheval, attache" a un arbre durant ses recherches, s &rangla. Hier, au grand galop de sesquatre chevaux, relayes neuf fois sur la route, la diligence nous ramenait a Denver. Dans quel etat, grand Dieu ! Nos pieds et nos mains sont calleux a rendre jaloux les mineurs de Fairplay, nos visages sont bruits, nos habits n ont plus forme de vetements. Bah ! Le soir meme, ^tendus dans des lits moelleux, nous songions a une autre expedition ou au lieu d assassiner les timides antilopes, nous viserions le buffalo, ce gros roi de la plaine. VI DE DENVER A GREAT SALT LAKE CITY Cheyenne. Sherman. Ogden. Les chemins de fer. Apres les fatigues du campement, quelques jours de repos sont necessaires : depouillant done 1 atti- rail du chasseur, nous partons pour Salt Lake City, la capitale mormonne. De Denver a Cheyenne, nous voyageons sans encombre ; mais a Cheyenne le grand train du Pacifique n est pas en correspondance avec le troncon de Denver et nous sommes contraints de passer dix-huit heures dans une ville faite d une seule rue ; heureusement I hotelier a nombre d his- toires a nous raconter sur les origines de sa ville ; elle ne fut d abord qu un rendez-vous de rowdies et de gamblers, bandits et joueurs de profession, 88 PROMENADES ET CHASSES qui passaient leur temps dans les maisons de filles, les seules qu il y eut a Cheyenne; un beau matin les moins coquins se constituerent en comite de vigi lance et quelques jours apres il n y avait plus de rowdies dans les rues : ils se balancaient aux po- teaux du telegraphe. En ce moment Cheyenne est rempli de troupes qui vont faire la guerre indieime aux Black-Hills ; soldats et officiers out un aspect peu martial, et un unilbrme peu militaire. Enfin, nous nous installons dans le Pullman du grand Express. Pour atteindre 1 Utah le train doit franchir cette haute barriere : les Montagnes Rocheuses ; le conducteur nous montre complaisarn- ment 1 endroit ou les Indiens, pour arreter le train, disposerent sur la voie leurs poneys en bande serree : inutile de dire que ces chevaux en chair et en os ne purent arreter le cheval de fer : iron-horse. On a donne le nom glorieux de Sherman an point le plus eleve" de toute la ligne ; nous sommes sur la Crete , mais nous 1 avons atteinte par des pentes si insen- sibles que nous franchissons la montagne sans quit ter la plaine. Quel spectacle monotone et iatigant : une herbe rare, un sable sec blanchi par de larges plaques de sels ; la poussiere que nous respirons garde une odeur et une saveur ammoniacales ; une des stations est a bon droit nommec : Alcali. Le train passe bien au-dessus de i ancienne route suivie autrefois par les emigrants et les lignesde diligences : DE DENVER A GREAT SALT LAKE CITY 89 une cabane abandonee indique 1 endroit ou cam- paient les infortunes qui mettaient trois semaines a traverser le continent, et dans quelles diligences ! La neige est plus epaisse sur les hauts plateaux ; elle se deroule a cette epoque comme un tapis sans dechirure : et arrete les convois mieux que les che- vaux indiens ; afm de combattre ses envahissements et 1 empecher de combler les tranchees, la Compagnie a multiplie les palissades et les tunnels de bois (snow-sheds). Nous traversons le Wyoming; cet tat a eman- cipe la femme ; il lui a donne le droit de voter et celui de juger ; un tribunal feminin siegea a Lara- mie et le premier accuse qui comparut devant ces Minos en cornettes, fut un pauvre diablc, voleur de chevaux. Ces dames mirent leur honneur a le juger avec severite, et 1 envoyerent tres cranement a la potence. Une autre femme condamna au maxi mum de la peine son mari convaincu d ivrognerie. Oil sont les pentes vertigineuses, les ravins, les pre cipices, les escarpements, les abimes sans fond que des auteurs fantaisistes ont vus dans leur descente des monts Wasatcbs? Je ne puis trouver dans ma memoire ni un passage perilleux ni un endroit horrible . Pauvrete d imagination n est pas vice. A defaut de dangers, les defiles ne manquent pas de beaute : la Glissade du Diable est re"ellement etrange : deux murailles de roc laissant entre elles un etroit couloir 90 PROMENADES ET CHASSES descendent du sommet a la base d une colline de 800 pieds. La Porte du Diable est plus grandiose, mais moins singuliere : nous la franchissons pour arriver a Ogden. C est a Ogden, ou du moins a Promontory Point que se passa un evenement dont le retentissement fut grand dans les deux mondes : la jonction des deux routes de fer qui reunirent 1 Est a 1 Ouest. Les difficultes de construction de cette grande route interoce"anique furent immenses : la Compagnie de r Quest surtout eut a surmonter des obstacles de toute nature, la configuration du terrain, Taugmen- tation de tous les produits apres la guerre, le manque de materiaux et d outillage ; les rails, les machines, les boulons, tout cela dut venir de New-York, et passer par le Cap Horn. Les railleries tombaient comme grele sur ceux qui avaient I id^e de faire faire a un train ces deux bonds enormes, la Sierra Nevada et les Montagnes Rocheuses; les Peaux- Rouges tuaient les travailleurs et les obligeaient a garder le rifle sur 1 epaule ; les blancs se degouterent vite, et leur oeuvre abandonee fut reprise par les Chinois; c est a cette race sobre, patiente, dure au mal que les ingenieurs doivent d avoir termini la ligne sept ans avant les delais permis. On avait place" le premier rail en 1862, le 10 mai 1869 on placa le dernier : il portait cette inscription : The last tie laid on the Pacific Rail- DE DENVER A GREAT SALT LAKE CITY 91 road, May 40, 4869. Les fitats traverses par la ligne offrirent pour le iixer des clous d or et d argent. Aussitot le telegraphe envoya a toutes les villes la grande nouvelle : Le dernier clou est mis au dernier rail. Les chemins de fer sont Fentreprise favorite des Americains et jamais une compagnie nouvelle n a manque d actionnaires ; le caractere audacieux du Yankee se rit des difficultes ; cette enorme cordilliere qui s etend d Alaska au Cap Horn, ils Font escaladee sur trois points deja, en California, au Mexique, au Perou. Dans les Etats du Sud le terrain detrempe les a obliges batir leurs voies sur pilotis; durant des lieues les trains roulent sur une chaussee artificielle ; les ponts en certains endroits sont d une simplicite enfantine : le pout de la baie Saint-Louis, qui me- sure deux milles d eiendue, est absolument prirnitif; les rails portent simplement sur des pieux enfonces dans 1 eau ; les madriers a moiti^ pourris gemissent, les traverses craquent ; quelques individus tremblent ; mais ils passent sans accident. Dans le Centre au contraire il semble que la nature se soit plu i niveler le terrain ; il suffit d apporter les rails et de les aligner ; ces chemins de fer ne sont plus une question d ann^es ou de mois; c est une question d heures; leur nombre fait ressembler la carte de TUnion a une gigantesque toile d araignee, et sans cesse 1 araign^e ajoute a sa toile de nouveaux fils. 92 PROMENADES ET GRASSES Les Am6ricains ne se montrent pas moins indus- trieux qu entreprenants, et I amenagement mte"rieur de leurs wagons est une merveille de contort. Les differentes expositions europeennes ont fait connaitre k tout le rnonde ces magnifiques voitures, hautes et larges, que de doubles fenetres protegent de la pous- siere ou du froid, bien eclaire"es, chauffeesa la vapeur en hiver, ventilees en te", et abondamment fournies d eau glacee. Les wagons de M. Pullman, le celebre construc- teur, sont si bien suspendus que le plus long trajet ne fait e"prouver aucune fatigue; j y ai souvent em ploye" mon temps k ecrire ou a dessiner; souvent aussi, renverse dans un large fauteuil mont6 sur un pivot qui me permettait de tourner sur moi-meme pour suivre & mon aise le paysage, je me rappelais nos etroites prisons roulantes, dans lesquelles les voyageurs entasses, pauvres colis vivants, prives d air, de fraicheur, et non pas de poussiere, etouffent quand ils ne grelottent pas * . Ici je me promene de 1 un & 1 autre bout du train, je fume mon cigare sur les plates-formes ; si j ai emporte quelques provisions, un negre, portier de mon hotel roulant, dresse une petite table sur laquelle il dispose les converts et les vivres ; je prends 1. Je ne parle pas des nouveaux wagoni inaugures tout recemraent en Europe ; ils ne sont qu une copie tres impar- faite des sleeping-cars americains. DE DKNVER A GREAT SALT LAKE CIT? 93 mes repas dans mon appartement. Sur quelques parcours rapides on attache un wagon-refectoire ; la Compagnie m y fait diner pour un dollar et ne perd pas son temps dans une station ; j ai garde un fort bon souvenir de ces restaurants ambulants; Ics domestiques negres y etaient propres et empresses , le service bien fait ; quant a la cuisine, la meme que partout en Ame"rique. Le soir, la banquette sur laquelle j etais commo- dement assis, se transforme en couchette ; le salon devient dortoir ; tandis que je dors, mon negre cire mes chaussures et brosse mes habits. Lc Icudcmain matin, il m eveille une heure avant mon dejeuner, juste le temps de passer dans le cabinet de toilette. Voyager dans ce pays, ce n est pas quitter son hotel; les Americains cepcndant ne sont pas encore sa- tisfaits : ils reclameut a grands cris 1 eclairage au gaz et une salle de bains ; deja une Gompagnie leur a accorde" le gaz ; domain ils auront leur wagon d hydrotherapie. Lcs Gompagnies americaines qui prennent soin des voyageurs prennent soin aussi de leurs meca- niciens ; elles leur construisent de confortables pe- tites maisons de verre qui les abritcnt de la pluic et du vent. Le voyageur en Amerique est rarement soumis a la desagreable operation du changernent de voiture ; le plus souvent mon salon m accompagne a desti- 9-4 PROMENADES ET CHASSES nation ; je change de ligne sans m en apercevoir; une voie est-elle plus large qu une autre? un appa- reil hydraulique souleve la voiture, et Ton change le jeu de roues, comme & Lynchburg. Dois-je traverser toute une ville pour me rendre de la gare d une Compagnie a celle d une autre? On attelle au pullman une douzaine de mules parfaitement au fait du chemin, et qui, sans rene aucune, tirent mon wagon au grand trot, comme a travers Balti more. A la frontiere, la douane ne m eveille pas au milieu de la nuit pour me faire subir un intermi nable arret; un employe accompagne le convoi depuis le depart jusqu a 1 arrivee; je me transporte a mon heure dans le car des marchandises, et Ton visite mes bagages tandis que le train marche. L Americain, tres large pour les petites choses, ne chicane pas sur le poids des colis ; il laisse pas ser sans difficulte" un excedant quelquefois assez fort. Un peu avant les grandes villes, un homme passe dans les cars ; il vous demande a quel hotel vous comptez descendre ; ne vous occupez plus de rien : vos colis arrivent a destination en meme temps que vous. J ai eu des bagages voyageant a la ibis sur plusieurs lignes ; j en ai eu au meme ins tant a New-York, a la Nouvelle-Orleans, a Dodge, a Denver et a Chicago ; a mon grand etonnement pas un seul ne s est cgare. DE DENVER A GREAT SALT LAKE CITY 95 L on a fait aux chemins de fer americains une reputation de vitesse qu ils ne justifient guere; trois lignes seulement ont des express. Ges express ne favorisent pasunecategorie de voyageursau detriment de deux autres, car ce pays democratique n etablit aucune difference de classes ; le pullman seul exige un supplement de dix francs la nuit, de cinq francs le jour. Le train qui va de New- York a San Francisco ne met pas moins de sept jours faire ce trajet; deux directeurs de theatre presses par leurs engagements, ont frete pour leur troupe un train special, et ont demontre de la facon la plus peremptoire que ce parcours pouvait s etfectuer en trois jours et demi ; le train qui le parcourut a cette vitesse s est appele le Train Eclair. Quant aux catastrophes, tout compte fait, elles ne sont pas plus nombreuses ici que sur les lignes du vieux continent ; d ailleurs, tous les marchands de billets sont en meme temps courtiers d assurances , et, moyennant une somme derisoire, ils delivrent avec le ticket une police d indemnite en cas de mort ou d accident. On s arrete k toutes les stations ; sou vent meme on ralentit pour attendre un voyageur qui ne rattraperait jamais le train sans cette complai sance. Un jour nous stoppons subitement au milieu des plaines du Kansas I Les voyageurs iiiquiets pas- sent par la ienetre leurs figures effaces : est-ce un 96 PROMENADES ET GRASSES troupeau de buffles qui barre la voie; est-ce une attaque imminente des Indiens? Non; le conduc- teur a laisse tomber sa casquette, et nous revenons la chercher. Une autre fois le train fit halte pour permettre & un chasseur de ramasser une antilope qu il avait tuee de son wagon : ceci se passait entre Denver et Cheyenne. Nulle part la moindre barriere; aux croisements des routes un simple e criteau : Look out for the locomotive. On ne professe pas ici pour la vapeur cette terreur un peu enfantine qui existe chez nous; on ne 1 isole point, on ne 1 entoure pas d un formi dable systeme de defenses ; les trains passent & tra- ve