. PROMENADES ET GH ASSES DANS L AMERIQUE DU NORD 1MPRIMERIE CSNTRALE DBS CIIRMINS DK FER. A. CHAIX ET c c , RUB BERGEHK, 20, A PARIS. 4986 9 PROMENADES ET GHASSES DANS L AMERIQUE DU NORtfJ N PAR LOUIS & GEORGES YERBRUGGHE \\ c " L * to PARIS GALMANN LEVY, EDITEUR ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRfiRES HUE A.CBER, 3, ET BOULEVARD DBS MAHE.VS, 1J A LA LIBRAIRIE NOUVELLE 1879 Droits do roproduction et de traduction r6sorv6s Bien que ce livre soit signe de deux noms, le lecteur y trouvera fre"quemment employee dans les anecdotes ou dans les appreciations personnelles, la forme du singulier au lieu du pluriel, le je au lieu du nous. Pour la commodite et la rapidite" du recit, les auteurs se sont en effet partage la besogne; M. Georges Verbrugghe s est plus particulierement charge de cette premiere partie, tandis que M. Louis Ver brugghe s est reserve la seconde, le voyage dans 1 Amerique du Sud . NOTE DE L EDITEUR. . A paraitre prochainement. 927551 PROMENADES ET GH ASSES. DANS L AMERIQUE DU NDM) NEW-YORK New-York. Broadway. Le Wall. Lcs quais. Le port. Les quartiers riches. Central-Park. Omnibus et tramways. Pharmaciens. Les Bars. Le New-York Herald. Les theatres. La police. Les voleurs. Le telegraphe. Les pompes. Au moment oil le paquebot qui nous amenait du Havre s amarrait a son quai dans le port de New- York, un passager am^ricain avec lequel nous nous 6tions lie s durant la traversee, jetant un coup d oeil ironique sur nos nombreux bagages, nous confia que la douane de son pays se montrait d une 1 2 I J .OMENADKS ET CH ASSES severite excessive pour tous les objcts importes; il s emprcssa d ajouter quo les douaniers etaient rare- ment insensibles aux seductions du dollar. Fort de ce rcnseigncment, je glissai un louis a 1 em- ploya cjui i s occupa de mes colis; ils furent aussitot rcboucles. Que faites-vous, s ecria mon Ame- ricaui? -J-/.3\raia, vous le voycz, jc suis vos bous conscilsi ~ Pas du tout, regardez-moi. II lit papillotcr un billet de cinq dollars aux yeux dc son douanier ; le douanier, seduit, munit les mallcs d un laissez-passer a la craie blanche, ei les expedia sur-lc-champ, mais commc il avancait la main pour recevoir la coupure convoitec, 1 autre la roula en boule, ct la remit tranquillcmcnt dans sa poclie: Souvcncz-vous de la logon, me dit-il,ceshoinmes- la vont rire de vous; ils ont pour moi la plus grandc cstimc : je les ai battus. Nous venous de Mre connaissancc avec les Ame- ricains. On nous a recommande 1 liotel dc la Cinquieme Avenue: nous y dcsccndons. Commc tous les hotels amcricains, il presente un ensemble complet des commodites usuelles : bureaux de chemin de fer, offices de telegraphe, agences de theatres, assuran ces sur la vie, bains, barbier, chapelier, tailleur et pharmacien , tout enliri se trouve reuni dans ce vaste bazar; les passants vicnncnt y fairc leurs em- plcttcs et convertissent le vestibule en une verita- NEW- YORK 3 ble place publique. L Amcricain, adorant le tumulte et le bruit, se loge volontiers a I hotel; il ne repugne pas a y passer sa nuit de noces : des chambres somptueuses sont specialement affectees a cet usage. Souvent il y installe a demeure sa femme et ses en- i ants ; il s evite ainsi les ennuis d une maison. G est la vie la plus agreable et la moins couteuse ; c est aussi la vie qui perraet le plus d ostentation : une dame americaine m avouait iiai vement qu elle preie- rait I liotel a toute autre habitation; Ton pouvait mieux y voir qu elle et son mari buvaient a chaque repas du champagne a six dollars. Le prix de la pension ne varie guere dans les capi- tales ou les villages, a New-York, ni dans toutc 1 etendue des Etats-Unis ; 1 hotelier americain tient le raisonnement suivant : Je donne, moyennanfc vingt-cinq francs par jour, tout le necessaire : la iiourriture, le logement, le chauffage a la vapeur, le gaz, 1 eau chaude et 1 eau froide; vous vous plai- gnez de payer aussi cher au sixieme etage qu au premier? mais il n y a pas d etages : Tascenseur les supprime. II n y a pas de table d hote proprement dite : chacun arrive a son heure, commande son repas et deploie une serviette d une exiguite vraimuiit ridicule, un veritable mouchoir de poche. Les aliments sont des plus mediocres : le garcon apporte en bloc tout le repas ; il dispose a Fentour de vous 4 PROMENADES ET GRASSES une quantite de pctitcs assiettes ; comme dans les ieeries, Ic diner apparaittoutservi ; dans la vie ordi naire ces apparitions simultanees laissent les plats se refroiclir et encombrer la table ; si le repas est co- pieux, on est presque force d ajouter une rallonge. Le pourboire, cet impot trop direct, n est pas encore preleve en Amerique ; cependant les gallons qui refusent la piece en repondant avec orgueil : Je suis un citoyen libre d Amerique n existent pas ; cette phrase n est plus employee par eux que pour eviter un service desagreable ; ainsi les dom.es- tiques blancs se refusent a vernir les chaussures; 1 ctranger se voit force de recourir aux petits decrot- teurs ambulants qui cirent d une facon irreprochable ses souliers et le bas de son pantalon ; quant aux elegants de la ville, ils se chargent cux-memes de ce soin, et une boite de cirage fait partie de leur necessaire de toilette. New- York est loin d etre une scule ville : le quar- tier du commerce, celui de la banque, celui de 1 a- ristocratie sont autant de cites diflbrentes ; par aris tocratic j entends les Americains qui possedent le plus de dollars. Une rue immense traverse New-York de 1 un a 1 autre bout : dans sa course elle coupe en oblique chaque rue et chaquc avenue, brochant sur le tout , comme une barre sur un ecusson : c est Broadway, longue perspective dont les dernieres NEW- YORK 5 constructions se perdent a demi dans la brume lointaine. Broadway, c est la grande artere qui transmet la vie d une extremite a 1 autre de ce corps geant, du nord au sud , de la tete aux pieds : tout va a Broadway, tout vienfc do -Broadway, tout passe par Broadway. Co vaste fleuve recoit des centaines d affluents. Paisible a son origine, grossi par les rues qui se deversent en lui comme autant de tributaires, il roule a la fin un flot tumultueux. Etrangers oisifs, manoeuvres et gens d affaires, le Broadway charrie tout pele-mele ; la mare"e s eleve et descend a heure fixe ; le soir amene le reflux ; le Broadway remonte vers sa source. Quelle animation ! quel mouvement ! quelle de"- pense de forces vives ! il faut emboiter le pas sous peine d etre a chaque instant culbute. Les marchands de tabac roulent devant leurs boutiques des statues aux couleurs eclatantes : Chinois en grand costume ; femmes lascivement vetues, Indiens aux poses guer- rieres sont generalement charges d attirer 1 attention du passant. Les fenetres laissent onduler au vent, encadrees parfois dans les couleurs americaines, les plus vulgaires reclames ou d immenses affiches elec- torales larges comme la rue, hautes comme les mai- sons ; alignes ainsi que les arbres d une avenue, de gigantesques poteaux telegraphiques dressent en Tair leurs grands bras ; 1 electricite court d une maison a 1 autre ; les fils du reseau se resserrent a 6 PROMENADES ET GRASSES mesure qu on approche de la basse ville, et fmissent par former une vraie toile metallique. Aupres des enseignes fixes , les enseignes ambulantes : affubles d oripeaux brillants et symboliques, de pauvres diables, juii s crrants de la reclame, em- boites entre deux planches, usent le trottoir de la rue : citoyens libres condamnes au supplice de la cangue ; sur un fond blanc les avis suivants se deta- chent en noir : Les plus jolies dents sont fabriquees par X...; les meilleurs seins artificiels se vendont chez T... Les petits auvents , les echoppes abritent des industriels qui savent aussi savamrnent que sur nos boulevards recoller des porcelaines en miettes ou changer en rasoirs des couteaux sans tranchant. Peu de grands magasins. aucun luxe, aucun etalage, aucune monlre seduisante ; acheteur et vendeur ne pretent nulle importance a ce detail. A sept heures, le tumulte cesse ; les bruits s apaisent; les pietons sont peu nombreux, les voitures plus rares ; les commer- cants sont rentres chez eux, les uns dans la ville haute, les autres a New-Jersey, a Hoboken, a Staten-Island, les plus economes a Brooklyn que Ton a surnomme le dortoir de New- York. Comme la cite de Londres, on n habite pas Broadway ; on y travaille. Le Wall est le centre des operations da Bourse; c est aussi le centre d operations des pick-pockets ; outonnez votre paletot sur votre portefeuille. NE AY- YORK 7 Le Wall est, en outre, le quartier favori des gens de loi ; banquiers et avocats demeurent cote a cote : ils ont, paralt-il, souvent besoin les uns des autres. Voici les quais ; un tramway les parcourt, tou- jours rempli de voyageurs; des locomotives em- pmntent sa voie pour transporter des wagons aux differents docks ; et parfois, secouant sa cloche & toute volee, un train entier marche sur un meme rail entre deux voitures. Des navires venus de tous les points du monde allongent sur la rue leurs beau- pres menacants : les grues a vapeur descendent dans les cales profondes les cotons, les bles, les salaisons etles tabacs... Depechons... depechons... d autres ar- rivent demain. Au-dessus des mats innomb rables, les piles colossales du pont de Brooklyn dressent leur extremite que leur hauteur rend indistincte. Inanimation du port est extraordinaire : pas une vague pour ainsi dire, qui ne porte son remor- queur, son steamer ou son yacht; tout cela va, vient, court, s emmele, se demele, sans effort appa rent, comme autant de creatures vivantes; les voiles blanches s inclinent jusqu a la mer, les helices tour- billonnent, la vapeur sifrle sur un rhythme bruyant et r^pete; chacun lutte de rapid ite, chacun se rend a toute vitesse droit a son but. Les ferry-boats pas- sent d une rive a 1 autre, relachant aux ilots, re montant les rivieres, touchant a tous les points ; ces omnibus de la baie evoluent avec la plus grande 8 PROMENADES ET GRASSES facilite ; ils marchent en arriere commc en avant, une simple cheville suffit a fixer le gouvernail qui devient etrave ; marchandises et camions, betes et gens entrent pele-mele ; les chevaux habitues a ces traversecs ne temoignent pas plus d inquictude que leurs cochers. A I arrivee le ferry entre dans un entonnoir forme par des madriers flexibles; les chocs sont amortis par 1 elasticite de cette muraille ; renvoye de droite et de gauche comme un volant par des raquettes, 1 avant vient buter a quai : tout le monde sort ; le ferry repart. L application de la vapour est poussee a 1 ex- treme : j ai vu un vieux chaland faisant eau de toute part remorquer des bateaux charges de pierres; on lui avait simplement adapts une he"- lice et une machine ; son proprietaire , un jeune homme , se chargeait seul de le gouverner, de le chauffer et de pomper 1 eau qui y p6netrait. Ce meme homme, apres avoir transform^ son chaland en remorqueur, transformera un jour son remor- queur en flotte. Dans les hauts quartiers, les rues se coupent reguliercment a angle droit avec les avenues. A vol d oiseau la ville represente le damier d un geant. On la croirait construite en un seul jour, sous la direction du m^rne architecte, amoureux de la ligne droite. Une heure apres son arrived, 1 etranger ne peut plus se perdre dans une ville NEW-YORK 9 aussi geornetrique. Les rues, toutes semblables, sont designees par des numeros d ordre, les mai- sons m^mes se sont efforcees de ressembler les unes aux autres ; leur aspect uniforme ajoute encore a la monotonie ; peu de vrais edifices ; les monu ments sont 1 histoire des peuples ct un peuple jeune de cent ans n a pas d histoire ; les Americains, ces glorieux parvenus, vivcnt pour 1 avenir et non dans le passe. La Tresoreric, le City Hall, la Poste, la Douaue, le Palais de Justice, les eglises, sont des batisses plutot que des monuments. La ville des affaires se developpant chaque jour, les quartiers aristocratiques reculent devant cet envahissement. L extension prise par New-York depuis une quinzaine d annees est vraiment in- croyable ; autrel ois seule I extr^mite de 1 ile Man hattan , sur laquelle la ville est construite, etait couverte par des maisons d habitation et de com merce. On allait en partie de campagne jusqu a remplacement sur lequel s eleve aujourd hui I hotel de la Ciriquieme Avenue. Ce developpement rapide lut 1 origine de fortunes colossales : en 1858, le terrain situe au coin de Chamber street et de Broadway etait estime cinq mille francs ; il vaut aujourd hui pres d un million. Au milieu de cet accroissement inoui, Ja legende qui se rattache a riiumblc nais- sance de New-York est oubliee; cette Mgende d ailleurs est un simple chapitre de Virgile : les In- l. 10 PROMENADES ET GRASSES diens, apres des libations frequentes, accorderent aux Europeens debarqu6s la quantite de terrain que pourrait couvrir la peau d un taureau. Les Euro peens decouperent cette peau en lanieres extremement minces et purent ainsi enclore une grande quantite de sol. Les Indiens, mis en belle humeur par ce tour de passe-passe, ratifierent le traite : cette peau de taureau est de venue la Cite-Empire. Le Pare, assez eloigne aujourd hui, deviendra un jour le point central de New-York ; c est au Pare que les voitures elegantes se donnent rendez-vous ; les buggies, montes sur des roues tres hautes et presque invisibles , ressemblent a des faucheux ; les chevaux ont 1 epaule longue, ils sont bien tattle s pour le grand trot. Malheureusement peu de personnes a New-York entretiennent equipages ; plusieurs meme ont des voitures et negligent de s en servir; independam- ment des trains qui parcourent les quais, un che- min de fer aerien fait le tour de la ville; mais les principaux moyens de locomotion sont les stages et les cars. Les stages dont tout le monde se sert, les hommes les plus riches comme les femmes les plus coquettes, sont de peiils omnibus peiuts en blanc; les panneaux sont ornemcntes dc scenes champetres dont la couleur ne sauve pas le dcssin ; 11 n y a pas d impcriale ; si 1 interieur est plein, on grimpe sur le toit et Ton s y cramponne comme Von peut ; il n y a pas non plus de conducteur NEW-YORK 11 chaque voyageur depose lui-meme le prix du pas sage dans une boite vitree ; le cocher, du haul de son siege, peut controler les versements. Ces troncs n en sont pas moins le vaste receptacle des pieces faus- ses. Le passager qui a besoin de monnaie est mis en communication avec le cocher au moyen d une veritable petite poste; il passe son dollar par un guichet et le change lui est retourne sous enveloppe. Maitre Jacques s occupe a la fois des chevaux et des voyageurs. Quelquefois un miroir refletant tout 1 interieur, un espion, avertit le cocher de 1 entree d un pas sager nouveau et du nouveau payement a recevoir. C est la un cote saillant du caractere americain : la diminution des agents et des intermediates. Toutes leurs inventions, grandes ou petites, ten- dent a supprimer un travail ou a gagner une se- conde; ils se scrvent deja de la machine a ecrire, ils emploieront bientot la machine a compter ; n ont- ils pas agite la question de modifier leur orthographe si compliquee et d ecrire desormais lalangue comme elle se prononce. Les cars on tramways desservent presque chaque me; 1 interieur deces voiturespopulaires presents un aspect fort pittoresque : chacun lit son journal, taille son petit morceau de bois, chique ou sifflote ; ces divertissements sont en grand honneur en Ame- rique; le dernier est si uniyersel que le siffjet est 12 PROMENADES ET CHASSES devenu au theatre une marque d approbation. Le nombre des places n est pas limite dans les cars, et parfois une dame s assoira sur les genoux d un gentleman. Les pauvres chevaux qui trainent cette foule entassee succombent souvent par les temps de canicule; en quelques jours, la seule Gompagnie des cars do la Seconde Avenue en a perdu cent cin- quante frappes d insolation. C est dans la basse ville que se rcncontrent en plus grand nombre les bars et les boutiques de pharmaciens ; les pharmaciens sont en effet dbi- tants de boissons ; ils jouissent memo du precieux privilege de vendre des liqueurs le dimanche; on va ce jour-la leur demander le petit verre de brandy refuse au bar par ordre de la police. Le cognac passe medicament. Ces pharmacies sont d ailleurs de veritables bazars : desirez-vous un cigare, un verre de cognac ou un purgatif? voulez-vous une caisse de champagne ou d eau sulfureuse? du laudanum, du soda ou des timbres-poste ? Entrez sans crainte. Le bar-room est le plus souvent une cave ; la foule des clients s accoude au comptoir ; pas de sie ges, on reste debout : 1 Americain affaire ne s arrete que le temps d ouvrir la bouche; il jette au fond de sa gorge le petit verre de whisky, suivi d un large verre d eau, pour enlever le gout , s essuie les levres d un revers de main ou a la serviette com mune pendue a un clou, et repart aussitot. Le de- NEW-YORK 13 braillement des consommateurs coiitraste avec la proprete des domestiques ; les plus riches nego tiants temoignenl un mepris par fait pour les de"- tails de leur tenue ; dans leur office, ils recoivent en bras dc chemise, sans col ni manchettes; cela les empeche-t-il de payer et d encaisser ? ils ne se formaliseront aucunement si un etranger, les jugeant sur la mise, les confond avec leurs garcons de bu reau. A la Nouvelle-Orleans le principal bar-room est une merveille; chaque jour, a onze heures , une vaste table est servie ; chacun pent venir y manger sans payer, a la seule condition de prendre au comptoir un simple drink; vous voyez qu en Ame- rique on trouve des choses extraordinaires , meme des repas gratis . Les bar-keepers ont pousse fort loin la science des melanges et des boissons composees; ils eta- geront sans les meler, dans un verre grand comme un de a coudre, neuf liqueurs de nuances differen- tes ; ce verre, dans lours mains habiles, se change en habit d Arlequin. Presque tous les breuvages sont soigneusement battus avec de la glace pilee, car 1 usage de la glace est general aux Etals-Unis. On en fait une consommation e"norme. Elle est de"coupee en hiver par des machines speciales et debitee en cubes re- guliers ; on la conserve dans des glacieres formees li PROMENADES ET GRASSES par deux maisons rentrant 1 une dans 1 autre, comme une boite plus petite dans une grande ; 1 intervalle est rempli par des matieres isolantes. On 1 emploie a la conservation de toules choses, meme des cadavres. Un gentleman qui venait de perdre la vie fiit recouvert de blocs de glace ; Tun d eux veriant a fondre, le tout s ecroula avec fra cas; on crut que le mort revenait a la vie et chacun s enfuit terrific de cette apparente resurrection. L industrie la plus repandue a New-York est cclle des petits crieurs de journaux ; tout le monde ici achete son journal, et le plus pauvre ouvrier n he- site pas a debourser ses vingt-cinq centimes; 1 avidite de 1 Ame ricain pour les nouvelles est fort caracteris- tique ; il veut tout savoir et a 1 instant meme. Un de mesamis, qui possedait une foret au fond de la Flo- ride, y avail installe une petite scieriea vapeur; deux homines suffisaient au travail; dans ce coin perdu ils recevaient encore leur journal que le conducteur du train leur jetait a la volec. C est a cette passion qu il faut attribucr en grande partic 1 instruction moyenne si repandue ici; 1 Americain trouve dans ses gazettes les chapitrcs de 1 histoire contcmporaine et les som- maires de la science universelle ; tandis que notre prcsse s efforce la plupart du temps d imposer une opinion a ses lecteurs, de cachcr la moitie des faits pour tirer de Fautrc des conclusions conlbrmes a ses jde"es, le journalismc americain laisse au public le NEW YORK 15 soin de former lui-mcme son jugement ; il se donne pour unique mission de raconter tons les evenements survenus entre les deux poles ; il eni- ploie des reporters et ncn des publicistes ; ces chas seurs de nouvelles sont toujours a 1 affut ; se com- met-il un vol, ils suivent la piste du voleurpour lui demander des details ; un redacteur du Daily Graphic voulant reproduire d apres nature 1 exe- cution d un condamne, s en tut trouver le chef de justice et le pria d avancer I execution d une demi- heure, afm que son croquis put paraitre le meme jour. Peu de feuilles en Europe sont aussi intelligem- ment redigees que le New-York Herald; rien ne coute & M. Bennett, ni le temps, ni 1 effort, ni 1 ar- gent; il n hesite pas a envoyer un Stanley a la re cherche d un Livingstone ; il a pour agents sa fortu ne immense, son armee de reporters, Felectricite, des trains speciaux, enfin ses yachts a vapeur qui croisent devant la baie et courent aux navires pour connaitre leurs nouvelles maritimes, avant memo qu ils ne soient signales par les vigies du port; par- fois les telegrammes d une seule semaine coutent an journal 7,000 dollars ; certaines depeches ont etc payees 50,000 francs. La vcnte du journal couvre les frais ; les annonces et les petites correspondances rapportent un benefice annuel de deux millions ; dans ce pays ou la reclame joue un si grand role, ia 16 PROMENADES ET GRASSES qualrieme page d un journal est une mine d or ; le proprietaire (Tune feuille quotidienne, voulant, centre 1 usage, donner unc dot a sa fille, lui aban- donna cette quatrieme page durant six mois ; quand il reprit sa propriete, sa fille possedait une veritable fortune. Seducteurs par annonces, speculateurs ot - frant d emprunter dix dollars pour en rendre mille, (affaire sure, toutes garanties) , lemmes trop mures pour 1 amant, desireuses d achcter un mari, le jour nal aceueille tout le monde, et bat monnaie avec les reclames les plus immorales. Nul ne songe a lui en faire un, crime; la pudeur americaine s alarme moins facilement que la notre : dans le quartler aristocratique s eleve une maison que tout le monde a surnommce le temple de 1 A- vortement, le Palais de Miss Carriage ; les jeunes gens ne se cachent point d y avoir autrefbis conduit leurs mattresses; j ai entendu f aire 1 eloge de 1 eta- blissement : maison bicn tenue, service parfait; dis cretion aussi absolucque cherement payee. La police a plus d une f ois tente de supprimer cet hopital qui devient un cimetiere ; la proprietaire a simplement fait menace de publier ses registres ; trop de gens haut places ont interet a, son silence pour que la police ose les compromettre. Peu de grands theatres a New- York ; les petites scenes ont une specialite assez amusante : ce sont les MinstreU ; on nomme ainsi les acteurs qui, le vi- NEW-YORK 17 sage barbouille de suie, parodient les chansons, les allures, les contorsions des negres; I imitation est part aite et avec de pareils modeles il est impossible de ne pas atteindre le burlesque. II n y a pas de cafes-concerts proprement dits ; les bier-garden sont des brasseries ou le service est fait par des femmes ; quelques-uns se trouvent en plein Broadway : ils sont separes en deux parties par une cloison de planches : dans la premiere se tiennent les consommateurs, on devine ce qui se passe dans la seconde. Un monsieur a la porte vous distribue 1 a- vis suivant : Trente jeunes et jolies demoiselles sont nouvellement arrivees comme dames de comp- toir. Un divertissement fort goute, c est la pantomime. Le Pierrot americain est tres gai et tres railleur : Pierrot a vole un saucisson; un policeman 1 a vu, s approche et allonge la main pour reclamer la moi- tiedu savoureux. larcin ; Pierrot rel use ; le police man outre veut le conduire au poste ; mais Pierrot a la lumineuse idee de menacer le detective avec le saucisson dont I extremite se recourbe en crosse de revolver ; le detective tremble de terreur, et, sur Tordre de Pierrot, quitte tons ses vetements. Pier rot s en affuble pour imiter tous les actes d un poli ceman : il frappe a un restaurant ouvert apres 1 heure, et, moyennant un verre de biere, lui per- met de violer le reglement ; il voit arriver un vo- 18 PROMENADES ET GRASSES leur, il se cache prudemment ; mais il malmene brutalement un ivrogne. Tout cela est rendu avec beaucoup d entrain et de verite ; quant a la police, elle s inquiete peu des sarcasmes ; elle sait tres bien qu au moment necessaire 1 uniforme de ses agents ainsi que leur petite massue sera toujours respecte". L Americain en cffet se soumet sans mur- raure a tout ce qui represente 1 autorite ; tandis que chez nous le sergent de ville a toujours tort aux yeux de la foule, ici il a toujours raison ; la police merite cependant bien des critiques, etsi onlui temoi- gne une grande docilite, on ne lui accorde aucune confiance; les particuliers trouvent plus prudent de veiller eux-memes a 1 ordre et a leur propre surete"; ce soin est loin d etre une sinecure , car les voleurs abondent. Beware of pick pockets, c cst le grand mot d ordre aux fitats-Unis ; on retrouve cette in scription meme dans les endroits ou Ton court le rnoins de risque de se roncontrer a deux. L audace des filous est incroyable ; les dames de New-York out 1 habitude de faire leurs courses dans la ville en te nant leur porte-monnaie a la main ; plus d une lady s cst vu arracher sa bourse par un voleur impudent. Unjour, en plein Broadway, trois individus, mon ths dans un omnibus, ont ose ranconner les voya- geurs et se sont perdus dans la foule avant que leurs vidimus, lerrifiees par la vue des revolvers, eussent pousse" un cri d appel. NEW-YORK 19 Une Industrie fort re"pandue estcelle des gamblers: cesjoueurs de profession sont tres adroits a pro poser aux porteurs do figures na ives des parties de cartes qui se terminent toujours a leur avantage : un brave fermier du Texas m a conte Faven- ture suivante dont il avait ete lui-meme le heros rnalheureux : il se trouvait en voyage dans une ville de 1 Ouest; un individu Faccoste les bras ou- verts : Halloo, s ecrie-t-il joyeusement. quelle lieu^- reuse rencontre ! vous etes bien Lewis, de Virgi- nie ? Non , repond bonnenient le fermier, je suis Johnson, dc Bronsville. Ah ! dit Fautre, excusez-moi ; et il s eloigne, mais de ce pas il court annoncer a un compere le nom de la victime pre^sumee; deux jours plus tard, le compere Faborde a son tour : Halloo, la bonne rencontre ! n est-ce pas Johnson, de Bronsville. Oui, dit Fautre. Une reconnaissance s opere entre ces deux amis qui ne se sont jamais vus. Johnson , enchante de se retrouvcr en pays de connaissance, offrc a boire ct accepte une partie de cartes qu on lui a insidieuse- ment proposee : le jeu choisi est le three cards mon- te ; le gambler dispose trois cartes devant lui ; John son en choisit une quiportcra son erijeu; le banquier, avccses deux mains faitrapidement passer les car tes de droite a gauche, de gauche a droite ; quand il s arrete, Johnson doit indiquer ou se trouve la car te qu il a prise; Fune des trois, un huit de cceur, je 20 PROMENADES ET GRASSES crois, etait justcmcnt marque e d unc come longue d un doigt : Johnson choisit celle-la ; il la reconnait aisement ct gagne plusicurs coups de suite. Sonad- versaire, qui semble fort depite, lui propose alors un en] eu considerable; Johnson accepte, sur de ga- gner ; le petit manege recommence, les trois cartes volent sur la table ; quand elles s arretent : Voila le huit de coeur 1 s eerie notre homme tout glorieux fen montrant la carte cornee ; on la rctourne ; en depit de la corne, c etait la dame de pique ! Les gamblers operentprincipalcment dans les che- mins de fer ou la longueur des parcours amene vite une certaine intimite cntrc les voyageurs ; nul ne plaint les green qui se laissent duper ; leur journal ne les a-t-il pas avertis quc certains individus ont pour unique metier le voyage de New-York a San-Francisco? la Compagnie elle-meme n affiche-t-elle pas dans ses voitures : Tout etranger jouant sur notre parcours sera infailJiblement vole. Plus nombreux. que les gamblers, sont les farceurs de coffres-lbrts ; its se rient des serrures les plus com- pliquecs, des portes en acier impossibles a forer, des trappes s cffondrant sous les pieds, des burglar- dlarm qui avertissent par une sonnerie retentissante de la presence d un iritrus dans une chambre; ilsont imagine de rendre tout d abord visiteau caissier, et, le pistolet sur la tempe, le contraignent a indiquer les movens de se i aire voler; les coffres- NEW-YORK 21 forts a cadran presentent seuls quelque garantie ; grace a un systeme d horlogerie ils ne peuvent s ou- vrir avant une heure determinee, meme avec les vraies clefs. II ne faut rien moins qu urie circonstance presque ridicule pour dejouer leur adresse : un negociant de New-York s apercoit un soir, enquittant son bureau, que son coffire-fort ne ferme pas ; il se voit con- traint e pousser simpleraent la porte, sans pouvoir tourner la poignec a double tour ; la nuit, les bur glars s introduisent chez lui ; ils essayent d ouvrir ce coffre-fort ouvert ; inutile d aj outer qu ils ne purent arriver a faire ce qui etait deja fait; ils abandonne- rent la place, maugreant sans doute centre la com plication d une serrure dont le seul merite etait d e tre detraquee. Ges coquins se monlrent parfois d une galanterie qu on ne s attendrait a rencontrer ni chez des vo- leurs ni chez des Yankees ; le fait suivant m a ete raconte par la cousine meme de la personne a qui arriva 1 aventure : uu voleur s introduit chez une dame d une merveilleuse beaute ; il souleve la mous- tiquaire, la regarde dormir ; il s en va laissant un petit billet sur la poitrine de la jolie dormeuse ; il y 6tait dit avec une ou deux fautes d orthographe : Vous etes si belle que je n ai pas le courage de rien vous prendre. II est rare d ailleurs que les particuliers osent 22 PROMENADES ET CHASSES conserver chez eux des valours de quelque impor tance ; les maisons de commerce elles-mutncs n ont point d argerit dans leurs caisses; aussilot recues, les plus petitcs sommcs sorit expedites a une banque : negotiants et compaguies n operent leurs payements que par cheques. Quant aux boutiquiers, au lieu d abriter leurs marchandises derriere une fermeture de fer, dont le voleur an rait facilement raison, ils laissent simplement le gaz alhime* toute la nuit dans leurs magasins, afin que cliaquc passant puisse en survciller 1 interieur. Beaucoup de particuliers font installer chez eux un appareil telegraphique qui les met en com munication directo avec un poste de police; pres- sez le bouLon electrique, et cinq minutes apres un policeman iera irruption chez vous pour vous preter main-forte. Les Americains, qui ont plie la vapeur aux usages les plus domestiques, ne pouvaicnt manquer de perfectionner le telegraphe; ils en ont fait un scr- viteur multiple; combien d Americains aiment mieux envoyer une depeche que d ecrire une letire? Ici Telectricite ne sort pas seulement a annoncer les morts ou les naissances ou a demander de Tar- gent; elle sort a corresponds dans le sens le plus large. Moyennant une faible redevance, une compamiie se charge d e tablir un ill telegraphique entre votre NEW- YORK 23 bureau et votre quai, si vous etes armateur; cntre votre apparlement et votre banque, si vous etes hommc d affaires. Mieux que cela, tandis que vous etes tranquillement installe dans votre fauteuil, un petit appareil ne cesse de fonctiormer aupres de vous : une longuc bande de papier se deroule sans relache, et chaque phrase ponctuee par le telegra- phe vous annonce les changements survenus dans les cotes de For et du papier, Jes nouvelles com plications de la question d Orient. la mille ct deuxieme revolution au Mexique. Le bouton electrique qu il vous suffit de toucher pour amencr a vous la police, pressez-Ie deux ibis, aussitdt apparait uii gamin de quinze ans qui vient chercher vos ordres et vos commissions ; pressez- le trois fois et vous verrez les pompes accotirir a fond de train ; ce dernier service n est pas le moins utile. Les incendies, en effet, sont tres frequents a New-York ; en comptant les feux insignifiants aussi bien que les grands siriistres, ils atteignent la moyeime eflrayante de cinq par jour; lo 4 juillot ce chiffre enorme s eleve a soixante-quinze; il est vrai que ce jour-la on celebre, avec grands reiiforts d artiiices, la fete de 1 Independance. Mais les New-Yorkais ont declare au feu une guerre achar- ne e et aujourd hui ils sont merveilleusement armes pour se defendre; lors du grand incendie de Bos- 24- PROMENADES ET GRASSES ton, qui dura trois jours pleins, c est a New-York que la cite du Nord demanda des secours et c est a New-York qu elle dut son salut. Recemment encore les compagnies de pompes se composaient de volontaires ; 1 initiative privee des habitants seule les cre"ait et les entretenait ; cha- que compagnie alors mettait son amour-propre a accourir la premiere a 1 incendie et si elle rencon- trait par les rues une compagnie rivale, elle lui livrait bataille pour lui arracher 1 honneur d appor- ter les premiers secours : durant ce conflit les maisons s en allaient en fumee. Ce systeme subsistc encore dans quelques villes du Sud, a la Nouvelle- Orleans, par exemple. Au volontaire qui n a pas manque un incendie durant 1 annee on decerne une medaille ; quelques jeunes gens engagent des police men charges de les eveiller si 1 alarme est donnee la nuit. Depuis plusieurs annees la ville a pris en main ce service important ; elle compte quarante-deux compagnies de pompes & vapeur; pour les incen- dies du port un bateau-pompe est sans cesse sous pression. 11 existe en outre six compagnies Kab- cock; les appareils Babcock sont de petits cylin- dres portatifs : ils contiennent cent gallons d un produit chimique qui ne noie pas le feu comme 1 eau, mais qui 1 etouife ; 1 usage de ces appareils fort utiles mais fort couteux est tres repandu , sur- NEW-YORK 25 tout dans les campagnes, ou Ton ne peut trouver de prise d eau voisine; j en ai vu aussi a tous les Stages des grands hotels, dans les wagons, et a bord des paquebots. Le systeme d echelles employe ici est une inven tion francaise inconnue, ou du moins inutilisee en France. Ces echelles rentrentlesunes dans les autres a lamaniere d une cannejaponaise ; en les de"ployant au moyen d une manivelle, onobtient une immense hauteur. Le jour des premieres experiences, cette invention nouvelle causa un grave accident : une des echelles se detacha et plusieurs hommes se tuerent; mais en Amerique on ne s effraye pas de quel- ques morts, et les pompiers ont bravement adopt6 ce systeme qui leur a permis souvent de sauver les habitants d un troisieme dans une maison qui n avait plus ni premier, ni second etage. La voiture qui porte ces echelles est excessive- ment longue ; pour permettre a cette grande carcasse de tourner dans les rues sans verser, les roues de derriere sont mobiles comme les roues de devant, et peuvent virer isolement sous la charrette ; un pompier place a 1 arriere regie ce mouvement au moyen d un cycle ou d une barre : c est un veritable gouvernail. Chaque compagnie comprend un capitaine, un lieutenant et dix hommes, dont la solde s eleve a 1,200 dollars; ils ne sont pas trop cherement payes si 2 26 PROMENADES ET GRASSES Ton considere quo leur vie est contiauellement exposed. M. Gicquel, chef du quartier le plus central et le plus important, nous a fort gracieusement propose" do faire mano3uvrer ses pompes devant nous ; il reunit sous ses ordres huit pompes et trois compagnies d echellcs ; la surveillance 1 oblige a coucher tantot dans un poste, tantot dans un autre ; si par hasard il passe la nuit cliez sa femme, son tele"graphe parliculier 1 avertit des incendies. Notre aimable guide nous explique d abord le mecanisme des sonnettes d alarme : an coin de chaque rue une petite boite est accrochee a un poteau telegraphique ; sur la boite une adresse indique le lieu ou se trouve deposee la clef ; on choisit un endroit ouvert toute la nuit, ge"nerale- ment un hotel. Un locataire ou un passant decou- vre-t-il un commencement d incendie : il court de- mander la clef, ouvrc la boite et presse un bouton e"leclrique ; ce boutori fait retcntir un timbre an quartier general du feu, et le timbre indique dc lui-meme le numero d ordre de la boite, c est-a- dire 1 emplacement du sinistre ; du quarlier general aux differents postes, grace & 1 electricite, 1 alarmc est transmise en meme temps que recue, et en quelques instants toutes Ics pompes sont derrierc les portes, pretes a sortir. Cependant elles n accou- rent pas toutes; celles-la scules qui se trouvent NEW-YORK 27 pres du point menace" ; les autres attendront, selon leur quartier, un second ou un troisieme appel. M. Gicquel nous a fait visiter sa compagnie d elite, sa crack-company; elle se trouve dans la Dix-Huitieme rue; nous arrivons : M. Gicquel frappc un leger coup ; un homme de garde ouvre silencieusement une petite porte batarde percee dans une e"norme porte cochere, le chef se fait reconnaitre, 1 homme se range; nous entrons. Nous sommes dans une vaste piece soignee comrae une antichambre ou un salon. C est simplement une remise, car void la pompe et voici un tilbury charge d une enorme pelote de tuyaux en gutta-percha; ce n est meme qu une ecurie, car trois chevaux sont Ik endormis et couches dans leurs stalles, tout brides : ils gardent leurs harnais nuit et jour. Quelle proprete, quel luxe ! comme ces murailles sont blanches, comme ce parquet est soigneusement lave et rabotte ; les couleurs du tilbury sont frai- ches comme appliquees d hier, et cefcte pompe, ce brillant joujou aux metaux multicolores, comme elle etincelle, lancant & la lumiere des feux de toutes nuances! ces roues, ces pistons, ces essieux, chacun des moindres details, enfin, est clair, net comme des ressorts d horlogerie ; on ne s imagine pas que cette pompe puisse scrvir : on la croirait d or et d argent et simplement expos^e en montre. Voici, nous dit M. Gicquel, le fil qui donne le 28 PROMENADES ET GRASSES signal; s il am6ne I electricit^, ce marteau se d6ta- che et frappe sur ce timbre le numero du dernier feu. Je vais faire moi-meme mouvoir ce marteau. Le fracas de ce timbre est assourdissant; des qu ii a retenti, les deux chevaux de la pompe accourent au grand galop se ranger d eux-memes au timon ; le troisieme sc place entre les brancards du tilbury. Une masse noire roule le long des escaliers des hommes se precipitent demi-vetus ! un anneau passe dans uii mousqueton fixe les traits et les brides : on entend un cri : ready! tout est pret. Les pompiers sont a leur poste sur la machine ! les chevaux aussi intelligents que les hommes se sont, pour ainsi dire, atteles eux-memes ; en quel- ques mois ils acquiercnt cette admirable docilite" ; 1 un deux, encore endormi, faillit sc tromper; il prenait a droite du timon quand sa place etait a gauche ; 1 intelligent animal s en apercut a temps et fit un ecart ; son camarade, qui avait vul erreur, s arreta net pour le laisscr passer : il n y cut pas une seconde de retard. Mais qui done les detache ? qui done arrete cette horloge sur la minute pre cise du signal ? qui done ouvrc ces portes a deux battants ? I electricit^ a tout fait. Le marteau de M. Gicquel ne vaut-il pas la baguette magique des fees de Perrault? Tout est pret, en douze secondes ! une pareille NEW-YORK 29 chose semble impossible; moi-rn6me je n y croyais pas ce matin ; je n y puis croire encore ! On con- testait a Bruxelles que le fait fut possible : un pari important fut propose" et tenu. Le maire de New-York, le major general et le president du departement du feu attesterent par ecrit que le prodige etait reel. Un autre spectacle nous e"tait reserve" : celui des pompes sans chevaux ; la meme vapeur qui verse des torrents d eau sur le feu amene la machine au lieu de 1 incendie ; cette masse pesante qui bondit sur le pave* au milieu d un fracas e"pou van table, se manie comme la plus 16gere voiture; elle s arrete presque subitement et va en une seconde d avant en arriere, d arriere en avant; nous 1 avons vue arriver a toute vitesse sur les chevaux d un car ; elle tourna sur place et mit ainsi le car hors de danger avant meme que celui-ci put s arreter. Chose incroyable, les fourneaux furent allume s, la vapeur gronda aussi promptement que 1 autre pompe s e"tait attelee ! C est le caractere americain de tout pousser a 1 extreme; a force d aller vite les Yankees ont trouve moyen de supprimer le temps. II LES GROTTES DU MAMMOUTH Washington. Cincinnati. Louisville. Les grottes. Nous voici de retour d une rapide excursion a travcrs les Etats voisins, Washington, Cincinnati, Louisville. Washington, la cite" officielle, presente au plus haut degre le caractere distinctif des grandes villes ameri- caines : monotonie ct solitude. Les rues sont larges et d un bel entretieu ; la plus grande nous mene au Capitole : bati sur une colline comme son glorieux homonyme, le Gapitole est un monument d appa- rence imposante; il est & 1 aise sur sa hauteur; Vcspace est libre autour de lui, et du premier coup LES GROTTES DU MAMMOUTH 31 d oeil on saisit ce grand ensemble aux details bien proportionne"s. Ail Capitole chacun est chez soi; point d huis- siers, qui, la cliaine au cou, interdisent 1 entree ; ceux qui siegent la ne sont que les delegues du peuple, et le peuple doit avoir sur eux tout droit de controle ; les deux grands corps de batiments, celui du Senat et celui de la Ghambre, sont egalement hospitaliers; j ai pu pousser toutes les portes et penetrer ou bon me semblait ; nul ne m a reclame de carte particuliere ou de permis de visite, et j ai admire en cette occasion le respect profond que les Ame"ricains professent pour la liberte individuelle. Quant a la Mai son Blanche, 1 habitation du Pre"- sident, elle n offre rien de remarquable ; c est reel- lenient une maison, nullement un palais ; au reste le chef de 1 fitat se rend parfaitement compte qu il n est pas une clef de voute, c est simplement une pierre posee au-dessus des autres ; on peut enlever le President sans dbranler la Republiquc, comme on peut enlever un chapiteau sans ebranler la colonne. Quittant la cite officielle pour la cite commer- cante, noih arrivons a Cincinnati, ou Porcopolis, la ville des pores ; 1 epithete s adresse aux victimes des habitants : on tue ici des cochons pour le monde entier. Ces gras condamnes a mort sont hisses par un ascenseur jusqu au haut d un batiment qui compte un grand nombre d etages; a chacun de ces 32 PROMENADES ET CHASSES etages se tient un bourreau aux fonctions claire- ment definies; le cochon est descendu de son calvaire et arrete & de douloureuses stations ; le premier bour reau le saigne, le second 1 eventre, le troisieme, que sais-jemoi? Par suite de cette division du travail, 1 ascenseur hisse un animal hurlant et bien en vie ; ilredescend des jambons. Ges metamorphoses s operent en dehors de la ville; la ville elle-meme, maussade, triste, et la plus en- fumee de 1 Union apres Pittsburg, est acculee par la riviere au pied d une colline escarpee, mais comme elle grimpe sans cesse, des ascenseurs a plan oblique mettent en communication les vieux quartiers du bas avec les nouveaux quartiers delamontagne. Du som- met de cette colline, nous dit notre cocher, on jouit d une vue superbe sur la ville etses environs; aussi- tot nous voila installes dans un petit chemin de fer pareil & celui de la Croix-Rousse a Lyon ; nous arri- vons en deux minutes; mais les cheminees des usines d^versent un noir nuage sur la cite ; nous essayons vainement de voir a travers ce grand drap de fum6e. Le Kentucky jouit d une double cele"brite : il pos- sede les plusjolies femmes de I Amerique et les plus belles grottes du monde ; ces deux reputations sont ^galement meritees; dansmon passage a Louisville je n ai rencontre que de gracieux visages ; quant aux grottes du Mammouth, je m applaudis de les avoir visitees en detail. De Louisville, un chemin de fer LES GROTTES DU MAMMOUTH 33 nous a conduits & Cave City, et de Cave City une carriole mal suspendue nous amene par un chemin deTonc^ & I hotel construit devant l entre"e des sou- terrains. Fort secoue durant la route je ne suis pas fache de m arreter k cette maison d apparence conve- nable; nous sommes trois dans la voiture, car unjeune habitant de Boston, rencontre dans le train, s est joint nous pour ne plus nous quitter d une minute ; I hotelier, voyant si peu de monde, s e"crie avec emphase qu il peut donner asile a deux cents personnes. Nous ne changerons pas de costumes, la grotte est seche; nous laisserons meme nos manteaux accro- ches dans la grande salle de I hotel ; la temperature e"ternellement moderee de la caverne n en ferait qu un fardeau inutile. A peine avons-nous traverse" le jardin que nous nous trouvons sur les bords d un entonnoir ; une le"gere buee s eleve de ce grand trou, tandis qu un petit ruisseau forme cascade devant 1 entree et raye les tenebres. Nous descendons une trcntaine de marches vacillantes; notre guide allume les lampes, nous entrons ; aussitot 1 air se fait plus tiede. Nous regardons autour de nous : nous sommes frappes tout d abord par la hauteur et la spacieuse 6tendue de ces excavations ; nous ne sommes pas force s de marcher plies en deux ; un large couloir nous amene sous uue coupole elevee : Vous souperez 3i PROMENADES ET CH ASSES la-dessus tout & rheure, nous dit notre guide. Cette rotonde, en effet, se trouve precisement au-dessous de la salle & manger do 1 hotel. Un peu plus loin la voute s abaisse, et je sens mon bonnet de fourrure froler quelque chose de mou. Je recule d un pas et je vois un point noir ressem- blant & un gros champignon. J avance la main pour 1 arracher ; je trouve un corps tiede et sans consis- tance qui me fait lacher aussitot prise ; c e"tait une chauve-souris accroche e la tete en bas ; j appelle mon guide pour la lui montrer ; il me regarde avec une profonde pitie et me dit en haussant les epau- les a J en ai des millions comme ca, ici. II ne mentait pas, car tout le long de cette avenue j ai vu de gros paquets noiratres suspendus en grappes senses aux rochers; ces degoutantes petites betes viennent e"tablir chaque annee leurs quartos d hiver dans ce grand palais souterrain. La clarte de nos lanternes les 6veille & demi et elles jettent sur notre passage des cris discordants, mais elles n ont pas la force de sortir completement de leur lethargic et retombent pesamment quand nous les jetons en 1 air pour essayer de les faire voler. Ileureux animaux dont la mauvaise saison se passe en sommeil ! Notre guide est mTvieux negre d humeur fort joviale ; il connait au reste parfaitement son metier LES GROTTBS DU MAMMOUTH 35 et nous expose avec un serieux qui n appartient qu aux vrais ge"ologues les differents phenomenes qui ont preside a la formation des cristaux ; mais il prefere se livrer a des plaisanteries et re"peter les bons mots qu il a retenus de ses nombreux clients; bref il nous amuse beaucoup ; du reste j ai toujours ressenti une certaine sympathie pour les noirs : ces grands gamins s amuserit d un rien comme les en- fants et je les ai entendus souvent rire de si boa coeur que je ne pouvais m empecher de faire comme eux. Le notre s arretait souvent pour eclater en ou- vrant une enorme bouche toute pleine de dents bril- lantes : ((Messieurs , nous disait-il en nousmontrant un amas de formations calcaires, ceci est la Chaise du Diable. Tiens, il n y est pas aujourd hui et il se tordait. II fallait le voir se glissant de cote dans un passage etroit, surnomme: la Misere de THomme Gras. II nous contait avec des hoquets convulsifs comment un jour un immense Yankee avait essaye de s insi- nuer la-dedans ; comment lui-meme Favait tantot tire, tantot pousse, sans pouvoir le laminer entre les rocs. Le gros ventre du pauvre homme le rejouira jusqu a sa mort. La Misere de 1 Hoinme Gras est un imposant de file entre deux hautes murailles; ceux qui pesent plus de deux cents livres doivent renoncer, affirme- 36 PROMENADES ET GRASSES t-on, & 1 espoir de voir le reste de la grotte, leur obesite leur interdit le passage. L extreme secheresse de la grotte (il ne pleut jamais ici, fait observer judicieusement le negre), explique la raretedes cristallisations; 1 eau nesuinte pas a travers les voutes et ne peut en s 6vapo- rant accumuler ces depots transparents qui forment peu a peu des colonnettes elegantes ; notre guide nous arretecependantdevant ungroupe de ces colonnettes; celles du sommet se sont re"unies a celles du sol, mais ce n est que pour nous faire un horrible jeu de mots Stalagmite and stalactite... all TIED now. De plus en plus consciencieux dans son exhibition, il ne nous fait grace d aucun detail; il nous montre les formes singulieres que les taches d oxyde de fer donnent au plafond ; il nous fait remarquer quel- ques ressemblances merveilleuses de ces taches avec des animaux ou des etres humains : ici c est un geant qui jongle avec des enfants; plus loin un fourmilier et bien d autres encore. Messieurs, crie-t-il, regardez cette silhouette de grosse femme. C est vrai, dis-je, quelle poitrine e norme! Mais non, monsieur, vous la voyez par derriere. II eut 6t6 fort surprenant qu en dehors de 1 exhi- bition me me, le genie utilitaire de TAm^ricain n eut point cherche un emploi pratique des grottes. Un docteur, sMuitpar la temperature toujours 6galedes caves, imagina d y soigner des malades atteints de LES GROTTES DU MAMMOUTH 37 consomption. II fit construire plusieurs maisonnettes en pierres scenes ety installa ses patients : ils etaient quinze. L un d eux mourut apres quelques semaines d une agonie souterraine ; aussitot les autres emi- grerent en masse vers la lumiere; en moins d un mois ils Etaient renvoyes aux tenebres et cette fois pour ne plus en sortir. Ces pauvres gens devaient etre moins malades qu ils ne se 1 imaginaient pour avoir pu resister meme peu de temps a un pareil regime. Prisonniers volontaires, onleurapportaitleurpitance de 1 hotel bati au-dessus des caves; notre negre nous avoua nai vement que le proprietaire avait beau- coup regrette ces clients assures. Nous nous engageons dans des allies laterales : nous gravissons des pentes naturelles et nous esca- ladons des echelles et des escaliers ; a 1 un d eux il manque une marche ; un lourd visiteur, e*chappe je ne sais comment a la Misere de rHomme Gras, a laisse la une trace irrecusable de son passage. Cette premiere par tie de la grotte est constamment remar- quable par son elevation et son ampleur , mais elle ne presente que peu de colonnettes et de formations elegantes ; je m etais imagine d autres merveilles ; je devais bient6ten voirune que je n oublierai jamais. Nous nous trouvions dans une grande salle cir- culaire. Asseyez-vous, nous dit notre guide, et il nous montrait une planche qui, portee sur deux rocs, formait un bane primitif; il emporte les 3 38 PROMENADES ET CHASSES lampes et les dispose de facon a ce que leur lumiere presque insensible soit toute projetee sur le pla fond de la salle de pierre. Levez les yeux, nous crie-t-il, vous verrez le ciel. Nous levons les yeux et nous voyons une voute d un azur sombre sur la- quelle se profile en clair une galerie inferieure du roc. Des 6toiles brillent d un vif 4clat sur ce fond presque noir : c est ^videmment le ciel entrevu par une fissure. Farceur ! crions-nous au negre , il y a une ouverture dans le roc. Non, messieurs ! il n y a pas d ouverture. Et il riait comme un fou. Tenez, je vais vous faire un nuage. Et, toujours riant, il avance la main au-dessus des lampes ; nous voyons peu a peu une grosse nuee noire obscurcir le ciel etoile. Main- tenant, ajoute le negre, je vais vous jouer la comedie du soleii levant. II disparait avec toutes les lampes et nous laisse dans la plus profonde obscurite"; jamais je n avais eu I impression d un noir aussi violent : les tenebres taient si epaisses qu elles se faisaient pour ainsi dire palpables. Tout a coup une faible lueur apparait a I extremite d un couloir : c est Taurore. L effet est joli, mais Tillusion est loin d etre atteinte; les pas du nc gre qui se rapprochait pesamment suffisaient a la de- truire; enliri il arrive pres de nous : il fait grand LES G ROTTES DU MAMMOUTH 39 jour, a Avez-vous vu le lever du soleil? nous demande-t-il triomphant. Nous Tavions surtout cntendu . Parmi les autres curiosites de la grotte, il nous fait 6couter un e"cho tres ordinaire, provenant du fond d un puits. Bah ! lui dis-je. cet e"cho-l& ne vaut pas celui dc Rillarney en Irlande : lorsqu on lui crie : Comment vous portez-vous? il repond : Tres bien, merci, et vous? Le negre me considere durant quelques secondes d un air stupefait et admiratif ; il finit par me dire : Nous en avons un pareil ici, je vais vous le montrer. Aussitot il se penchc sur le gouffre et crie : Comment vous portez-vous? A mon tour d etre stup6fait en entendant un echo tres affaibli repondre : Tres bien, merci, et vous ? Mon negre etait ventriloque. Que d histoir^s cet intarissable bavard nous ra- conte en chemin : celle des trois couples qui vinrent de Louisville sc marier dans les caves, n osant, dit-il. s unir & la face du soleil ; celle de ce malheureux jeune homme qui avait oublie son chapeau, et qui, revenant le chercher, s egara dans le labyrinthe ; il erra trente-six heures dans les couloirs ; la frayeur le i rappa de folie; et par un phenomene assez ordi naire dans ce genre d aventures, lorsque ses guides 40 PROMENADES ET CHASSES 1 appelerent a grands cris, 11 se tut et se cacha; lors- qu ils le decouvrirent enfin et voulurent ]e saisir, le pauvre insense" s enfuit loin d eux, enproie a la plus profonde terreur. Notre negre nous raconte aussi 1 exploration du Maelstrom faite par un hardi voya- geur qui, une eorde attachee autour des reins, des- cendit sans crainte dans cc puits effrayant ; tandis qu on le remontait, la corde prit feu par le frotte- ment; il allait redescendre pour toujours, si quel- ques-uns dcs assistants n avaient vide" au plus tot le contenu do leurs gourdes sur ce commencement d incendie. Je ne fmirais pas d enumerer toutes les cu- riosites, les sites mythologiques, le lac Lethe, les gouffrcs sans fond, les abimes ou iiotre negre jctte des papiers enflammes qui les font resscmbler vagucment a des bouches dc 1 enfer ; le cabinet de Cleveland aux murailles tapissees de cristallisations gracieuses et eclatantes, fleurs mervei Ileuses de trans parence et de finesse, camelias, roses et grappes dc Was. La riviere est 1 objet de dissertations savantes sur ses habitants : poissons et ecrevisses sont prives de 1 organe de la vue ; pour mieux dire, cetorgane s est atrophie par suite de son iiiutilite dans des tene- bres eternelles; quel appoint apporte aux theories de Darwin cette annihilation du syst&me oculairc! Ges poissons ressemblent assez a nos goujons. mais ils LES GROTTES DU MAMMOUTH 41 sont incolores et diaphanes ; les ecrevisses,e"galement incolores, sont tres singulieres a voir quand elles sont encore vivantes; j en ai rapporle plusieurs a titre de curiosite". La derniere facetie de notre negre s attaque aux touristes qui ont le mauvais gout de barbouiller leurs noms sur les parois ou le plafond de calcaire avec la fumec de leur lampe : Je ne permets plus cela, nous dit-il, cela abime ma grotte. A force de montrer la grotte, le brave homme a fini par s en croire proprietaire ; son indignation ne connait plus de bornes quand il nous montre le nom de Smith inscrit sur la muraille: N est-ce pas honteux, s ecrie-t-il . quand on s appelle Smith ! II faut sa- voir qu en Amerique ce nom cst tellemcnt repandu qu on lui chercherait vainement un equivalent en francais. Autrefois, nous dit-il, je montrais ce nom 5. tout le monde, et je m amusais a plaisaater ; mais comme un jour jcme moquais devant trois visiteurs, ils se facherent; en rentrant a 1 hotel, j appris que c etaient trois Smith, tous les trois de New-York : il y avait Smith Trente-Sixieme rue, Smith whisky et Smith le trompe" . Ges sobriquets ne sont en effet pas rares en Amerique ou un petit nombre de noms sert ci une infinite de personnes ; si bien que les prcnoms ne suffisant pas a ^tablir une distinction, on en arrive a designer les individus par la rue 42 PROMENADES ET CHASSES qu ils habiteni, leur liqueur preferee,ou leurs infor- tunes de menage. Enfm, apres avoir touche" 1 extremiie de la grotte, nous revenons sur nos pas, et nous refaisons cette route longue et grandiose ; dans ces caves et ces cou loirs dont le reseau compte cent cinquante milles, si les eaux nc se sont pas cristallisees en fines dentel- les, en colonnettes elancees, en chapitaux et corni- ches merveilJeuses , elles ont creuse des domes gigantesques, des avenues de geants, des gouffres irisondables . La cave du Mammouth n est point le palais des gnomes, c est 1 antre formidable des Cy clopes. Ces grottes, les plus vastes du monde, sont le digne pendant des grandes chutes du Niagara. Apres une marche qui a dure neuf hcures, unbon souper nous attend a 1 hotel. Le lendemain nous par- tions pour New-York. Eii.quittarit le jeuncBostonien, notre compagnon de route pendant ces deux jours, nous echangeons nos cartes et, ma foi, nous ne pouvons nous cmpecher de rire en lisant sur la siennc : C. W. J. SMITH. Ill UNE FETE AMERIGAINE Philadephie, c est la ville que ses habitants trop riches ont faite trop grande et trop spacieuse ; ils nepeuvent la remplir; chacun y possede son hfttel, presque sa rue, et se meut ainsi dans un large espace vide. Les avenues se prolongent & 1 iniini toutes uniformes , toutes pareilles, toutes tristes ; cinq mille numeros se suivent sur des demeures semblables ; le soleil, ce sourire des maisons, glisse sur elles sans les decider ; dans cette atmosphere la gaiete" meurt, 1 esprit s alanguit et s endort. Le dimanche, la lecture d une Bible deja connue par cceur, et le chant lugubre des psaumes sont les seules distractions que Penn ait permises ses pu- ritains. Dans les rues monotones, dans les squares 44 PROMENADES ET CHASSES deserts, dans les pares abandonnes regne un maitre absolu : FEnnui. Un jour pourtant, un seul jour dans 1 annee, cette ville oifre un spectacle etrange; comme la Belle au bois dormant, elle rompt le charme qui la tient dans un sommeil lethargique : muelte, elle parle, morte, elle ressuscite; ce jour miraculeux c est le 4juillet; nulle part on ne celebre aussi brillam- ment cet anniversaire de liber te ; cette ville n est-elle pas la cite historique de 1 Independance, celle ou la cloche sacree sonna le tocsin? Ge jour-la, les maisons comptent plus de drapeaux que de fenetres, les rues plus d hommes que de paves ; la maree humaine monte sans relache. Les etendards ombragent toute la longueur des avenues, et laissent onduler fiere- ment les trois coulours de 1 Amerique libre ; les e toiles blanches sur le fond d azur, ct les lignes rouges se heurtent a chaque repli ; a la boutonniere des hommes, au corsage des iemnies, scintille la cocarde nationale ; les chevaux, les voitures, les rues, les h6tels. la foule, herisses de bannieres, decores, pavoises, barioles, ne sont que bruit et lumiere: c est la fete de 1 eclat. La Rome de Neron peut envier la ville des Quakers. Toutes les chambres sont prises, nous grimpons sur un toit ; hommes, femmes, enfants s ecrasent centre les murailles. La nuit tombe, les feux de Bengale s allument du pave jusqu aux loits et leur UNE FETE AMERICAINE 45 lueur rouge ensanglaiite la foule ; la rue est en flam- mes, les fusees partent des balcons et des fenetres, on se bombarde avec des boules de feu comme au carnaval de Rome avec des boulettes de platre ; urie pluie ardente raye la nuit, une averse d e^incelles brule les passants ; ils se secouent comme des chiens mouilles, et fuient sous le balcon voisin ; les memes eclaboussures les poursuivent. Partout resonnent les coups de revolvers et les coups de fusils, les detonations se suivent en roulements; de graves citoyens allument des boites de fulminate et les jettent au plus epais de la foule; plus 1 explosion est violente, plus les eclats de rirc sont francs et nombreux; nul ne s inquiete du bruit, du feu, de la fumee ; les petards disposes sur les rails eclatent au passage des cars ; les chevaux ahuris ne bron- chent plus. Un gentleman enthousiaste lance une allumette enflammee dans un magasin encoinbre de feux d artifice : batiments, patron et commis, tout saute : hurrah! hurrah! Parfois le sifflement d une balle oubliee jette une note stridente au milieu du vacarme populaire, un homme tombe, hurrah pour I independance americaine ! Enfin & I extremite de la rue, perdues dans le lointain, apparaissent des etoiles indecises ; la foule se leve en sursaut, c est le cortege. Le defile est in terminable ; une longue suite de voitures portent des transparents ; aucun ordre dans la succession de 3. 4-6 PROMENADES ET CHASSES ces cadres eclaires a revers et sur lesquels se de"ta- chcnt les noms des nations et des grands hommes auxquels 1 Amerique souhaite la bien venue : entre le char d tme nation et le char d un gouverneur marche une reclame tapageuse ou une affiche elec- torale. Le spectacle n est point la, il est dans les ondulations de la ibule, dans ses brusques pous- sees, dans les effluves magnetiques que de"gagent les corps et les esprits surchauffes; une odeur d al- cool et de chair humaine, une sensation d enthou- siasme se degagent : hurrah pour Washington ! hurrah pour Lafayette ! hurrah pour la libre Amerique ! Le lendemain defile le veritable cortege ; toutcs les compagnies de la grande armee des tats-Unis s avancent Parme au bras, iieres, d un pas alerte; chacune est precedee de sa musique, chacune est suivie par ies porteurs d eau glace"e. Les costumes sont divers et fantaisistes, uniformes et de"guise- ments se heurtent et se coudoient. Voici les corps du Maryland, du Massachusetts, de la Virginie, du Kentucky, de par tout. Voici les hommes des fron- tieres, les tueurs de daims, puis les rudes chercheurs d or; void un bataillon de negres, une tribu in- dienne, les loges maconniques, les societes ouvrieres, tout lu peuple enfin. Les larges baudriers de buffle se coupent sur les poitrines comme les deux bras d une croix ; aux jaquettes grises et aux pantalons blancs succedent UNE FTE AMRICAINE 47 les vestes et les pantalons bleus & bandes rouges, les redingotes galonnees, les tricornes, les bottes a glands d or ; les sabres font place aux epe es, les fusils aux revolvers; les uns ont le corps rouge avec les jambes blanches, les autres sont blancs eu haut, bleus en bas ; ceux-ci portent le dolman pourpre avec le kolbach d Astrakan gris & plume ecarlate ; pas un nuage au del, pas une ombre sur le pave", le soleil tombo sur les bai onnettes, se brise, et re- jaillit en faiscoau de rayons, les couleurs e"clatent; tout est vigueur sur un fond vigoureux ; c est un enchevetremcnt d eclairs, une orgie de lumieres ; les effluves de la chaleur font vibrer 1 atmosphere, la poussiere merae se change en poudre d or. Ghaque compagnie est saluee au passage, les mou- choirs voltigent a toutes les tenctres; fleurs, petards et vivats, tombent pele-mele ; 1 enthousiasme, cette ivresse contagieuse, s empare de chacun ; Ton applau- dit meme les policemen, dont la double ligne mar que la fin du defile ; leur petite massue est enguir- landee et dorec : hurrah pour les policemen ! Au delire succede le recueillement ; courons k Independance-Hall ! Ce venerable - sanctuaire, cette arche sainte de Findependance americaine devient un pelerinage. G est ici que doit se lire dans un si lence imposant la fameuse declaration faite par les repr^sentantsdesEtats-Unis reunis ea congres gene ral le 4 juillet 1T76. L on ecoute chapeau bas, at- 48 PROMENADES ET CHASSES tentif, silencicux. Les applaudissements de ces mains 6nergiques, les cris de ces robustes poitrines saluent cette declaration, aujourd hui meme vieille d un siecle, mais jeune toujours comme la liberte. La fete est finie ; une foule animee et bruyantc abandonne la rue pour le bar-room ; le whisky en main on salue le retour d une date aussi glorieuse; nul ne manque a ce devoir, beaucoup le remplissent avec trop dc conscience ; bah! im ami obligeant les portera chez eux; au reveil ils s aperccvront peut-etre qu ils se sont endommages en battant les murs ou qu ils ont perdu lour montre, qu importc ! ils ont fete I liidependance americaine, ils ont pris de nombreux rendez-vous pour le prochain centenaire. Dos tetes sont bosselecs, des poitrines meurtries, des cotes enfoncecs. Hurrah pour ces martyrs de la liberte! IV DE NEW-YORK AUX MONTAGNES ROGHEUSES Chicago. Milwaukee. Madison. Kansas-City. Les Emigrants. La Plaine. Arrived a Denver. De New-York a Chicago , trente-six heures de chemin de fer : merveilleux parcours a travers cinq fitats, a travers le pays le plus industriel du monde ; partout des mines et des hauls - fourneaux ; le sol Centre laisse ruisseler ses richesses ; les cours d eau ont vu utiliser leur force : ils travaillent avec les hommes. Nous traversonsPittsburg, laville du fer et de la houille : les usines retentissent du bruit des 50 PROMENADES ET CHASSES rnarteaux; les chcminees vomissent do longues flam- mes ; sur la ville s etale imc fum6e e"paisse trop lourde pour s e"lever ; le charbon a donne sa teinte a toute la contreV, les travailleurs sont noirs et noires les maisons; ciel et terre sont barbouil!6s de suie; rien ne detonne dans ce tableau en grisaille qui rappelle la visite de Dickens aux gnomes sou- terrains. Aucun incident de voyage : apres Alliance seu- lement, un petit mendiant (une exception dans ce pays ou la mendicite n existe pas), se faufile dans notre car et nous distribue des prospectus ainsi concus : Cher et aimable ami, je suis sourd-muet; soyez assez obligeant pour me donner 5 ou 10 cents ; ma mere est pauvre, elle a regret de vous demander cela pour moi. Chicago s annonce par une succession de villages. Notre express est devenu un train de banlieue ; il i ait halte f re"quemment. Ces villages se composent parfois d une dizaine de maisons toutes neuves ali- gneesen rase campagne.Un enorme ecriteau annonce la vente de ces maisons : c est un industriel qui, par speculation, essaie de fonder urie ville a peu de frais; il l^guera son nom a cet embryon de cite, a moins pourtant qu il ne prefere la baptisor Paris, Londres, Berlin, Lima, Hong-Kong, le Caire, car les Ame ri- cains ont la manie d employer a nouveau les noms AUX MONTAGNES ROCHEUSES M du vieux continent, et Ton peut faire ainsi le tour du monde sans sortir des Etats-Unis. A vue d oeil, le hameau devient cite : heri nihil, hodie vicus, eras civitas. Hier il n y avait h\ que de 1 herbe, aujourd hui Ton batit 1 ^cole et 1 eglise, demain on elevera des palais. Ge pays offre le curieux spectacle de villes sans cimetiere : on n a pas encore eu le temps d y mourir. Eniin Chicago enormeapparait, pesant de tout son poids sur la plairie. La Grande Rerne des Lacs coii- temple les domaines qui lui appartiennent; nulle asperite ne les de"robe a sa vue. Chicago, qui n a pas quarante ans d existence, est 1 exemple le plus frappant de 1 activite humaine : cette ville immense apousse" avecla stupefiante rapidite des champignons (Mushroom-City). Batie trop vite, d abord dans une mauvaise situation , on dut la changer de place : maison par maison, tout un quartier fiit transporte en chariots a travers les rues. Rien n a pu nuire a son d6veloppement : deux fois Chicago tut d6vorc par le feu ; 1 incendie du 9 octobre 1871 est un des plus terribles desastres infliges au monde moderne. Tout tlamba comine une allumette ; la brise activait 1 incendie, s echauffait en traversant cette Gomor- rhe, et soufflait brulante encore sur Holland, a cent milles de la. Aujourd hui, Ton montre comme une curiosite les maisons sauvees de la catastrophe, et nous avons pu lire Favis suivant, grave" sur une 52 PROMENADES ET CHASSES maison de briques : Ce bailment est le seul qui ait echappe" aux deux incendies. Reclame avec preuve a 1 appui 1 . Pareil au Phenix antique, Chicago est ressuscite de ses cendres plus brillant ct plus par6; lespierres taillees ont remplace" les planches ; des demeures somptueuses ont succede" aux masures ; les habitants ont bati des banques dont chacune est un palais ; ils ont eleve" plus de deux cents eglises ; le State- Street est borde d edifices, etl hotel ou nous sommes, Palmer House, est un veritable monument. Sur Chicago se porte le flot croissant de 1 immi- gration. Ce n est deja plus ici que commence le Far- West, l 0uestlomtain,le grand Quest: les colons conduisant leur charrue, le fusil a la main, ont fait chaque jour plus petit le territoire des Indiens et des troupeaux de bisons ; la Prairie, desert d herbes, sans fruits, sans eaux, sans arbres, s est transformed en champs couverts de moissons. Chicago est 1 en- trepot de toutes ces richesses. Un canal creuse a cote du Niagara ouvre un chemin direct jusqu a 1 Europe, et ce vaste magasin situe au milieu des terres est devenu le premier port de cereales. Au- jourd hui un navire parti de Liverpool vient charger a ce grenier du monde. La Reine de 1 Ouest s e"rige 1. Les differentes evaluations des pertes subies par la ville varient entre 200 et 500 millions de dollars. AUX MONTAGNES ROCHEUSES 53 en rivale de New- York; mais, tandis que New-York se trouve emprisonne dans une ile, Chicago s etend Ic long de son lac immense sur sa plaine sans fin 1 . Une autre cite importante se dresse sur les bords du lac Michigan : Milwaukee, dont la population est plus allemande qu americaine; les ills de Gennanie y out importe leur langage ; ils y ont aussi importe leur gout pour la biere, et Milwaukee est devenu un centre important pour la production du Lager-Bier. Ge n est pas une ville qu ils ont fondee, c est une brasserie. De Milwaukee, nous passons a Madison. Madison estjeune : vingt-cinq ans a peine ; ses rues, deja tracees, ne sont pas encore bordees de maisons. Nous y avons trouve la solitude, mais une solitude riante. Les commercants et les banquiers, assis dans leurs bureaux, semblent attendre patiemment, non des clients, mais une population ; ils ont vu jouer le lever du rideau, la grande ville va commencer. La capitale du Wisconsin rnontre avec orgueil son Capitole d un blanc insupportable ; elle est fiere surtout de ses deux lacs, Mendona et Menota, qui lui 1. Le premier recenseraent general etabli le l tr juillet 1837 n accorde a cette cite que 4,170 habitants. Gelui de 1875 raonte a 395,408; celui de 1876 s eleve jusqu au chiffre de 450,000. MM. Wright, Balestier et Bross ont etabli les pro portions suivantes pour les accroissements futurs : 1 million en 1885; 2 millions en 1921; 3 a 4 millions en 1976. 54 PROMENADES ET C11ASSKS font une double parure ; assise sur un plateau peu eleve", elle les contemple a son aise. Ces lacs, entoures de collines, semblent des coupes circulaires r empties jusqu au bord par des eaux bleues. Quelques lieues plus loin, voila 1 Etarig du Diable, simple goutte de rosee, diamant scrti dans des rochers noirs. Autour de Madison sont une foule d endroits caches dans les replis du terrain et presque inconnus ; je ne sais meme pas s ils portent un nom. Dans un de ces villages, nous dit-on, la chasse est abondante. Nous partons a la decouverte de cet embryon de cite; une locomotive exigue nous entraine a grandes se- cousses sur des rails de bois ; nous sommes empil^s dans un wagon a marchandises ou Ton a dispos6 trois chaises boiteuses pour les ladies de la cam- pagne ; une ouverture a 1 avant laisse pen6trer la fu- mee et les etincelles de la machine. Nous passons en tressautant des pe tils lacs, des petits marais, des petites rivieres, enfin notre locomotive en minia ture nous depose a la porte d un petit hotel. L enseigne dit hotel ; je dirais plus volontiers ba- raque ; le propri6taire deloge toute sa lamille pour donner asile aux deux etrangers que sa bonne etoile lui envoie ; il parait que la chose lui arrive en moyenne une ibis par an. Gomme la plupartdes campagnards americains, il se montre prodigue des plus cordia- les poignees de mains ; il s etonne d apprendre que mon frere et moi voyageons pour notre plaisir et AUX MONTAGNES ROCHEUSES 55 non pour affaires. II nous presente sa famille, nous soupons tons ensemble; apres le repas on nous force a sortir nos fusils de leurs caisses, on nous les prcnd des mains, on en fait jouer les batteries, on les met en joue, on eventre nos cartouches. Nous sommes surpris de nous entendre adresser tout naturellement les questions les plus intimes; 1 Americain inquisiteur penetre aussi loin qu il le peut dans votre vie, comme lui-meme des la pre miere heure vous raconte touteson histoire ; au reste peu de formes oratoires, des questions precises : etes-vous marie ? quel est votre commerce? etes- vous riche?... Le lendemain matin, un buggy, monte sur des roues presque invisibles a force de finesse, nous entraine rapidement & travers bois ; le cocher, chasseur lui-meme, est presse d arriver et ne ralen- tit guere aux mauvais endroits: le buggy bondit par-dessus les ornieres. Pour gibier nous trouvons des ecureuils gris ; ces animaux d une taille assez forte, grimpent en spirales le long des arbres et sautillent comme des oiseaux d un rameau a 1 autre ; le coup de fusil les atteint pour ainsi dire au vol. Le chasseur, en Amerique comme partout ailleurs, est enclin a 1 exageration, et ces ecureuils gris, qui forment d ailleurs un mets assez delicat, sont tout le gibier de ce petit pays que nous avons si labo- rieusement decouvert; la peche, il est vrai, est plus 56 PROMENADES ET GRASSES abondante, car le poisson est demeure emprisonne dans ses lacs, tandis que le gibier fuyait devant Tim- migrant. Nous nous empressons do revenir & Chicago d ou nous repartons aussitot pour les Montagnes Rocheuses. Deja Chicago s est perdu dans 1 eloignement ; seul son eternel nuage de fumee 1 indique a 1 horizon ; nous no trouverons le nouvel Quest qu a moitie" route des Monts Rocheux; bien apres Kansas-City nous marchons encore entre des champs cultives ou les ma is dressent leur taille colossale qui se courbe a peine sous la brise, tandis que les bles ont peine a soutenir leur tete trop pesante. Les machines aratoires parcourent sans relache ce terrain egal et tour & tour creusent les sillons, hersent les labours, i auchentles moissons; ragricultureestmecanique aux Etats-Unis comme les autres industries : la machine ne travaille-t-elle pas plus egalement et a meilleur compte que I liomrae ? Parfois les champs interrompuslaissent une echap- pee par laquelle le regard s enfuit jusqu a 1 horizon ; les prairies presque sans couleur se fondent dans le lointain avec 1 azur insensible du ciel. Le Mis souri, large, calme, imposant, roule sans efforts ses flots jaunes; il ne s est point creuse un lit profond, il passe a me"me sur la prairie ; ses lies, presque a lleur d eau, sont impuissantcs a rompre sa mono- toriie; Teau est basse et decouvre un limon uni AUX MONTAGUES ROCHEUSES 57 comme un miroir ; point de ligne vigoureuse, point de nuance eclatante. Le tableau n a de valeur que par I immensite du cadre. A Kansas-City, je trouve pour la premiere fois la foule bariolee des emigrants ; les families sont au grand complet; 1 aieul et les toutpetits enfants, tete chenue et tetes blondes, s appuyent au meme bane ; tous ont traverse 1 Atlantique ; ils vont main- tenant traverser les plaines desertes. Pauvres gens qui cherchent la terre promise, combien mourront loin du seuil ! Les enfants se laissent guider, fati gues, poudreux, mais sans inquietude ; les meres soucieuses songent au pays abandonne ; 1 espoir d un avenir meilleur les console a peine de la rnisere passee. Sur le fond monotone de ces phy- sionomies yulgaires se detachent des figures bron- zees, aux traits energiques, d une expression dure et presque sauvage ; ce sont les mineurs , ceux qui vont aux Black-Hills, ceux qui comptent trouver dans les Monlagnes-Noires quelque placer inconnu et demander la richesse au hasard bien plus qu au travail. Dans un coin de la gare un vieil employe a lunet tes bleues est assis sous un petit auvent ; devant lui le plan des proprietes qu il vend pour le compte de la compagnie du chernin de fer ; autour de lui , des minerals et des produits v^getaux, echantillons des richesses que ces proprietes donnent a tout ve- 58 PROMENADES ET CHASSES nant; il vante 1 excellence de ses terrains et pretend i aire epeler une carte ces emigrants dont la plu- part ne savent pas lire ; il leur indique sur le papier un petit carre numerote, puis il leur montre des mai s enormes ou de riches pepites et leur dit : Cela peut produirc ceci. II ne ment qu a demi et I &ni- grant est assure de vivre sur son lot de terrain, s il y arrive. Nous remontons le cours du Kansas; quelques villes s elevent sur ses rives fertiles, Lawrence, To- peka, etc., toutes nees en 1854 et 1858; Sainte-Ma- rie, fondee plus anciennement par les Jesuites dans le but de convertir les Jndiens de la contree ; cette mis sion est terminee aujourd hui : il n y a plus d lndiens. Vers le milieu de la nuit nous entrons dans les Plaines; le matin, des le point du jour, je suis a 1 arriere du wagon ; le soleil se leve dans 1 axe du train et son premier rayon, glissant sur une surface unie comme une eau dormante, s allonge d un seul trait jusqu a moi. L horizon se courbe de toute part en cercle parfait ; pas une ondulation : c est un Ocean! un Ocean, car les poteaux telegraphiques emergent de 1 horizon par le sommet comme les mats d un navire ; un Ocean, car la brise souffle et balaie la prairie ; venue du pole elle n a rencontre" aucun obstacle. Cette immensitc c est le Mauvais Pays : tableau monotone, tout entier d une seule nuance terne et AUX MONTAGNES ROCHEUSES 59 poussiereuse ; des ossements e*pars, tetes de bisons ou cornes d antilopes se detachent au premier plan ; des squelettes humains font la plaine plus sinistre encore ; ce sont les restes des emigrants qu len raver- sant ces e"tendues mortelles y ont, suivant 1 expres- sion populaire, Iaiss6 leurs os. Le Mauvais Pays n est pas habite par I homme ; mil pionnier n a eu 1 audace de labourer ces terres qui fatigueraient la charrue sans porter de moissons; le sol est sablonneux ; seule une herbe dure et fri- see y croit en abondance, c est 1 herbe du buffalo ; elle suffit a nourrir des troupeaux innombrables ; animaux sauvages et animaux domestiques vivent sur le meme domaine : des antilopes, la tete rejetee en arriere, s enfuient legeres sans fouler le gazon, tandis que des centaines de boeufs paissent, aux alentours des ruisseaux a moitie taris par la seche- resse ; ils sont gardes par quelques patres a cheval ; serrant leurs maigres poneys entre leurs genoux ces chasseurs de bestiaux galopent pour les rassembler ou lancent a leur poursuite leurs grands chiensnoirs, efflanques et fameliques. Achaque instant la vapeur siffle avec desespoir pour effrayer un troupeau de vaches qui s est in- stalle sur les rails et refuse de deguerpir ; niainte bete entetee ne quittera la voie que broyee et rejetee violemment de cote par le cliasse-boeufs. Le long de la voie ferree les chiens de prairie ont bati de 60 PROMENADES ET GRASSES veritables villes ; ils veillent comme des sentinelles ; gravement accroupies stir leur scant, ces petites marmottes nous regardent passer sans inquietude. Sur cliaque flaque d eau croupissante les canards s abattent lourdement ; les ponies de prairie s envo- lent avec peine, tandis qu un grand oiseau de proie decrit sans battement d ailes ses vastes cercles concentriques. Durant trois heures nous traversons un nuage de sauterelles ; entrainees par le rcmous du train elles tourbillonnent derriere nous ; leurs ailes de gazes (Hincellent au soleil et ces milliers de points blancs constellent le ciel ; on dirait une neige faite de flo- cons animus. Le chemin de fer se deroule tou jours droit vers PDuest. Des palissades se dressent a trcnte metres: ce sont les paraneiges ; c est la que viendront se briser les avalanches du Nord. Nous nous arretons de loin en loinademauvaises baraques en planches vermou- lues ; autour d elles se forment de miserables cara- pements ; en quelques endroits des trous sont sim- plemeiit creuses dans le sable et proteges par un toit d argile ; ce ne sont point des maisons, mais de ve"ri- tables terriers. Presque chaque halte nous manage une surprise: ici un bison est eleve au milieu d un troupeau de boeufs; plus loin un daim est prisonnier dans un enclos ; des auberges rudimentaires portent des en- AUX MONTAGNES ROCHEUSES 61 seignes bizarres : Tune arbore une tete de mort avec deux tibias en sautoir. Durant de longues heures la Plaine se deroule devant, derriere et a cote de nous, invariablement la meme ; enfin une ligne bleuatre s elevc lentement de dessous 1 horizon et barre notre chemin : ce sont les Montagnes Rocheuses. Nous courons perpendiculairement sur elles ; un orage les enveloppe et leur met au front une cou- ronne de nuees et d eclairs. Sur notre tete le soleil brille de tout son eclat, au loin le ciel se fond en cataractes ; nous marchons droit vers Forage. Tout d un coup le voile se dechire et les Montagnes ap- paraissent ; leurs sommets forment une ligne pres- que ininterrompue ; elles ne montent point par gradins successifs, elles s elevent presque d un seul jet. Denver dort tranquillement a leur pied. LA PLAINS ET LA MONTAGNE Depart de Denver. Johnson. Premier campcment. Colorado Springs, ville de temperance. Les Sheep-gentlemen. Chasse a 1 antilope. Loops, coyotes et lapins. Serpents a sonnettes. Bob. La loi de Lynch et le duel americain. Une m6saven- ture. Manitou. Le juge juge et condamne". Jardin des Dieux. La Platte river. Truites. Chasse au daim. Twin-Lakes. L Arkansas. Une ville de mineurs. Les mines. L auberge de Fairplay. Depart pour le Timberline. L ane en caoutchouc. Les ptarmigans. Retour a Denver. Le 3 septembre tous nos pre"para tit s de depart sont enfm termines, et nous pouvons partir pour la longue excursion prqjete"e a travers la plaine et les Montagnes Rocheuses ; nous emportons comme compagnons de chasse le rifle de Sharp en acier iondu, dont la hausse, graduee jusqu & treize cents LA PLAINE ET LA MONTAGNE 63 yards, temoigne la force de projection, et un excellent fusil fabrique par Scott, 1 armurier anglais egalement precis avec le petit plomb et les che- vrotines. Tout est pret ; nous sortons de Denver ; le chariot s ebranle sans claquemcnts de fouet, car le fouet ame"ricain ; une simple baleine effilee, s op- pose a ces manifestations bruyantes. Avant tout, une presentation officielle de notre guide : Johnson est un homme de trente-huit on trente-neuf ans ; il campe depuis sa naissance ; ses nuits en plein air et en pleine pluie 1 ont rendu poitrinaire; Tun de ses poumons est entitlement ronge, 1 autre Test a moitie; mais il ne peut, dit- il, coucher sous un toit, Fair trop enferme 1 etouf- ferait. Sa vie fut toujours celle d un trappeur; il eut, en conduisant des chariots, maille a partir avec les Indiens, et sa peau fut trouee en trois ou quatre endroits; il a fort peu ve"cu dans les villes, mais a Boston, un jour d emeute, il trouva moyeri de se faire rompre le crane par le dub d un policeman; ancien colonel, c est un homme d energie et de resolution; ces qualites sont here- ditaires dans la famille, car sa mere tua d un seul coup de couteau un voleur qui s etait introduit dans sa maison : les Americaines se defendent au lieu de crier au secours. Deuxpetits po neys composent notre attelage; tous deux Egalement paresseux ; ils ne quitteront le pas 64 PROMENADES ET GRASSES que lorsqu une descente trop rapide leur rendra impossible cette allure indolente. Negre, le grand chien noir que nous pouvons caresser sans nous courber, galope en tete des chevaux, mais bientot abattu par un soleil torride, il vient chercher un peu de fraicheur sous 1 ombre du chariot, et fmit par marcher aussi indolemment que Frank et Kate, nos deux poneys. Johnson tousse a chaque instant ; ;i chaque quinte il avale une gorgee d eau-de-vie, seul remede ordonne par son docteur; je m explique comment, descendu un quart d heure avant le depart pour examiner les provisions, je n ai trouve qu un petit baril de whisky : Prenons d abord 1 essentiel, a dit Johnson, tout a 1 heure nous acheterons le reste. La premiere etape est courte : on campe a quelques milles de Denver. Des le premier jour on se partage la besogne : nul n a le droit de regarder travailler les autres ; celui-ci dresse la tente ; 1 autre va ramasser du bois et puiser de Feau, le troisieme cuira le souper de son mieux; la nuit venue, on s enroule le plus etroitement possible dans scs couvertures et Ton tache de dormir. Au milieu de la nuit Negre aboie avec fureur. Johnson croit a des voleurs de chevaux et se leve tout roule dans sa peau de bison : fausse alerte! Negre signale simplement l arrive"e de trois gentlemen qui doivent faire campagne avec nous. L on nous fait LA PLAINE ET LA MONTAGNE 65 au milieu de la nuit 1 honneur de nous presenter a Bob, le plus adroit chasseur du Colorado. Le lendemain on se remet en route ; on chemine lentement ; le soleil et la poussiere du jour sont aussi desagreables que la fraicheur des nuits; le pays est aride ; Ton n est pas assure en partant le matin de trouver une mare ou tin trou bourbeux quand vien- dra le soir; 1 herbe est rase"e paries sauterelles; les chevaux ont 1 ceil morne et la tete baissee. Negre s efflanque et reprend Faspect famelique particulier & sa race. Peu de gibier ; nous ne pouvons faire de gras soupers avec les maigres pigeons que nous avons tues ; mais Johnson nous a prevenus en partant : Vous vous nourrirez de votre peche et de votre chasse. Aussi fumes-nous tous e"galement satisfaits en arrivant a Colorado Springs, car les hommes devaient trouver un diner a I hotel, et les chevaux du foin a Fecurie. Colorado Springs est une ville de temperance : il est defendu d y vendre aucune liqueur... ainsi le veut la loi de la ville... a moins de payer une patente de trois cents dollars. Ce pauvre Johnson ne va done plus pouvoir apaiser ses quintes de toux ! heureu- sement il est avcc la temperance des accommode- ments, et un pharmacien de cette ville etrange nous fournit le meilleur whisky que nous ayons bu durant notre expedition. Encore deux journeys de marche, durant lesquelles 4. 66 PROMENADES ET CHASSES nous ne rencontrons pas un seul voyageur ; la plaine ne s humanise pas : loujours le meme aspect maussade et triste; quelques ondulations, qui ne roupent meme pas la ligne d horizon; point de lignes, point de couleurs. Heureusement de gros lapins aux longues oreilles nous fournissent un repas de viande fraiche ; ces jack-rabbits pesent quelqueibis dix ou onze livres ; leur chair foncee et succulenle parait meilleure encore apres nos soupers de pigeons sauvages. Enfin, voici une cabane de bois a cote d un enclos ou belent deux mille brebis; c est un ranch; nous camperons ici. La cabane est habitee par trois jeunes gens, proprietaires du troupeau; ills de families aisees, ils ont abandonne leurs parents, leurs amities, ils ont vendu tout ce qu ils possedaient pour acheter des moutons et les garder eux-memes comme de simples patres ; ils passeront leur jetmesse dans ce desert parce qu on y devient riche plus rapidement; la chose arrive frequemment en Amerique, ce pays ou il est aussi facile defaire faillite dans la plus haute situation, que de faire fortune dans le plus humble metier. A vrai dire, le benefice est considerable ; aucuns frais a supporter; les troupeaux paissent la prairie du gouvernement ; quand un endroit est ras, on les conduit a un autre, et souvent ils se trouvent eloignes du ranch principal de 25 ou 30 milles. J ai visit6 le ranch principal de ces chevriers, LA PLAINE ET LA MONT A ONE 67 simple baraque de planches abandonnee durant 1 ete. Je fus fort etonne d y trouver une bibliotheque avec les ouvrages de Byron, de Goethe et de Shakespeare, une histoire de France et un traite de sociologie. Mori hote me raconta que 1 ete dernier des voleurs penetrerent chez lui et deroberent ses provisions, ses couvertures, ses munitions et jusqu a sa cuvette ; ils ne laisserent que ses livres. En rentrant au camp, je compris 1 existence de cette bibliotheque : Tun des chevriers avait ete li- braire ; 1 autre etait un ancicn orfevre, le troisieme un ex-employe du]gouvernement. Vous aviez, leur dis-je, avant d etre chevriers, une position plus con sidered ? Oh ! non, repondirent-ils, celle-ci paye mieux. II m a semble entendre une variante de la fameuse phrase d une operette. J etais banquier ; Monsieur, je me suis fait voleur. En chasse 1 Le soleil de la plaine est terrible, il brule le visage, le cou et les mains au point de les scarifier. L on marchc de sept heures du matin i\ cinq heures du soir en proie a urie soif ardente ; pas une goutte d eau a trois lieues a la ronde. Arrive" en vue du gibier, il faut tomber sur les genoux et ramper avec precaution; gare aux cactus de la Prairie, dont les Opines pe"netrent profond^ment et se brisent 68 PROMENADES ET GRASSES sous la peau; gare aux petites pierres aigues qui s incrustent dans la rotule et la paume des mains. Bah! Ces petits malheurs se changent en plaisirs si Ton peut s approcher a cent ou deux cents metres de 1 antilope et la voir tomber sous la balle. Les antilopes, charmants animaux bruns et blancs dont les cornes se ramifient gracieusement en deux branches, se rassemblent, quand vient 1 hiver, en bandes nombreuses, dit-on, de deux a trois cents; en ce moment nous les rencontrons sur- tout par groupes de six ou dix ; il est facile de les voir, il est difficile de les approcher, car elles veillent toujours attentives; au moindre bruit, a la moindre odeur suspecte que leur apporte le vent, elles fuient et disparaissent rapidement der- riere 1 horizon. II faut les viser juste au defaut de 1 epaule, car 1 antilope, avec une jambe cassee, fuit assez rapidement pour distancer un cheval. Bob m affirme avoir vu un de ces animaux, les deux jambes coupees par une balle au-dessous du genou, echapper a sa poursuite en se trairiant sur ses deux moignons. L antilope n est pas le seul animal de la plaine : sou vent les hurlements des coyotes nous 6 veillent le matin. A un demi mille du camp, un creek tari abrite des chacals ; parfois, revenant d une chasse infructueuse, je passais par ce creek aim de me venger sur eux. De grands kmps gris viennent LA PLAINE ET LA MONTAGNE 69 roder aux alentours du campement, mais ils se tiennent prudemment a distance. Nous tuons sur- tout des lapms, jack-rabbits et cotton-tails : pauvres animaux a qui la balle du Sharp enleve la tete, il ne faut pas songer a les rapporter par les oreilles. Aussi nombreux que les lapins sont les serpents a sonnettes; je ne croyais les trouver que beau- coup plus au sud; mais une particularite du nouveau continent, c est de presenter une meme flore et une meme faune sous des latitudes tres differentes : ainsi il n est pas rare de voir des oiseaux-mouches & New-York. J ai traverse dernie- rement une colline semee de roches et de trous ; de- vant presque chaque trou gisait une peau de reptile abandonnee par son proprietaire a 1 epoque de la mue, et quelques-uns de ces dangereux crotales se chauffaient au soleil ; enroules sur eux-memes , ils se dependent brusquement pour mordre, en prenant leur queue comme point d appui ; mais ils n ont pas la propriete de s elancer, et j ai pu, sans le moindre danger, en ecraser plusieurs avec la crosse de mon fusil ; ils rampent lentement ; ils ont d ail- leurs la bienveillance de prevenir de leur approche par le bruissement des anneaux sees qui terminent leur queue; c est un bruit strident, comparable a celui d une tige d acier promene"e sur une claie; chaque annee ajoute un nouvel anneau a cette queue toujours en branle, 70 PROMENADES ET CHASSES A moins de cauteriser ou d amputer imme diate- ment, la morsure du serpent & sonnettes est mor- telle; cependant 1 alcool a tres fortes doses est im remede pr^conise par les Indiens ; ceux-ci, lors- qu ils sont mordus, boivent de 1 eau de feu jus- qu & tomber ivres-morts, et Ton assure qu ils re- cueillent les meilleurs resultats de ce medicament & 1 usage des ivrognes. Un fait curieux, c est la par- faite impuissance du venin sur le vulgaire cochon, pour qui le serpent k sonnettes est un vrai regal et qui n eprouve pas la moindre gene apres vingt morsures. Le venin des crochets conserve longtemps, pre tend-on, ses qualites mortelles : un vieux paysan du Kentucky, revenant de la ville ou il avait achete une paire de bottes neuves, tut pique" au talon et mourut. Son fils le pleura et mit ses bottes; il mourut le lendemain ; la dent du reptile etait restee dans le cuir; cette histoire n est pas authentique. Je ne sais s il faut ajouter plus de foi & 1 aventure de ce pauvre diable qui, pour se garantir du facheux eflet des morsures, imagina de s inoculer le venin; ce Gribouille americain p6rit victime de ce vaccin nouveau. Si la chasse est belle aux environs du cam- pement, nous y menons une vie fatigante et p^ni- b!e ; pas d arbres, pas de bois ; nous en sommes re"duits 5 nous chauffer et t cuire nos aliments LA PLAINE ET LA MONTAGNE 71 avec les excrements desseches des buffalos; nous n avons jamais eu le courage d extraire les in- sectes trop nombreux qui nagent dans 1 eau de nos coupes en fer-blanc. A quelque chose du moins malheur est bon : dans cette eau nous avons recueilli les plus beaux hydrophiles de notre collection. Le soir venu, on se reunit en cercle autour du maigre feu ; le baril de wkisky passe de main en main et chacun raconte des episodes de chasse. Bob, le vieux tueur de daims, I homme debonnaire a physionornie de brigand, avec son grand cha- peau aux bords immenses et sa veste blanche toute souillee par le sang de ses victimes, Bob nous pre side ; il taille avec son couteau & ecorcher, encore rouge, une large chique dans sa tablette de tabac dure comme un morceau de bois, et & chaque his- toire nouvelle souleve la bonbonne de whisky chaque fois plus Mgere. II y a quatre ou cinq ans, la loi de Lynch etait encore en vigueur dans le Colorado ; Ton nous a montre en venant 1 arbre auquel un voleur de che- vaux fut pendu par la main de ses victimes; un bout de corde y demeurait accroche. Quclque brutale que semble la loi de Lynch, ellc a sa raison d etre : le gendarme ni la police rurale n existent aux Etats-Unis. Ceux qui prennent sur le fait un criminel ne peuveiit le trainer par le collet 72 PROMENADES ET CHASSES jusqu au sheriff, sou vent a quarante ou inquante niilles : sitot pris, sitot pendu. Du reste on cite peu d innocents executes par le juge Lynch. Quand le juge Lynch condamne un malfaiteur a etre pendu dans un pays sans arbres, on attache le patient par le cou a la queue d un poney, et un coup de fouet au cheval fait justice de I homme. Peut-etre pour- rait-on reprocher a ce juge severe de condamner a mort les horse-stealers, simples voleurs de chevaux ; mais il faut songer qu il opere dans un pays ou la perte de la monture peut entrainer la perte du ca valier. Nous ne somines pas loin du Nouveau-Mexique, le pays des aventures et des aventuriers ; dans ces con- trees fleurit encore le duel & 1 Americaine ; on se fait une simple declaration de guerre : A la premiere ren contre, je vous tue. Ghacun choisit I arme qui lui convient, et no la quitte qu apres le denouement ; 1 arine favorite, 1 arme nationale, c est le revolver; tcvjs les cattlemen, gardiens de bceufs, excellent a la manicr ; Fun d eux a lance* sous mes yeux un mouchoir dans 1 air et ne Fa laisse retomber que perce" de six balles. Mais voici dej& deux semaines que nous n avons change" de campement; les peaux d antilopes sont un beau matin routes dans les chariots, les tetes soigneusement emballe es et nous prenonsla route de la montagne; nous avons mange de 1 antilope au LA I LAINE ET LA MONTAGNE 73 point d en etre plus que rassasie"s, nous voulons gou- ter du daim et du cerf. Nous repassons par Colorado Springs ; une me dian te averiture nous y attendait. Un habitant de la ville vient d avoir la facheuse idee de se suici- der d un coup de pistolet ; on a retrouve son cadavre dans une gorge des environs. Avant de mourir il a ecrit une lettre : il doit, y dit-il, se mesurer avec un Francais, et il a le pressentiment de succornber dans ce duel. A Colorado Springs on se souvient de notre passage ;aussitotle bruit public nous accuse d avoir travers6 1 Atlantique expres pour tuer ce mon sieur. Nous devons a la caution de Johnson de ne point pourrir dans les cachots de la ville. Vraiment c eiit ete dommage, car nous n aurions pu traverser le Jardin des Dieux . L endroit qui porte ce nom pompeux est bizarre et pittoresque, chose rare en Amerique ; des blocs de rochers hauts de trois cents pieds, minces comme la main, sortent de terre en un seul morceau ; ces feuilles de rocs ont 1 apparence des decors de theatre; plus loin, des gres rouges et blancs se dressent en ai guilles effilees, ou s aplatissent sur le sol comme des dalles de sepulcre ; parfois des pierres gigan- tesques se tiennent en equilibre les unes sur les autres, Ibrmant un champignon enorme ou un dolmen colossal. 5 74 PROMENADES ET CHASSES Gardens un bon souvenir de Manitou, une ville d eaux ou nous avons, pour la premiere fois depuis notre depart, mange ehez un Francais de vraies et d excellentes pommes de terre frites. M. Numa, notre hote, nous raconte qu il habitait aupara- vant Colorado Springs; il voulut vendre des li queurs dans cette ville de temperance ; il afficha sur son enseigne : liquors, et en tres petits caracteres au-dessous : for medicinal purposes, essayant ainsi d assimiler ses spiritueux a des produits phar- maceutiques ; mais 1 excuse fut trouvee mauvaise. Par une complication piquante, M. Numa exercait dans la ville les fonctions dejuge; lejuge fut con- damne a un mois de prison; il s est r& ugie" a Manitou . Nous nous remettons en route le lendemain ; les premiers contreforts des Monts Rocheux sont sans beaute ; la nature s y montre negligee et reveche ; nous sommes en automne, mais nous ne retrouvons aucune des nuances a la fois eclatantes et douces de 1 automne : les petits bois de bouleaux jaune de chrome ou vert citron, font au milieu des bois de sapins noirs 1 effet d un champ de choux dans toute sa erudite ; je me prends a songer que les paysages singuliers et contre nature des peintres americains pourraient bien avoir et copies fidelement. Si parfois un bloc de rocher ou un vieil arbre veut prendre une physionomie moins banale, un industriel s em- LA PLAINE ET LA MONTAGNE 75 presse de le de"figureren y peinturlurant des reclames colossales. Nous croisons de lourds chariots atteles de dix- huit ou vingt boeufs, chariots mexicains charges dc fruits. Le fouet de leurs conducteurs est un tronc entier de jeune bouleau auquel est nouee une massive tresse de cuir ; cette arrne terrible se manie a deux mains, et elle trace sur la peau des boeufs des bour- relets epais. Les campements de la montagne sont pre"fe"rables a ceux de la plaine : nous trouvons facilement du lait et des ceufs dans les fermes ; souvent merue le fer- mier possede une petite cabane, un cook house ou maison a cuire , dans laquelle il pennet ceux qui lui achetent du foin pour les chevaux de dormir et de preparer leurs repas. Cependant nous n avons guere profite de cette permission ; une fois seu- lement nous avons passe la nuit dans un cook house, encore 1 avons-nous regrette; les amis du fermier s y taient reunis pour fumer, boire et cracher. Un sujet d etonnement pour nous, ce furent les Post-Offices : nous en avons trouve" dans les endroits les plus recule"s, et plus d une fois nous avons entendu dire au milieu des montagnes : On a tue un daim, un ours tel bureau de poste ; ces miserables ca- banes etaient des points de ralliement connus de tous lis chasseurs 76 PROMENADES ET GRASSES Nous traversons et retraversons plusieurs branches de la riviere Platte, la riviere au monde qui possede le plus grand nombre d aftluents. Bob nous a devan- ces et nous courons a sa recherche : apres trois jours de poursuite, nous apercevons un point blanc au bord d un creek, c estla tente de Bob; ses compagnons re- viennent de la peche, chacun d eux est porteur d une magnifique brochette de truites. Bob lui-meme appa- rait bientot, il rapporte un magnifique mountain- sheep, un belier de montagnes ; s ilfauten croiretous les chasseurs, c est le plus gros qui ait encore ete tue dans le Colorado ; le poney sur lequel il est attache trebuche sous le poids ; les cornes de cet enorme mouflon mesurent dix-huit pouces de circonference. Nous sommes enchantes de notre nouveau campe- ment, installe dans un petit pare qu arrose une des mi lie branches de la fameuse Platte-River ; juste au- dessous de notre tente dort un etang forme par une digue de castors ; nous prenons plaisir a examiner ce barrage ; les madriers sont ronges et abattus avec une parfaite precision, la cabane est solide et con- struite en dome regulier ; nous nous int^ressons au travail de ces intelligents ouvriers et souvent, a la nuit tombante, nous nous cachons pour guetter leur venue timide ou 1 apparition silencieuse des rats rnusques. Chaque matin avant 1 aube, nous pouvons sur les petits lacs des castors tuer des bandes de ca nards, des pluviers ou des sarcelles. Deux ou trois LA PLAINE ET LA MONTAGNE 77 ruisseaux autour de nous abontient en truites; ces truites sont parfois de belle taille; Johnson en a peche" une qui pesait quatre livres ; elles se tien- nent dans les remous formes par les cascades, dans les creux, dans les trous ou Feau plus pro- fonde est moins rapide ; mais elles s effarouchent t acilement et ne mordent point a 1 appat si elles apercoivent le pecheur ; il taut lancer sa ligne le plus souvent au travers des buissons epais et faire volti- ger la mouche ou la sauterelle en lui pretant toutes les apparences de la vie ; elles sont aussi fort capri- cieuses ; et il faut varier frequemment la couleur et la forme de ses mouches ; un jour j en ai vu trois dans le me me trou et je n ai pu les prendre qu avec trois appats differents. Nous ne sommes plus condamnes a bruler les excrements des buffalos : la montagne nous livre son bois a profusion ; cinq arbres entiers brulent nuit et jour, etnous nous chauffons a une flamme de dix pieds de haut. La chasse au daim nous occupe durant la journee : quelle chasse fatigante et penible ! II faut gravir des collines escarpees et traverser de longs espaces de bois morts ; les arbres frappes par ia foudre ou noircis par 1 incendie se sont abattus pele-mele sur le sol : j ai vu des forets bruises sur des centaines d hectares ; j ai traverse pendant des heures entieres des regions semblables aux paysages sataniques de Gustave Dor6 : il faut marcher a travers 78 PROMENADES ET GRASSES ce fouillis impenetrable, enjamber des troncs 6normes, faire de l quilibre sur des branches (Hroites, gravir des roches branlantes, et surtout accomplir ces dif- ferents exercices sans bruit, avec lenteur, en veillant attentivement autour de soi, car le daim fuitatoute vitesse a travers ces bois si hostiles pour nous, et le coup doit partir aussitot 1 animal apercu. La montagne est plus peuplee que la plaine, nous y tirons des faucons, des aigles, et des oiseaux de raoindre importance : quelques-uns d entre eux ont un plumage edatant et une partie de la soiree se passe les mettre en peau : le blue-bird des mon- tagnes est tout azur : le geai bleu fait etinceler ses ailes d outremer; le geai du Canada est gris avec une petite tete blanche eveillee et des yeux noirs : onle diraitpoudrea frimas ; ce dernier nous temoigne une familiarite qu il pousse jusqu k I effronterie : il vient souvent au milieu du brouhaha du camp, ramasser les miettes du dejeuner a vingt pas des chasseurs transformed en cuisiniers. Nous avons quitte notre campement de Buffalo- Peak pour nous rendre aux Twin-Lakes, deux lacs jumeaux perdus dans un entonnoir de montagnes vertes comme des gouttelettes d eau dans une gigan- tesque feuille de chou; un ruisseau, canal naturel, diverse le plus petit dans le plus grand : nous avons sous les yeux un coin de la Suisse. LA PLAINS ET LA MONTAGNE 79 La route a ete penible : il nous a fallu joindre nos forces a celles de 1 attelage pour pousser le chariot jusqu au sommet des cretes ardues ; a chaquc in stant il menacait de retomber sur nous comme le legendaire rocher de Sisyphe. C est la troisiemc chaine de montagnes que nous traversons ; de 1 autre cote des lacs s eleve la quatrieme ; celle-la nous la gra vis- sons a pied, et nous avons pu chasser sur le versant du Pacifique. Nous consacrons a peine quelques jours aux Twin- Lakes et nous reprenons notre vie nomade ; nous traversons Granite, celebre par 1 assassinat d un juge qu un plaideur mecontent tua en plein tribunal d un coup de revolver. L Arkansas, encore simple ruis- seau, cotoie la ville, 1 Arkansas, ce rival du Pactole dont de nombreux mineurs lavent le iimon pour en retirer de For. Les froids sont venus; la neige a tout blanchi ; les etangs sont geles, la bise souffle avec tapage et penetre dans notre wagon ouvert. Enfin, voici Fairplay, une ville de mineurs. Fairplay est loin d offrir la fmeme e le gance que Colorado-Springs ; la ville composee de bicoques de bois n est qu un centre de mineurs; dans une mauvaise auberge, nous obtenons deux mansardes qui remplacent la tente sans aucun avantage. Nous prenons conge" de notre guide Johnson ; nous comptons revenir Denver par la diligence, tandis 80 PIIOMENADES ET GRASSES qu il ramenera a petites iournees son attelage efflanque\ Le lendemain de notre arrivee nous allons visitor les mines d argent ; elles sont situees a 13,500 pieds au-dessus du niveau de la mer ; nous louons un buggy, mais la montee est rude : Tun de nos che- vaux, essouffle, tombe mort avant d arriver et nous oblige a continuer 1 ascension a pied. Ces mines sont en general peu interessantes ; la plupart de celles que nous avons rencontr^es jusqu ici sont exploiters seulement par trois ou quatre associes ; certains d entre eux gagnent de seize a vingt dollars a extraire les minerals envoy^s ensuite a une fon- derie situee loin de la. Beaucoup ne travaillent que durant la belle saison ; 1 hiver ils jouent et perdent a la ville les benefices de Tete. Ce ne sont point, comme on le croit trop iacilement, des hom- mes sans aveu, presque des bandits; ce sont simple- ment des travaillcurs qui cherchent a gagner le plus d argent dans le moins de temps possible. Quelques-uns preierent le lavage de la riviere & 1 extraction des minerais : ils ont immediatement leur or dans la main ; pour payer leurs vivres et leurs munitions ils en versent une pince"e dans la main du marchand. Chacun, au reste, peut devenir, sans bourse delier, possesseur d une mine. Parcourez simplement les montagnes, cherchant a la surface les mineYaux qui LA PLAINE ET LA MONTAGNE 81 indiquent im gisement argentifere ; quand vous aurez trouve" ce gisement desire, plantez en terre un ecri- teau portant votre nom, la date, et 1 appellation que vous donnez & la mine ; elle vous appartient pour trente jours. Ge temps 6coule", vous avez trois moispour la creuser une profondeur de dix pieds et faire, moyennant un dollar, reconnaitre d^finitivement vo tre propriete par le canton ; des lors on vous alloue une certaine etendue de terrain en longueur et en largeur. Quelques trouvailles ont enrichi leurs proprie"taires, et vous pouvez avoir la chance de ce palefrenier qui, chasse par son maitre pour avoir bu 1 avoine de ses chevaux, possede aujourd hui un revenu de 500,000 dollars. A Fairplay, une ville chinoise sans la moindre pagode s est batie en face de la ville americaine : les Ghinois laveurs d or occupent des cabanes en bois, semblables a celles des Americains, mais plus sales ; on leur donne tant pour cent sur Tor qu ils retirent de la riviere, et la plupart d entre eux, sobres et economes, retournent dans leur pa- trie avec un benefice qui leur semble considerable ; les Yankees ne peuvent s empecher de mepriser des travailleurs qui travaillent & si bon compte. Notre auberge est le quartier general des habi tants; le tout Fairplay s y retrouve, mais le tout Fair- play est loin d etre elegant ; chacun prend ses repas avec sa veste de travail, son pantalon troue, ses 5. 82 PROMENADES ET CHASSES grandes bottes ecutees ; chose curieuse, ces hommes a la tenue triviale, a la mise deguenillee, sol- gnent leur personne ; ils portent un peigne dans leur poche, et se font les ongles avec leur bowie- knife. L Americain, en effet, est aussi propre que debraill^ ; soir et matin il se baigne ; il se lave . e& mains vingt fois par jour ; le pot a eau et la cuvette se trouvent partout a cot6 de la fontaine glac6e ; il y en a presque autant que de crachoirs : c est tout dire. II a pour nous un mot cruel : 1 eau dont se sert un Americain pourrait suffire a tout un depar- tement. Dans la chambre commune ou Ton se reunit, nous en tendons les anecdotes et les aventures les plus ex- traordinaires : Tun des personnages influents, le juge, je crois, raconte qu a Cincinnati, du temps de son grand-pere, on se rendait a 1 eglise le rifle sur 1 ^paule, et qu au sortir de la messe, ils s en ser- vaient pour moucher une chandelle avec leurs balles, comme les pay sans de nos villages jouent au bou- chon sur la grande place. II cite des traits d une adresse merveilleuse ; il faut avouer, en effet, que les chasseurs americains sont les premiers tireurs du monde. Audubon, le naturaliste, raconte avoir vu un chasseur du Kentucky tuer des ecureuils par rico chets ; la balle frappait 1 ecorce au-dessous de l cu- reuil, et 1 ecorce volant en eclats tuait I animal. C est aussi dans le Kentucky que Ton jouait a entoncer LA PLAINE ET LA MONTAGNE 83 un clou : la balle e"tait rput6e mauvaise si elle frap- pait le clou & faux. Nous nous rencontrons & Fairplay avec des em ployes du gouvernement, envoyes pour arpenter les routes et mesurer la hauteur des montagries du Co lorado ; Tun d eux, absolument ivre, tire son revol ver et, comme Charles IX, s amuse & ajuster les pas- sants; il est trop gris pour bien viser et n atteint personne. Nous nous disposions & monter dans la diligence de Denver, lorsque deux naturalistes nous proposent de les accompagner dans une chasse au soinmet des montagnes. Nous sornmes & la fin d octobre, il fait un froid de loup, et nous devrions camper sans tente et presque sans couvertures, k plus de douze mille pieds au-dessus de la mer ; nous croyons peu au serieux d une telle proposition ; ils la renouvellent : ma foi, tant pis, nous irons avec eux. Pour cette nouvelle expedition, nous achetons un petit ane qui portera nos munitions et nos couvertu res ; Tremolino mesure a peine un metre de hauteur, mais il a le pied sur et les reins solides ; 1 ane de nos compagnons au contraire se renverse & la pre miere pente et roule cinq ou six fois sur Iui-m6me; il descend ainsi une trentaine de metres, faisant les plus singulieres cabrioles ; heureusement un arbre 1 arrete et 1 empeche de disparaitre dans un trou 84 PROMENADES ET CHASSES e"norme ; les sangles sont casse"es, la selle brise"e, les provisions en bouillie mais 1 ane de caoutchouc ne s est pas fait le moindre mal. Les Montagues Rocheuses ! comme on fcrait mieux de les appeler les montagnes caillouteuses ! Pas de rocs abrupt* et d un seul jet, mais des blocs de gres ou de gran it de dix a cent metres cubes ; ces mon tagnes, malgre leur elevation, ont 1 apparence de col- lines ; au lieu de presenter un seul grand tableau, c est une suite de petites toiles ; point de grandes cascades, inais des ruisseaux qui descendent timide- mont au travers des buissons sauvages ; point de rieiges eternelles, rien enfin de ce qui fait le su blime des Alpes : le paysage n offre de grandeur quo lorsque hisses peniblement surunhautsommeta tra vers ces pierres qui s ecroulent, nous pouvons en em- brasser une immense etendue. Une seule de ces montagnes presente une veritable curiosite ; c est la Sainte Croix ; on 1 appelle ainsi parce que deux li- gnes de ncige, se coupant a angle droit, dessinent une croix eternelle sur le versant abrite" du soleil. Les Montagnes Rocheuses ont ete colonisees dans un siecie positif, il leur manque toute la poe"sie des Icgendes : a vrai dire les elt es et les ondines se plairaicnt peu dans ce pays et jamais. je crois, il ne prcndra a Oberon la fantaisie de s y batir un palais, ni de secouer scs grelots sur les rives ardues de ses ruisseaux ; seul le chasseur noir trouverait son comple LA PLAINE ET LA MONTAGNE 85 a poursuivre les cerfs. Je n ai recueilli qu une seule legende ; elle pretend que tout chasseur doit mourir dans 1 ann^e s il a tue" un daim blanc. Enfin, nous sommes parvenus, Dieu salt au prix de quelles fatigues, sur le timber-line, la ligne ou cesse toute vegetation ; la foret s arrete brusquement ; 1 air est tellement rarefie a cette hauteur, que chaque mouvement nous cause une veritable oppression; nous allons chasser a plus de 13,000 pieds au-dessus de la mer. Un gibier abondant habite les sommets et nous rapportons une ample moisson de ptarmigans, char- mants oiseaux et gibier des plus fins ; ces perdrix de neige se tiennent sur les rochers et se nourris- sent des bourgeons du wile-brush et de sauterelles ; leur plumage, brun foiice durant 1 ete, devient en hiver entierement blanc; leur depouille se vend, & Denver meme, de deux a quatre dollars. Aupres des ptarmigans vivent de petits oiseaux, gros comme des moineaux, dont la poitrine est d un rose tres vif : leur capture est tres difficile, car ils n habitent que les sommets extremes. Un peu au-dessousd eux, dans le trou d un rocher, gite le coney chief hare, le plus petit lapin du monde; sa queue est rudimentaire et tout 1 animal est a peine gros comme le poing. Nous tuons 6galement un lievre polaire, dont le pelage blanchit a 1 automne comme les plumes des ptarmigans; ses pattes sont larges et velues ; 86 PROMENADES ET GRASSES aussi l a-t-on surnomme le lievre aux souliers de neige. De re tour dans la plaine nous apprenons qu un chasseur de profession, plus heureux que nous, vient de tuer un ours gris ; 11 retourne pour charger sur son meilleur poney la depouille de ce magnifi que gibier, mais jamais 11 ne put retrouver le corps de sa victime; pour comble de malheur, son cheval, attache" a un arbre durant ses recherches, s &rangla. Hier, au grand galop de sesquatre chevaux, relayes neuf fois sur la route, la diligence nous ramenait a Denver. Dans quel etat, grand Dieu ! Nos pieds et nos mains sont calleux a rendre jaloux les mineurs de Fairplay, nos visages sont bruits, nos habits n ont plus forme de vetements. Bah ! Le soir meme, ^tendus dans des lits moelleux, nous songions a une autre expedition ou au lieu d assassiner les timides antilopes, nous viserions le buffalo, ce gros roi de la plaine. VI DE DENVER A GREAT SALT LAKE CITY Cheyenne. Sherman. Ogden. Les chemins de fer. Apres les fatigues du campement, quelques jours de repos sont necessaires : depouillant done 1 atti- rail du chasseur, nous partons pour Salt Lake City, la capitale mormonne. De Denver a Cheyenne, nous voyageons sans encombre ; mais a Cheyenne le grand train du Pacifique n est pas en correspondance avec le troncon de Denver et nous sommes contraints de passer dix-huit heures dans une ville faite d une seule rue ; heureusement I hotelier a nombre d his- toires a nous raconter sur les origines de sa ville ; elle ne fut d abord qu un rendez-vous de rowdies et de gamblers, bandits et joueurs de profession, 88 PROMENADES ET CHASSES qui passaient leur temps dans les maisons de filles, les seules qu il y eut a Cheyenne; un beau matin les moins coquins se constituerent en comite de vigi lance et quelques jours apres il n y avait plus de rowdies dans les rues : ils se balancaient aux po- teaux du telegraphe. En ce moment Cheyenne est rempli de troupes qui vont faire la guerre indieime aux Black-Hills ; soldats et officiers out un aspect peu martial, et un unilbrme peu militaire. Enfin, nous nous installons dans le Pullman du grand Express. Pour atteindre 1 Utah le train doit franchir cette haute barriere : les Montagnes Rocheuses ; le conducteur nous montre complaisarn- ment 1 endroit ou les Indiens, pour arreter le train, disposerent sur la voie leurs poneys en bande serree : inutile de dire que ces chevaux en chair et en os ne purent arreter le cheval de fer : iron-horse. On a donne le nom glorieux de Sherman an point le plus eleve" de toute la ligne ; nous sommes sur la Crete , mais nous 1 avons atteinte par des pentes si insen- sibles que nous franchissons la montagne sans quit ter la plaine. Quel spectacle monotone et iatigant : une herbe rare, un sable sec blanchi par de larges plaques de sels ; la poussiere que nous respirons garde une odeur et une saveur ammoniacales ; une des stations est a bon droit nommec : Alcali. Le train passe bien au-dessus de i ancienne route suivie autrefois par les emigrants et les lignesde diligences : DE DENVER A GREAT SALT LAKE CITY 89 une cabane abandonee indique 1 endroit ou cam- paient les infortunes qui mettaient trois semaines a traverser le continent, et dans quelles diligences ! La neige est plus epaisse sur les hauts plateaux ; elle se deroule a cette epoque comme un tapis sans dechirure : et arrete les convois mieux que les che- vaux indiens ; afm de combattre ses envahissements et 1 empecher de combler les tranchees, la Compagnie a multiplie les palissades et les tunnels de bois (snow-sheds). Nous traversons le Wyoming; cet tat a eman- cipe la femme ; il lui a donne le droit de voter et celui de juger ; un tribunal feminin siegea a Lara- mie et le premier accuse qui comparut devant ces Minos en cornettes, fut un pauvre diablc, voleur de chevaux. Ces dames mirent leur honneur a le juger avec severite, et 1 envoyerent tres cranement a la potence. Une autre femme condamna au maxi mum de la peine son mari convaincu d ivrognerie. Oil sont les pentes vertigineuses, les ravins, les pre cipices, les escarpements, les abimes sans fond que des auteurs fantaisistes ont vus dans leur descente des monts Wasatcbs? Je ne puis trouver dans ma memoire ni un passage perilleux ni un endroit horrible . Pauvrete d imagination n est pas vice. A defaut de dangers, les defiles ne manquent pas de beaute : la Glissade du Diable est re"ellement etrange : deux murailles de roc laissant entre elles un etroit couloir 90 PROMENADES ET CHASSES descendent du sommet a la base d une colline de 800 pieds. La Porte du Diable est plus grandiose, mais moins singuliere : nous la franchissons pour arriver a Ogden. C est a Ogden, ou du moins a Promontory Point que se passa un evenement dont le retentissement fut grand dans les deux mondes : la jonction des deux routes de fer qui reunirent 1 Est a 1 Ouest. Les difficultes de construction de cette grande route interoce"anique furent immenses : la Compagnie de r Quest surtout eut a surmonter des obstacles de toute nature, la configuration du terrain, Taugmen- tation de tous les produits apres la guerre, le manque de materiaux et d outillage ; les rails, les machines, les boulons, tout cela dut venir de New-York, et passer par le Cap Horn. Les railleries tombaient comme grele sur ceux qui avaient I id^e de faire faire a un train ces deux bonds enormes, la Sierra Nevada et les Montagnes Rocheuses; les Peaux- Rouges tuaient les travailleurs et les obligeaient a garder le rifle sur 1 epaule ; les blancs se degouterent vite, et leur oeuvre abandonee fut reprise par les Chinois; c est a cette race sobre, patiente, dure au mal que les ingenieurs doivent d avoir termini la ligne sept ans avant les delais permis. On avait place" le premier rail en 1862, le 10 mai 1869 on placa le dernier : il portait cette inscription : The last tie laid on the Pacific Rail- DE DENVER A GREAT SALT LAKE CITY 91 road, May 40, 4869. Les fitats traverses par la ligne offrirent pour le iixer des clous d or et d argent. Aussitot le telegraphe envoya a toutes les villes la grande nouvelle : Le dernier clou est mis au dernier rail. Les chemins de fer sont Fentreprise favorite des Americains et jamais une compagnie nouvelle n a manque d actionnaires ; le caractere audacieux du Yankee se rit des difficultes ; cette enorme cordilliere qui s etend d Alaska au Cap Horn, ils Font escaladee sur trois points deja, en California, au Mexique, au Perou. Dans les Etats du Sud le terrain detrempe les a obliges batir leurs voies sur pilotis; durant des lieues les trains roulent sur une chaussee artificielle ; les ponts en certains endroits sont d une simplicite enfantine : le pout de la baie Saint-Louis, qui me- sure deux milles d eiendue, est absolument prirnitif; les rails portent simplement sur des pieux enfonces dans 1 eau ; les madriers a moiti^ pourris gemissent, les traverses craquent ; quelques individus tremblent ; mais ils passent sans accident. Dans le Centre au contraire il semble que la nature se soit plu i niveler le terrain ; il suffit d apporter les rails et de les aligner ; ces chemins de fer ne sont plus une question d ann^es ou de mois; c est une question d heures; leur nombre fait ressembler la carte de TUnion a une gigantesque toile d araignee, et sans cesse 1 araign^e ajoute a sa toile de nouveaux fils. 92 PROMENADES ET GRASSES Les Am6ricains ne se montrent pas moins indus- trieux qu entreprenants, et I amenagement mte"rieur de leurs wagons est une merveille de contort. Les differentes expositions europeennes ont fait connaitre k tout le rnonde ces magnifiques voitures, hautes et larges, que de doubles fenetres protegent de la pous- siere ou du froid, bien eclaire"es, chauffeesa la vapeur en hiver, ventilees en te", et abondamment fournies d eau glacee. Les wagons de M. Pullman, le celebre construc- teur, sont si bien suspendus que le plus long trajet ne fait e"prouver aucune fatigue; j y ai souvent em ploye" mon temps k ecrire ou a dessiner; souvent aussi, renverse dans un large fauteuil mont6 sur un pivot qui me permettait de tourner sur moi-meme pour suivre & mon aise le paysage, je me rappelais nos etroites prisons roulantes, dans lesquelles les voyageurs entasses, pauvres colis vivants, prives d air, de fraicheur, et non pas de poussiere, etouffent quand ils ne grelottent pas * . Ici je me promene de 1 un & 1 autre bout du train, je fume mon cigare sur les plates-formes ; si j ai emporte quelques provisions, un negre, portier de mon hotel roulant, dresse une petite table sur laquelle il dispose les converts et les vivres ; je prends 1. Je ne parle pas des nouveaux wagoni inaugures tout recemraent en Europe ; ils ne sont qu une copie tres impar- faite des sleeping-cars americains. DE DKNVER A GREAT SALT LAKE CIT? 93 mes repas dans mon appartement. Sur quelques parcours rapides on attache un wagon-refectoire ; la Compagnie m y fait diner pour un dollar et ne perd pas son temps dans une station ; j ai garde un fort bon souvenir de ces restaurants ambulants; Ics domestiques negres y etaient propres et empresses , le service bien fait ; quant a la cuisine, la meme que partout en Ame"rique. Le soir, la banquette sur laquelle j etais commo- dement assis, se transforme en couchette ; le salon devient dortoir ; tandis que je dors, mon negre cire mes chaussures et brosse mes habits. Lc Icudcmain matin, il m eveille une heure avant mon dejeuner, juste le temps de passer dans le cabinet de toilette. Voyager dans ce pays, ce n est pas quitter son hotel; les Americains cepcndant ne sont pas encore sa- tisfaits : ils reclameut a grands cris 1 eclairage au gaz et une salle de bains ; deja une Gompagnie leur a accorde" le gaz ; domain ils auront leur wagon d hydrotherapie. Lcs Gompagnies americaines qui prennent soin des voyageurs prennent soin aussi de leurs meca- niciens ; elles leur construisent de confortables pe- tites maisons de verre qui les abritcnt de la pluic et du vent. Le voyageur en Amerique est rarement soumis a la desagreable operation du changernent de voiture ; le plus souvent mon salon m accompagne a desti- 9-4 PROMENADES ET CHASSES nation ; je change de ligne sans m en apercevoir; une voie est-elle plus large qu une autre? un appa- reil hydraulique souleve la voiture, et Ton change le jeu de roues, comme & Lynchburg. Dois-je traverser toute une ville pour me rendre de la gare d une Compagnie a celle d une autre? On attelle au pullman une douzaine de mules parfaitement au fait du chemin, et qui, sans rene aucune, tirent mon wagon au grand trot, comme a travers Balti more. A la frontiere, la douane ne m eveille pas au milieu de la nuit pour me faire subir un intermi nable arret; un employe accompagne le convoi depuis le depart jusqu a 1 arrivee; je me transporte a mon heure dans le car des marchandises, et Ton visite mes bagages tandis que le train marche. L Americain, tres large pour les petites choses, ne chicane pas sur le poids des colis ; il laisse pas ser sans difficulte" un excedant quelquefois assez fort. Un peu avant les grandes villes, un homme passe dans les cars ; il vous demande a quel hotel vous comptez descendre ; ne vous occupez plus de rien : vos colis arrivent a destination en meme temps que vous. J ai eu des bagages voyageant a la ibis sur plusieurs lignes ; j en ai eu au meme ins tant a New-York, a la Nouvelle-Orleans, a Dodge, a Denver et a Chicago ; a mon grand etonnement pas un seul ne s est cgare. DE DENVER A GREAT SALT LAKE CITY 95 L on a fait aux chemins de fer americains une reputation de vitesse qu ils ne justifient guere; trois lignes seulement ont des express. Ges express ne favorisent pasunecategorie de voyageursau detriment de deux autres, car ce pays democratique n etablit aucune difference de classes ; le pullman seul exige un supplement de dix francs la nuit, de cinq francs le jour. Le train qui va de New- York a San Francisco ne met pas moins de sept jours faire ce trajet; deux directeurs de theatre presses par leurs engagements, ont frete pour leur troupe un train special, et ont demontre de la facon la plus peremptoire que ce parcours pouvait s etfectuer en trois jours et demi ; le train qui le parcourut a cette vitesse s est appele le Train Eclair. Quant aux catastrophes, tout compte fait, elles ne sont pas plus nombreuses ici que sur les lignes du vieux continent ; d ailleurs, tous les marchands de billets sont en meme temps courtiers d assurances , et, moyennant une somme derisoire, ils delivrent avec le ticket une police d indemnite en cas de mort ou d accident. On s arrete k toutes les stations ; sou vent meme on ralentit pour attendre un voyageur qui ne rattraperait jamais le train sans cette complai sance. Un jour nous stoppons subitement au milieu des plaines du Kansas I Les voyageurs iiiquiets pas- sent par la ienetre leurs figures effaces : est-ce un 96 PROMENADES ET GRASSES troupeau de buffles qui barre la voie; est-ce une attaque imminente des Indiens? Non; le conduc- teur a laisse tomber sa casquette, et nous revenons la chercher. Une autre fois le train fit halte pour permettre & un chasseur de ramasser une antilope qu il avait tuee de son wagon : ceci se passait entre Denver et Cheyenne. Nulle part la moindre barriere; aux croisements des routes un simple e criteau : Look out for the locomotive. On ne professe pas ici pour la vapeur cette terreur un peu enfantine qui existe chez nous; on ne 1 isole point, on ne 1 entoure pas d un formi dable systeme de defenses ; les trains passent & tra- vers les rues les plus populeuses; en beaucoup d endroits, surtout dans le Sud, la voie du chemin de tier est 1 unique chemin qui serve aux pietons pour se rendre d un village a un autre. On penetre dans toutes les gares sans trouver a la porte de chaque salle d attente un factionnairc tres rogue qui interdit le passage a vos parents ou a vos amis, et qui vous consigne vous-meme si vous ne lui montrez votre ticket. Combien de fois ai-je en Amerique saute dans un train en marchc sans le moindre billet; j en e"tais quittc pour un leger supplement, mais du moins je ne voyais pas le train disparaitre avec un sifflement ironique, tandis que je pietinais sur place derriere une porte inexo- rablcment ferine" c. DE DENVER A GREAT SALT LAKE CITY 97 La liberte la plus absolue est laisse"e & chacun ; en revanche on vous livre a vous-meme, on vous accorde assez de raison pour vous tirer d embarras tout seul ; un peu deconcerte tout d abord, je n ai pas tarde a devenir un fervent adepte du self govern ment ; ne vaut-il pas mieux avoir les coudes libres que de se sentir les bras lies au corps, ou d etre conduit en lisiere comme un tout petit enfant ? Que voulez-vous, je m etonne toujours qu un gardien trop zele arrete un voyageur qui se hate en courant, et lui dise, ainsi qu une bonne a un gamin : Pre- nez garde, monsieur, vous allez tomber. Ici, pas d exigences vexatoires, aucune de ces fourches caudines si nombreuses et si basses sous lesquelles nous payons pour passer. Prenez votre billet chez moi, dit simplementla Compagnie ; servez- vous-cn quand bon vous semblera, dans deux mois, dans deux ans..., a moins que je ne fasse faillite, ce qui m arrive quelquefois. Arretez-vous sur le par- cours ; je n y vois aucun inconvenient, si cet arr6t peut vous etre profitable; vous n avez plus besoin de votre billet? vendez-le a un autrc voyageur; Ton m a paye pour transporter un passager de tel a tel endroit, je dois un passage, peu m importe que ce soit a un autre plutot qu a vous. Ce principe a engendre toute une classe de speculateurs au petit pied, les scalpeurs de billets (tickets scalper). Grace aux dimi nutions de prix faites par les compagnies sur les 6 98 PROMENADES ET CHASSES voyages d aller et retour, ces industriels peuvent offrir au public un rabais sur les billets qu ils ven- dent, une prime sur les billets qu ils rachetent , et y trouver eux-memes un double b&iefice. A Cheyenne, 1 annonce d un scalpeur s etale sur le mur meme de la gare ; la Compagnie a affiche sur 1 autre mur un placard par lequel elle engage le public se defier des mauvais billets offerts par son concurrent ; c est tout ce qu elle peut contre lui, car ce trafic qui semble peu delicat au premier abord, a ete reconnu legitime par differents arrets. En Europe, sitot que de facheuses circonstances vous obligent a prendre un billet de chemin de fer, vous devenez la propriete de la Compagnie a laquelle vous vous adressez. Les grandes compagnies, comme elles s intitulent elles-memes, jouissent d un monopole desastreux pour le voyageur ; elles n ont aucune concurrence a craindre; elles saveut tres bien que pour nous rendre de Bordeaux a Paris, de Paris a Marseille, nous n avons pas le choix des chemins. Au contraire, en Amerique, ou souvent plusieurs compagnies rivales desservent parallele- ment un meme itineraire, une concurrence effrenee active constamment le de"sir d ameliorations. Que d efForts pour attirer le voyageur ; quelles reclames fantastiques ! quels coups de tam-tam retentissants, quel papillotage d affiches : on ne sait lequel entendre, laquelle regarder. L un dit : DE DENVER A GREAT SALT LAKE CITY 99 mon trajet est plus court; 1 autre : mes trains sont plus rapides. Tous deux ont raison, car la reclame americaine est trop intelligente pour mentir plus qu a moitie. Remettez-vous-en au hasard plutot que de consulter les cartes geographiques gravees specia- lement pour chaque ligne; vous courriez grand risque de ne pas reconnaitre les fitats, tant la Com- pagnie aura allonge ceux des Jignes rivales, et raccourci ceux par lesquels elle passe elle-meme. Cette lutte acharnee n est pas toujours pacifique, et parfois les travailleurs des deux lignes ennemies, enre"gimentes en brigades, se sont livre de ve"ri- tables batailles. Ce qui est un bien pour le public devient, on le con- coit aisement, peu profitable aux compagnies et aux actionnaires ; les tarifs sont abaisses de tous cote s ; je suis alle de New-York a Chicago pour treize dollars; la veille ce parcours etait affiche a quinze ; le len- demain il tombait peut-etre a dix. Ces duels se ter- minent quelquelbis par la mort de 1 un des deux adversaires. Deux chemins de fer desservaient la ligne de Louisville a Saint-Louis ; le plus riche, pour assassiner Tautre, abaissa le passage a cinq francs; la traversee seule du pont de Saint-Louis lui coutait la moitie de ce prix par voyageur. L Etat, il est vrai, accorde aux compagnies de tres grands privileges ; les lignes surtout qui tra- versent les contrees desertes de 1 Ouest, ont obtenu 100 PROMENADES ET CHASSES des terrains d une immense e" tendue ; tous ces ter rains augmentent rapidement de valeur et leur vente compensera un jour les sacrifices presents ; la plu- part des compagnies de 1 Ouest sont de veritables marchandes de proprietes. Je m etais etonn6 deja des detours inutiles decrits dans des regions planes, par le grand chemin de fer transcontinental, celui qui nous transporte ence moment; maisun passager me fait observer tres judicieusement que le gouver- nement ayant donne a ce chemin de fer une large bande de terre le long de ses rails, la Compagnie avait tout interet a allonger son itine"raire, pour allonger en meme temps la bande concedee. Gette Ibis le train de correspondance d Ogden a Salt-Lake City nous a attendus ; le chemin de fer de Brigham Young va nous conduire au coeur de son royaume. VII . BRIGHAM YOUNG ET LES MORMONS La ville du Lac Sal6. Les femmes. Le harem de Brigham Young. - Le Tabernacle. - L6gende de Joe Smith. - Livre de Mormon. Histoire. Terre Promise. Puissance infinie de Brigham Young. Anges exterminateurs. Polygamie. Brigham, agent matrimonial. Fianijailles avec des cadavros. Avenir du mormonisme. Salt Lake City I la Cite du Lac Sate, la ville des Mormons! Ce nom seul eveille dans 1 esprit la pensee d un se>ail indolent et voluptueux ; 1 imagi- nation evoque 1 Orient et ses palais, mysterieux abris du plaisir ; Ton se figure involontairement les ha rems mormons semblables aux harems des Musul- mans ; erreur grave : le Mormon est un American!, c est-a-dire Texpression la plus contraire de 1 Orien- 6. 102 PROMENADES ET GRASSES tal ; ce mari de Dlusieurs femmes ne possede pas d oda- lisques, il a des menageres ; ce n est pas un pacha, c est un patriarche. II se donne pour loi , non le plaisir, mais le labeur; hommes, femmeg, enfants, travaillerit a 1 envi ; ce sont les abeilles de la ruche qu ils ont choisie pour symbole. II y a quelques amides,, a. p$me: f>arlait-on du Lac Sale; on le desi- gnait cojra*ne un site Strange et sinistre, apercu seu- lement par : de ; rarevtrappeurs ou de hardis cher- cheurs d or ; mais les Mormons ont fait sortir leur ville de terre comme par un coup de baguette. Cette ville est coquette et riante; d une architecture sin- gulierement 6clectique, elle mele 1 ogive gothique et 1 arcade romane ; le toit aigu des chalets suisses fait vis-a-vis a la terrasse mauresque; un tableau se carre au front de tous les magasins : il nous mon- tre Tceil du Seigneur toujours ouvert, fort irre\6- rencieusement surnomme par les pa iens : 1 oeil du taureau ; en exergue 1 inscription sacramentelle : Institution mutuelle et cooperative. Dans les jar- dins se balancent les fameux cottonwoods qui lais- sent au printemps neiger leurs fleurs floconneuses ; les roses, les gazons, la verdure font de Salt Lake City une habitation de plaisance, une ville de campagne. Les vergers regorgent de fruits. Dans les vallees des monts Wasatchs , vastes et effrayantes solitudes autrefois , se pressent des fer- raes nombreuses ; les maisons, en simples adobes, BRIGHAM YOUNG ET LES MORMONS 403 ont une apparence aisee et contbrtable ; une irriga tion parfaitemcnt entendue fait descendre et retient dans les champs Feau des montagnes ; le sol, indif ferent a la religion de ses possesseurs, recompense largement les labeurs, la perseverance et 1 energie des Mormons. Ces bibliques personnages ont fait de leur Terre Promise, aride et inculte, une Jude e fertile; pour completer 1 illusion, ils s intitulent gravement le Peuple de Dieu, leur ville s appelle Sion; ce ruban moire qui se deroule dans la vallee, c est le Jour- dain ; le Lac Sale * est devenu la Mer Morte pour ces Saints des derniers jours ; enfin nous autres, nous sommes les Gentils. Leur intolerance religieuse se borne a cette in- nocente qualification ; a vrai dire ce n est pas dans Salt Lake City meTne qu on peut le mieux obser- 1. Le lac Sale a d ailleurs de grandes ressemblances avec le lac Asphaltique : ses eaux sont epaisses et plombees; aucun poisson n y peut vivre. Le grand lac se livre k des ecarts de niveau dangereux pour les riverains ; sans causes bien connues il s est eleve de douze pieds depuis 1 etablisse- ment des Mormons sur ses rives. Son niveau primitif etait bien plus eleve encore ; une ligne d une grande nettet6 1 in- dique sur les montagnes; s il atteignait ce niveau primitif, il noierait les Mormons sous 1,000 ou 1,200 pieds d eau; mais il est probable qu avant de revenir a cette hauteur, il s ecou- lerait par une fissure tout indiquee. A mesure que la nappe d eau s eleve et augmente, la salure diminue; elle reste ce- pendant plus forte que dans tout ocean. 104- PROMENADES ET GRASSES ver les Mormons; ils y sont g6ns par I mfluence du Yankee; a Nephi, a Provo, ils out mieux con serve leur caractere. Sans ecouter quelques Gentils haineux ou timores, nous avons parcouru le terri- toire de 1 Utah ; partout ces honnetes sectaires se montrent simples et hospitallers; et nous n avons rapporte que le souvenir d une excursion pittoresque a travers des defiles hordes de collines verticales, des gorges remplies d un chaos de roches changeant a chaque detour, pour s e"tager en empilements divers ; ce sont les rocs Kaleidoscope. Les Mormons se comportent tres de"cemment vis a-vis de leurs femmes ; ces vertueux poux se gar- dent de les traiter en esclaves ; au contraire, ils mettent un soin minutieux et comique a eviter entre elles tout froissement. Un Mormon commence par diviser sa maison en compartiments egaux comme on fait pour les stalles d ecurie ; a son pre mier mariage il ne garnit qu une seule de ces stalles ; a mesure que sa fortune augmente, il empile successivement dans les autres des meubles et des femmes; ainsi chacune d elles a son appartement distinct, sa servante et sa porte ; elle peut entrer et sortir sans ceder le pas a la rivale qui habite sous le meme toit, et, si elle la rencontre, ne pas la saluer ou ne pas la connaitre. Quelques maris, mieux avi sos encore, logent leurs compagnes aux quatre coins de la ville ; ils suppriment aiusi toute discussion. BRIGHAM YOUNG ET LES MORMONS 105 D autres enfm ont femmes & la ville et femmes a la campagne; ce systems d habitations multiples ne laisse pas d etre genant pour les visiteurs : on s en va a vingt-deux milles de Salt Lake City demander 1 apotre T...; une femme brune vient ouvrir et s in- forme: Retournez en ville, re"pond-elle, 1 apotre T... n est pas ici ; c est la semaine de Jenny la Rousse. Les femmes se plient assez mal a une exis tence si divisee ; leur affection plus exclusive leur rend pemble le partage de leur mari avec des ri- vales plus jolies ou plus intrigantes, et 1 echange de leur personne entiere contre un fragment de per- sonne; aussi que de larmes, que de re* voltes avant que 1 habitude n emousse leurs haines et leurs ja lousies ; leur croyance dans le ciel mormon ne suffit pas a les consoler de 1 enfer terrestre. Aucune loi ne restreint le nombre des Spouses : un Mormon comme un Musulman a droit de posseder autant de femmes qu il peut en nourrir ; les chefs de 1 figlise tiennent & precher d exemple, ils en entre- tiennent en moyenne unedouzaine ; Brigham Young, le grand chef de 1 Eglise mormonne, est un modele a proposer meme aux apotres ; on lui prete de dix- neuf & vingt-cinq femmes, car nul n a pu m en faire le recensement exact; il les a sagement echelonne es sur toutes les routes de son royaume; dans ses voyages, il trouve ainsi de veri tables relais. Les epouses du Prophete exigeraient une enume"- 106 PROMENADES ET CHASSES ration tout home rique; cethomme avait la vocation du mariage : il epousa tres jeune une premiere femme qui mourut avant sa conversion & 1 figlise des Derniers Saints ; aussitot Brigham Young se re- marie avec Anna Angell, regardee aujourd hui par les pai ens comme sa seule femme tegitime ; bient6t le troupeau se forme : cet homme pratique s ap- plique a choisir des Spouses utiles : Elisa Burgess, sa servante, Lucy et Anna Decker, les deux sceurs, ou la mere et la tille, je ne me souviens plus au juste, egalement bonnes menageres ; madame Twiss qui dirige Lion-house, la pension de famille, et Zina Huntington, 1 accoucheuse , qui de"livre ses autres femmes. II ne neglige pas le point de vue religieux : Nancy Chamberlain, une illuminee, mourait d envie de convoler avec Dieu ; Brigham Young, son repre"- sentant sur terre, au lieu d enfermer cette vieille folle, 1 epouse aussitot. Melant 1 agreable ^ Futile, il s unit a Elisa Snow, la poetesse; celle-ci chantait dans des strophes inspirees le maitre de sa vie; c est elle qui la premiere porta le costume de Deseret, invente" par Brigham Young, le plus de testable tailleur pour dames : un chapeau de soie, des pantalons pareils aux notres, et une sorte de grande redingote & taille, tel e"tait Taccoutre- ment contre Icquel les jeunes filles s insurgerent, mais que madame Snow se complut & porter, n op- posantaux Eclats de rire qu une attitude inspired. BR1GHAM YOUNG ET LES MORMONS 107 Parmi ces nombreuses epouses, la grande favo rite est Amelia Folsom, qui se montre tres glo- rieuse de la predilection du maitre, predilection hautement affichee : le chef de Sion lui a fait con- struire un charmant petit palais, vis-a-vis de son bureau ; cinquante pas a peine le separent d elle, et tout le long du jour, en redigeant ses revelations, il peut contempler a son aise, des fenetres de son office, sa chere Amelia, penchee sur sa machine a coudre. Maitre Brigham fut tres mal inspire quand il epousa une veuve, Ann-Eliza Webb, connue ou du moins catalogued sous le numero 19 ; il se mon- tra ce jour-la un triste prophete en sa maison : Eliza Webb devait devenir la plus indocile du troupeau ; sans egards pour la dignite" sacro-sainte de son epoux, elle le traite de ladre, et, comme la plus vulgaire bourgeoise, lui fait des scenes ; elle avait espere, dit-on, devenir sultane favorite, mais Amelia Fol som, qui tenait cet emploi, sut le conserver en dejouant ses intrigues ; Ann-filiza, maintenue dans les roles de comparses, ne craignit point de deman- der un divorce qui lui fut accorde avec empresse- ment par les Etats-Unis : le Prophete fut condamne a payer une pension alimentaire a cette rebelle ; il protesta eontrel arret des Gentils ; mais force devant rester a la loi, on vendit aux encheres ses chevaux et ses voitures; cette mise a pied ne le punissait J08 PROMENADES ET CHASSES sans doute pas suffisamment aux yeux de la vindi cative Elisa ; depuis lors elle parcourt les fitats et se livre a des lectures publiques ; les Mormons en ge neral, et Brigliam en particulier, y sont traites avec une acrimonie et une rancune toutes feminines ; elle osa faire une de ces lectures dans Salt Lake City meme : Brigham Young, en homme d esprit, retint les deux premieres rangees de chaises et envoya a la conference ses femmes et ses filles. Des autres femmes de Brigham Young, si 1 une fait des robes, 1 autre des chapeaux, une autre des bottines, toutes font des enfants ; le President en a un si grand nombre qu il les reconnait & peine : un jour il entre chez une de ses femmes et joue avec ses fils : Comment, fait-il tout a coup, nous avons quatre enfants ? Une autre fois, dans la rue, il separe avec quelques taloches deux moutards en train de se battre : Quel est ton pere ? demande-t-il au plus ag6. Brigham Young, repond celui-ci en pleurant. Grace a la pluralite des femmes, les enfants sont aussi nombreux dans les rues de Salt Lake City que les chiensdans Constantinople ; les families de vingt- cinq ou trente membres sont fre"quentes ; 1 une d elles compte, dit-on, cinquante fils ; malgre ces chiffres terriiiants, les Mormons n essayent jamais de repri- mer leur ardeur prolifique ; leur foi religieuse s y oppose : ces croyants fremiraient de recourir, comme BRIGHAM YOUNG ET LES MORMONS 109 leur compatriotes Yankees, a 1 abstention ou a 1 a- vortement; ils se glorifient au contraire de re ali- ser merveilleusement le crescite et multiplicamini. L un d eux, Mormon mormonisant, me depeignait en termes enthousiastes 1 innombrable progeni- ture du Prophete ; il le comparait a ce beau vieillard romain accuse" de magie parce que ses champs etaient fertiles, et qui, faisant defiler devant le Se*nat ses douze fils aux larges e paules, aux poitrines saillantes, disait avec orgueil : a Voici mes sortileges. N est-ce pas un saint homme 1 s ecriait mon in- terlocuteur. Helas ! le saint homme n est guere plus heureux comme pere que comme mari ; Brigham Young, de"chire a coups de langue par son ex-femme, est dechire" a coups de plume par son propre fils : cet enfant denature" ecrit dans les journaux des Gen- tils. Nous attend ions impatiemment le jour du preche pour ecouter d une bouche autorise"e I expos6 des theories mormonnes; au premier dimanche, nous courons de bonne heure au Tabernacle ; on le com pare souvent au Temple de Salomon, et 1 esprit se represente un pompeux edifice : coupez un oeuf dans sa longueur, posez-le sur une colonnade d allumettes , ce sera une exacte reduction du Tabernacle. L in- te"rieur est triste et froid ; un immense bouquet d- colore" et poussiereux est suspendu au centre de la coupole elliptique ; des guirlandes de fleurs arti- 7 110 PROMENADES ET GRASSES ficielles dessinent dcs arabesques maigres et pre- tentieuses sur les murs ecaiJles ; point d ombre mysterieuse qui provoque le recueillement ; line lumiere crue et banale, tombant d aplomb sur les visages et les objets, scande durement les details ; l e"glise mormonne ressernble fort a une salle de conferences. Les douze apotres tronent dans le choeur, gour- me s ; la foule des croyants se presse sur les ban quettes de bois polies par 1 usage ; cette foule pr- sente un aspect assez heteroclite ; aucun type n a eu encore le temps de se constituer sous 1 influence du climat et des pensees ; hommes et femmes sont venus de partout, d ltalie, de France, d Angleterre, d Afri- que ou de Polynesie, mais surtout de Suede ou de Norwege ; les barbes blondes et dures sont plus nombreuses que les chevelures noires et bouclees. Les predicateurs mormons ont traverse* tous les oceans pour arracher ces etres a la misere de leur pays ; ils ont savamment exploit^ leur desir d une condition meilleure; ils les ont par la main conduits jusqu a une patrie plus humaine; et, par un phenomeiie incomprehensible, ces igno- rants, ces de sherite s de la vie, d6s qu ils se trouvent en contact avec leurs freres Mormons, adoptent une vie contraire a leurs habitudes et aux deux ou trois id^es qu ils pouvaient avoir : les paresseux se transforment en travailleurs , les vagabonds BRIGHAM YOUNG ET LES MORMONS 111 en peres de famille et les prostituees en honnetes femmes; ces alliages impurs se fondent dans le creuset du Prophete en un metal malleable et sans scories. Dans le temple j ai vainement cherche" surla figure des femmes 1 expression d hebetement que pretent aux Mormonnes certains auteurs plus clairvoyants ou plus prevenus ; la plupart sont d une laideur a ne donner aucun gout pour la pluralite des femmes; elles ont Fair de travailleuses ou de paysannes ; elles sont communes, mais non abruties ; les hommes ont les traits plus durs et 1 expression plus brutale ; quel- ques-uns sont marques du sceau que toute religion inspire a ses fanatiques. L Elder qui aujourd hui s adresse a la foule est vulgaire et compasse ; sa parole est sans chaleur, comme ses gestes sans expression ; souvent il s inter- rompt pour chercher le mot qui fuit sa memoire ; parfois des cris d enfants dominent sa voix et 1 obli- gent a se taire ; telle est cependant la conviction mormonne que chacun ecoute attentivement ce petit homme en redingote, sans dignite", sans prestige, sans onction, mais qui parle au nom de Dieu. . . et des Apotres. Notre presence lui fournit son exorde : nous desi- gnant a Fassemble e : Je n aime pas les Grangers, dit-il ; sceptiques, ils viennent ici pour railler et non pour apprendre ; mais, laissons-les aller en paix ; prions, mes freres, pour quele Seigneur leseclaire! H2 PROMENADES ET GRASSES Apres cette personnalite anodine, il entame 1 his- loire de la grandeur mormonne. Cette histoire cst courte et bien remplie ; rien ne lui manque : ni la legende, ni la persecution, ni la gloire. En Tan 1820, un certain Joe Smith congut le projet de fonder une religion nouvclle ; Joe Smith savait que la foule, meme au xix e siecle, demeure amoureuse du merveilleux et plus prompte a croire aux miracles qu aux verites evidentes ; il entre done en dialogues regies avec le Seigneur ; il oontemple cote a cote Dieu le pere et Dieu le ills ; apres une longue conversation dans la nuit du 21 septcmbre 1823, ces deux hauts personnages 1 appellent a re- cueillir la succession des prophetes bibliques : sur le versant d une coll in e appelee Cumorah par les peuples aborigines, il trouvcra le livre sacre ou sont inscritcs les doctrines qui seules peuvent sauver la pauvrc humanit^ d une perte imminente. Notre Prophete se met en marche aussitot ; il arrive a la colline, y creuse un grand trou et decou- vre le livre avec deux cailloux brillants dans une boite de pierre ; mais il ne peut rien enlever. Helas ! il n e"tait pas en e" tat de grace ; une voix lui ordonna de revenir chaque anne"e. Apres beaucoup d alle"es et venues, Dieu le juge enfin assez pur, et lui fait gracieusement rcmettre la boite par un de ses anges. Elle contenait plusieurs paquets de feuilles d or chargees de caracteres bizarres devant lesquels Joe BRIGHAM YOUNG ET LES MORMONS 113 Smith demeurait fort embarrasse ; 1 ange lui cria de regarder a travers les pierres etincelantes ; aussitot il lut coaramment. II traduisit un grand nombre de feuilles : de cette traduction est sorti le livre de Mormon ; quand il voulut traduire les autres plaques d or, sa vue se brouilla; le temps n e"tait pas venu de livrer toutes les verites a 1 entende- ment du. monde. Les paquets illisibles furent remis a 1 ange avec les deux cailloux Urim et [Thumim, les divines besides; Dieu les renverra lorsque la Terre aura besoin d instructions nouvelles. Un pareil systeme se menage une porte toujours ouverte, et les Prophetes peuvent impunement se d^mentir, car ils n inventent pas, ils lisent; 1 ange reviendra sans doute a chaque epoque nefaste ; des ternoins, appartenant tous a la Sainte %lise et tous dignes de foi, affirmeront avoir tenu les plaques entre leurs mains; ils certifieront la traduction veritable, et parapheront . Le Livre de Mormon, traduit par Joe Smith, nous enseigne 1 histoire des peuples aborigines de I Amerique, revue et corrigee pour la plus grande gloire du mormonisme : I Amerique ne fut ni de- couverte par Colomb ni colonisee par les Espagnols ; elle fut de"couverte par Jaret et colonisee par des Juifs. Ce Jaret, apres la confusion de Babel, ar- riva avec ses compagnons sur les rives de la Grande-Mer, construisit huit arches herm&ique- U4 PROMENADES ET GRASSES ment closes ; comme tous se plaignaient des te"ne- bres, Dieu leur fit cadeau de seize pierres lumi- neuses ; chaque arche en placa une a 1 avant, 1 autre a 1 arriere, et devirit tout eclairee ; ce sont deux de ces cailloux miraculeux que devait plus tard re- trouver Joe Smith. Jaret, longtemps ballotte, arriva enfm sur les c6tes d Amerique. Le Livre de Mor mon, curieux a plus d un titre, raconte par le menu, avec non moins d assurance, la vie et la passion d un Christ transatlantique. Cette Bible, dont certaines pages ont vraiment une grande allure, prevoit soigneusement les objections ; elle songe aux pole"miques futures et choisit avec art son terrain. Ses doctrines sont raisonnables et moderees. Elle n admet point le peche" ori- ginel et ne declare pas 1 enfant coupable avant d etre n6; on peche par soi-meme, non par les autres; aussi le bapteme n est-il administre qu a 1 age de raison. Chose etrange, la polygamie est absolument interdite *. Le 6 avril 1830, 1 figlise nouvelle se fondait a Fayette (N.-Y.) ; pretres et fideles n ^taient que six ; mais des Tannee suivante ces six personnages peu- vent de"ja etablir deux succursales, Fune a Geauga l.aL on s autorisera de 1 exeraple du saint roi David et du saint roi Salomon pour prendre plusieurs femmes ; mais ceux quiagiront ainsi seront condamnes par le Seigneur. (Livre de Mormon, page 112.) BRIGHAM YOUNG ET LES MORMONS 115 (Ohio) , 1 autre a Jackson County (Missouri). Les apotres se multiplient ; une Bible a la main, ils parcourent les fermes et les villages; pas de commentaires savants et compliques : ils s en tiennent a la lettre plus facilement comprise par la foule que Tesprit. Leurs etablissements prosperent, mais leurs richesses trop grandes et trop rapides excitent la haine de leurs voisins : cette haine aveugle accuse les Mormons de bruler les paturages, d empoisonner les puits, de depouiller les Gentils. Bientot les Mormons se voient obliges de solliciter la protection du gouvernement qui confesse naivement son impuissance a les de"- fendre; c ^tait renier de bons citoyens, les pousser a la guerre civile ; a cette epoque cependant on ne pouvait invoquer contre eux rimmoralite d une poly- gamie qui n etait pas proclame e encore. En 1838, ils sont contraints de quitter 1 Ohio et de fonder Nauvoo dans le Missouri ; ils n y trouve- rent point le repos : leur prophete Joe Smith, accuse" cinquante fois, cinquante fois declare innocent, est jete" en prison une derniere fois avec son frere ; une bande d assassins, le visage noirci, penetrent dans leurs cellules, et les egorgent : condamnation sans appel. L Eglise mormonne venait de recevoir le bapteme du sang : ses deux premiers apotres 6taient deux martyrs. Maisundesastre plus terrible encore e"tait reserve" aux Mormons . Les Gentils attaquerit leur ville et brulent leur 116 PROMENADES ET CHASSES temple ; ils avaient choisi le moment ou la jeunesse mormonnc, conduite par ses elders, accomplissait de Nauvoo & la cote du Pacifique, a travers le grand desert americain, cette marche heroi que qui sauva la Californie. Les Saints des Derniers Jours durent cam per mornes et desesperes en vue de 1 incendie qui devorait leurs propres maisons et leur Tabernacle ; frapp^s dans leur fortune et dans leur foi, ils etaient perdus, lorsque Brigham Young parut. Get homme d une domination surhumaine e"tait sans doute le seul etre capable de relever ce peuple abattu. Fils d un simple charpentier 4 , Le livre de Mormon lui tomba par hasard entre les mains; seduit par son style etrange et sa doctrine simple, il alia directement trouver Joe Smith & Kirkland; le maitre remarqua 1 intelligence du neophyte, et lui predit les plus hautcs destinecs; ilen fit un mission- naire, et 1 envoya en Angleterre precher la doctrine veritable ; aussitot plusicurs milliers de nouveaux convertis debarquent en Amerique ; sa parole avait plus fait pour 1 Eglise que les revelations meme du fondateur de la secte; apres la mort de celui-ci on se rappelait les e"clatants services du Mormon-voyageur, et le grand Concile lui confe"rait la dignite supreme : il etait sacr6 Prophete. 1. Brigham Young naquit & Wittingham (Vermont), le 1" juin 1801. BRIGHAM YOUNG ET LES MORMONS 117 Le nouveau prophete ne souffrc pas que les Mor mons supportent plus longtemps Ics injures et les coups des Gentils : il cherche un nouvel empla cement pour le Tabernacle. Dieu ne pouvait laisser longtemps son porte-parole dans I embarras; une revelation indique Brigham Young le lieu reserve* par le Seigneur auxDerniers Saints ; Dieu designe un desert inconnu de tous ; qu importe ! a la tete de quelques hommes hardis le Prophete entreprend un perilleux voyage. Apres de longues journees de marche il de*couvre enfin une large vallee : un grand lac dort immobile dans un cycle de monta- gnes ; c est le paysage que Dieu lui a montre dans son reve. Mais il faillit ne pas revenir; les Sioux lui volerent ses chevaux, et la petite troupe, ne pouvant poursuivre les buffalos, pensa mourir do faim. Brigham Young ne retrouva plus ses freres cam- pes devant Nauvoo ; les Gentils les avaient repousses jusque dans 1 Iowa : Vos victis ! Au printemps de 1 annee 1845 fut organisee la grande emigration ; chacun recut 1 ordre de vendre ses i ermes ct ses terres pour acheter des chariots , des chevaux et des provisions; ce fut un grand sacrifice; il fallait laisser dcrriere soi les objets que Ton aimait et laire profiter les Gentils de ces ventes doulou- reuses. Enfin le pcuple entier se met en marche, le Prophete montre la route ; huit cents wagons se 7. 118 PROMENADES ET CHASSES suivent et traversent un pays inexplore", presque sans ressources. L energie du chef ne se dement pas un instant : il encourage les faibles, raffermit les tremblants. Le voyage est long, les privations cruelles. Moise avait du lutter centre les detail- lances de son peuple, et re"primer des revokes ; le peuple de Brigham marche avec une impas sible serenite; qu importent la faim, la soif, les lassitudes? leur prophete les mene k la Terre Promise. Brigham Young s egare : les souffrances des pelerins en sont plus longues et plus penibles; pas une plainte! Us debouchent enfm d un etroit defile : la terre d heritage reservee aux Derniers Saints est dcvant eux! Us tombent a genoux. Bri gham Young avait perdu beaucoup d hommes durant ce long peleriaage; il n avait pas perdu une seule ame. Get Exode ne vaut-il pas la retraite des Dix Mille? La ville sainte devait porter le nom dc Jerusalem ; mais la ville sainte n etait pas creee encore. Quels obstacles rcnverser, quelles precautions & prendre pour Clever cette societe nouveau-ne e ! La fortune de la communaute entiere se chiffrait par mille dollars ; une telle absence de numeraire rendait impossibles 1 achat et la vente ; il fallait se contenter de 1 echange; toute transaction devenait un tour de force ; beau- coup se rappellent encore avoir pave sept melons d eau leur entree au theatre. BRIGHAM YOUNG ET LES MORMONS 119 La contree choisie e"tait aride : il fallut amener 1 eau des montagnes dans la plaine; la fertility actuelle du sol est le fruit d un labeur e"nergique ; rien ne pouvait rebuter Brigham Young ; il semble en verite que cet homme extraordinaire ait amon- cele les difficultes pour le plaisir de les vaincre ; quelques annees lui ont suffi pour m6tamorphoser ce desert en champs de moissons ; il a uni par des chemins de for et des telegraphes les differentes villes du territoire k Salt Lake City, et cette capitale elle-meme & la grande ligne de San-Francisco qui est comme un pont jete entre les deux oceans. Simple missionnaire, par le nombre de ses proselytes il fondait veritablement la secte mormonne ; devenu prophete, il ne cessait de Faccroitre ; il se reveJait maitre dans Tart d organiser Immigration d Europe et d attacher les nouveaux venus a leur patrie nou- velle ; il fut grand financier ; il se montra fin poli- tique; il a jou6 les hommes d Etat de Washington. Tant d efforts couronnes de succes ont porte a son comble la veneration des Mormons pour leur pro phete; ils 1 ont vu changer leur misere degradante en aisance assuree; ils lui doivent d etre devenus veritablement des hommes; ils Font senti leurs cotes dans les jours d infortune ; ils trouvent juste qu il soit k leur tete dans les jours de richesse. Brigham Young a cree FUtah, il est maitre absolu de ce qu il a cree ; sa puissance est infinie ; c est lui qui 120 PROMENADES ET GRASSES indiquc 1 endroit ou il faut elever^de nouvelles villes mormonnes; un emplacement lui semble-t-il favora ble, aussitot les Saints desigries abandonncnt leur pre miere demeure, et vont avec leurs femmes, leurs enfants, leurs outils, fonder la cite decretee ; ils delaissent sans murmure leurs interns etablis pour se creer des interets nouveaux ; ils quittent leurs rela tions et leurs amities deja vieilles et sures pour des relations et des amities incertaincs. Brigham Young fait venir un croyant dans son cabinet, triste et nu, semblable a tous les bureaux ame"ricains ; il lui dit : Pars, va precher aux nations la seule religion vraie. Le missionnaire se met en chemin, sans crainte des fatigues ou du danger, sans souci des railleries qui vont pleuvoir sur lui; le Prophete ordonne : il obeit. Brigham Young ticnt dans ses mains la maison religieuse ct la maison civile, le Tabernacle et le Covenant, alpha et omega du mormonisme ; il fait passer au Covenant tout homme ct toute femme nouvcllement arrives, les declare bons au service, et donne a la femme un mari, a 1 homme un fusil, car tout Mormon peut etre somme de combattre pour son figlisc. II preside les Endowments, dis- tribue aux Grades les etoffes decoupees en formes cabalistiques qu ils garderont jusquc dans le torn- beau ; il joue les roles divins dans les comedies bibliques qui accompagnent les rites secrets ; on le BRIGHAM YOUNG ET LES MORMONS 121 trouve & la fois sur tous les degres de 1 echelle : il complete et re" vise les moindres reglernents ; ildecrete les grandes lois et dirige le theatre ; il ordonne a tel Mormon d epouser le meme jour 1 ai eule, la mere et lafille, on refuse tout consentement au mariage de tel autre; il etablit la dime, il prend a chaque fidele la dixieme partie de son betail, de sa moisson, de son revenu, de son travail meme : il veut que 1 figlise soitriche pour rendre plus tard a ses ent ants une partie de sa fortune, supporter la pauvrete des mauvais jours, acheter des consciences; il s est enrichi avec elle et possede vingt millions de dollars. Jamais il n emmele les fils nombreux et compliques de sa vaste administration; son cerveau est bien pondere et Brigham Young peut etre dur, egoiste, despote, sceptique : il est grand. Jamais peut-etre un homme n a exerce" sur ses sujets autant de fascination que Brigham Young ; il fait proclamer sans emphase, par un apotre sans etole ni surplis, que lui-meme est 1 Elu du Seigneur; la foule s incline et croit; aucun apparat, aucune ceremonie dont la splendeur en troublant les sens trouble 1 esprit; il parle, semble-t-il, comme un autre hornme, mais une phrase, un seul mot devient oracle en tombant de sa bouche ; il a su organiser dans 1 Utah un pantheisme qui lui est entitlement personnel ; il est le Grand Tout dorit les autres ne sont qu une parcelle ; tout se resume en lui, tout 122 PROMENADES ET GRASSES part de lui, tout revient a lui ; il mene de front les inte"rets du Ciel, ceux du territoire et les siens pro- pres; pretres, fonctionnaires , soldats et citoyens, volontes, corps et ames,lui appartiennent ; il est a la fois Pape, Empereur et Dieu. J ai pu voir Brigham Young a son retour de 1 Arizona oil il se rend chaque annee pour soigner sa sante tres compromise 1 ; Faspect exterieur de Bri gham est peu imposant : une levite taillee a la diable, un foulard toujours noue autour du cou, une demar che paisible, donnent une apparence singulierement bourgeoise a cet homme extraordinaire, car il fut utopiste dans uri pays pratique, apotre dans un siecle de scepticisme. A bien etudier le visage, on le trouve brutalement faconne ; chaque ligne, par sa durete, concourt a la durete de 1 ensemble. Sous 1 ombre portee enorme des sourcils, le regard glacial fait involontairement songer aux basilics du moyen age. Large est le front, large aussi le bas de la figure : les machoires forment bosse. Des rides profondes font saillir les narines et vien- nent aux commissures des levres se creuser en trous noirs ; c est la que s embusquent les sarcasmes et les injures restees fameuses par leur grossierete meme. La bouche tourmentee et tordue en tous sens est le trait le plus vivant de cette physionomie : 1. II est mort quelques mois plus lard. BRIGHAM YOUNG ET LES MORMONS 123 la levre inferieure avance et donne une expression me"prisante, les coins abaisses donnent une expres sion d inflexible cruaute : le Prophete est loin de ressembler a un arch an ge. Les plus violentes accusations, les racontars les plus monstrueux circulent sur Brigham Young; on 1 accuse de faire perir par le plomb, le fer et la faim ceux qu il ne peut convaincre ; on lui prete, sans compter, des assassinats terribles et nombreux; ses Danites et ses Anges Exterminate urs devien- dront aussi legendaires que les bravi du Conseil des Dix ou les sei des du Vieux de la Montagne. Un de ces Danites, Bill Hickmann a public dans un livre qui se vend couramment la serie des crimes commis par lui-meme sur 1 ordre de Brigham; cet individu se promene tranquillement aujour- d hui dans les rues de Salt Lake City ; il avouera du moms que le Prophete n a pas fait preuve envers lui d une rancune de mauvais gout. Brigham Young entretient-il vraiment un corps d assassins ? Les Gentils 1 affirment ; les Mormons se contentent d en rire ; il est fort douteux en effet que jamais le President ait ordonne un meurtre isole qui ne pouvait servir sa puissance ; mais il se mon- tre impitoyable contre ses antagonistes. Lorsque le Mormon Joseph Morris se declara seul vrai Prophete et detacha de Brigham Young quelques fideles et quelques elders, Brigham envoya aussitot une petite 124 PROMENADES ET GRASSES arme"e centre les dissidents. Le general Burton les rejoint aupres d Uriitah et les bombarde ; les hymnes des Morrisites ne pouvaient lutter centre les boulets ; ils se rendent. Burton entre en triomphateur dans leur camp ; d un coup de revolver il abat le chef des schismatiques : Que pensez-vous main tenant de votre Prophete? demande-t-il aux Morrisites terrifies; deux, femmes indignees 1 appellent assas sin ; il les tue avec une precision qui temoigne d un grand sang-froid et s en retourne paisible ; la vraie cause avait triomphe. C est & Brigharn Young que les Mormons doivent ( institution de la polygamie ; elle repose sur une revelation faite par le Seigneur a Joe Smith (Nauvoo, 12juillet 1843); Smith la produisit, mais il n eut pas Tenergie necessaire pour la defendre ; il se retracta et la revelation fut declare e apocryphe. Brigham Young etait plus fort; il reunit en conseil les Apotres et les Anciens, exhume le document renie et le proclame a haute voix. L emoi fut grand parmi le peuple ; pour la premiere fois on h6site, on discute ; le Prophete sut mettre un baillon sur toutes les bouches, un bandeau sur tous les yeux ; il marcha le premier dans cette nouvelle voie ; loin de diminuer, la secte s accrut rapidement. Quels furent les motifs exacts de cette determina tion? La phrase de Smith : Les peuples polygames seront convertis a notre Eglise et voudront entrer BRIGHAM YOUNG ET LES MORMONS 125 dans la ville des Saints; instituons la polygamie pour qu ils puissent amener leurs femmes avec eux ; cette phrase est au moins naive. Faut-il croire a un simple caprice de Brigham Young pour une femme? II est trop intelligent pour satisfaire un caprice au peril de son prestige. A-t-il voulu se separer plus nettementdes autres sectes? Les femmes de son peuple etaient-elles trop nombreuses pour que chacune put pretendre a un homme? Ou bien les chefs de 1 Eglise mormonne ont-ils vu dans la polygamie une attraction puissante sur les hommes condamnes a perpetuit6 a la meme femme? Les missionnaires, chasseurs assidus des consciences, pourraient invoquer un nouvel argument, et les neophytes se laisseraient mieux seduire en s enten- dant murmurer a 1 oreille un mot synonyme de volupte\ Les nai fs ! comme on les a trompes ! La polygamie mormonne est loin d etre plaisante; les chefs de famille sont lirailles en tous sens par leurs nom- breux menages ; les fils de differentes meres recla- ment une me"me part d affection; les femmes posse"- dant des droits egaux, veulent des egards pareils, pis que cela, des toilettes pareilles ; le pauvre mari subit toutes ces exigences. Ce poly game n entend rien & la polygamie ; fenetres murees et porte close , voili le seul plan d un harem raisonnable; lui, bien loin d asservir ses fernmes, il leur laisse la plus grande 126 PROMENADES ET CHASSES independance ; il respecte leurs rivalites et les loge se pare ment au lieu de briser leurs volontes si completement qu elles puissent vivre ensemble sans jalousies et sans querelles ; de cette facon du moins il ne se priverait pas des reunions en com- mun dans lesquelles le maitre du harem oriental rassemble a son gre les beautes les plus diverses et les plaisirs les plus contraires; lui, il n est jamais a la meme heure que le mari d une seule femme. Sa polygamie est plus noble, j y consens, mais pourquoi a-t-il ressuscite cette vieillerie, s il hesite a en recueillir tous les avantages ? On le dit im moral ; c est tout simplement un maladroit ; combien il doit envier a certains peuples d Europe le di vorce, qui permet du moins, en epousant la femme que Ton aime, de quitter la femme que Ton n aime plus. La polygamie mormonne n est meme pas volon- taire ; un Mormon ne se marie pas a son gre ; il doit consulter le Prophete, grand agent matrimo nial de I Utah ; souvent celui-ci impose une nouvelle epouse au Mormon deja marie; des lors le mari doit prendre soin d elle, la loger, la nourrir, 1 entretenir enfin. Ces malheureux Mormons supportent un impot specialement invente pour eux : 1 impot sur la per- sonne ; taillables a merci, ils sont soumis a la corvee de 1 amour ; cette redevance bizarre peut charmer certaines femmes disgracie es qui se refusent a rester BRIGHAM YOUNG ET LES MORMONS 127 vieilles filles ; elle doit sembler parfois singuliere- ment lourde & ces maris malgre" eux. En fanatisme outre et une obeissance absolue aux ordres du chef supreme les soutiennent; mais avec une pareille clause, la polygamie, que nous traitons de licence devient tout simplement une obligation de"sagreable. II y a mieux : le mariage celeste est une theorie particuliere sur laquelle les Mormons eux-memes ne s expliquent qu avec de nombreuses reticences. Le mariage celeste n entraine pas forcement une prise de possession ; un homme peut epouser une femme hors d age : il b^neficiera de ses vertus qui attenue- ront ses peches. Un homme peut meme epouser des femmes deja mortes; on le scelle a ces cadavres; ces femmes-lci sont peut-etre les moins genantes. C est ainsi qu un Mormon pourrait etre polygame sans posseder cependant une seule femme en chair et en os. Les femmes se font sceller egalement; des lors elles appartiennent sur terre au mari veritable, mais elles jouiront durant l 6ternite du mari desire, que ce soit un Apotre, ou Brigham, ou meme Jesus ; la chair et 1 esprit sont egalement satisfaits. Combien de caricatures et de quolibets sur la plu- ralite des femmes ! Un dessin satirique represente le roi de 1 Utah a 1 heure du coucher, hesitant etper- plexe devant son bataillon feminin ; un autre peint une femme scellee, un simple squelette venant dans la chambre conjugate reclamer son tour de faveur. 128 PROMENADES ET GRASSES Combien dc livres surtout, d articles et de brochures, enfanta le mariage celeste! Maint pasteur anglican vint attaquer le tigre dans son antre ct perorer sous lacoupoledu Tabernacle. Dans ces tournois oratoires, maints coups furent bien ass^nes et bien pares ; ces longs commerages n ont pas ebranle" les Mormons, dont les oreilles fremissaient de colere & 1 attaque de leurs dogmes. En dehors des arguments the"o- logiques, les Mormons pour se defendre invo- quent les paradoxes ingenieux et, souvent, d accu- s6s, ils se font accusateurs. Chez vous, disent-ils aux Gentils, si unhomme deja. marie" s eprend d une autre fernme que la sienne, il commet 1 adultere avec elle ; chez nous, cet adultere n existe pas, puisqu il a le droit d epouser cette femme. Votre societe est rong^e par une plaie hideuse, la prostitution; nous n avons pas de prostituees, car nous donnons a chaquc femme un mari. Toute societe" doit multiplier ses membres; le grand nombre des enfants est une gloire pour le pere; vous, Gentils, vous craignez d etre genes dans votre fortune; vos femmes redoutcnt d etre amoindries dans leur beaute, et vous ne voulez point d enfants ; ils ne sontplus des j oyaux comme au temps des Gracques , ils sont un embarras. Vous nous accusez d etre les males d un troupeau; nous sornmes les peres de families nom- breuses et fortes. Nous avons plusieurs femmes legitimes; combien avez-vous de maitresses! fcRIGHAM YOUNG ET LES MORMONS 129 Qu adviendra-t-il des Mormons ? S ils avaient pu se garder du contact etranger, ils fussent devenus sans doute unepuissante nation. Sobres, patients, braves et surtoutcroyants, 1 epoque des grandes luttes les eut trouves pleins de force ; ils auraient peut-etre refait 1 epopee grandiose des khalifes. Malheureusement pour eux, le grand chemin de fer du Pacifique a transport^ notre societe" aux portes de la leur; Brigham lui-meme les a lances dans le tourbillon : il ne s est pas oppose a la construction du Trans continental. Mais pouvait-il 1 empecher? S il avait prevu son achievement rapide et le developpement inou i de 1 Ouest, il aurait fui avec son peuple vers le Sud ou dans une ile, comme on lui en a souvent prete 1 intention ; il aurait recommence 1 exode. La decouverte des mines d or attire dans 1 Utah une population aventuriere et dissolvante ; les Gentils affluent chaque jour plus nombreux ; dej& ils repre- sentent le quart de la population. Au milieu de cette foule qui se porte en avant, il est difficile de reculer. D un autre cote, la partie feminine jalouse l ele"gance des Gentilles; les pauvres Mormonnes, moms habillees, se sentent instinctivement inferieures aux paiennes, et le voisinage de ces femmes les contraint i me- diter chaque jour cette inferiorite. Leurs efforts tendent a epouser des Chretiens ou des Mormons recusants ; on appelle ainsi les Mormons monoga- mes. La polygamie qui fut, il y a peu d ann^es, un 130 PROMENADES ET CHASSES precieux auxiliaire pour 1 Eglise des Dcrniers Jours, doit aujourd hui disparaitre sous peine de causer sa perte. Le cabinet de Washington assiste impassible a cet imbroglio ; cette lutte d une ide"e anciennecontreune idee moderne le touche peu. Presse par 1 opinion publique, il desira un jour supprimer la poly- garm e, mais il se souvint a propos que Brigham Young pouvait mettre sur pied trente mille hommes , c est-a-dire une arme"e aussi nombreuse que les troupes regulieres des fitats. Par condescendance pour les Gentils, il etablit dans la vallee le camp Douglas, tandis que les Mormons, pour deTendre les defiles, placaient aux points culminants des rocs en e*quilibre sur leur plus petite base et que le moindre effort suffit a pre"cipiter; precautions egalement derisoires. Washington est d ailleurs force* de reconnaitre que les Mormons ont pour eux la lettre dc la Constitution, el que les persecutions aux- quelles ils sont en butte sont illegales ; il attend done paisiblement la mort de Brigham Young. Le Mormo- nisme , se dit-il , n est qu un homme, et cet homme, pour etre un demi-dieu, n en est pas moins mortel . Ccpendant, les Mormons designent deja le succes- seur de Brigham ; peut-etre le jour n est*il pas eloi- gn^ ou, devant les vques , les Anciens , en face de la foule assemblee des Saints des Derniers Jours, le Prophete lui-meme declarera que le Seigneur BRIGHAM YOUNG ET LES MORMONS 131 s est revele lui ct lui a designe le plus digne de le remplacer sa mort. Depuis Ciceron nous avons peu change, car ce jour-la deux augures pourront encore se regarder sans rire d . 1. Brigham Young en mourant a neglige cette precaution, et 1 Eglise est aujourd hui dirigee par les douze Apotres, a la tete desquels se trouvent Taylor, Pratt et le fils aine de Young. VIII LA GALIFORNIE Le grand desert ame"ricain. San-Francisco. La fievre de 1 or. Les maisons qui marchent. Lcs Chinois. Chauvinisme ca- lifornien. La forfit p6trifie~e. Les Geysers. Les Arbres Grants et la vallee de Yo-Seinite. Voici, entre Ogden et San-Francisco, une des parties les plus originates des Etats-Unis: le desert americain et la Sierra-Nevada. Le train, avant de s engager dans les plaines alcalines, vient raser les eaux magnifiques du Lac Sale" ; le tableau bien com pose" et bicn colore ne so montre qu un instant : gracieuse mais rapide vision. Aussitot se deroulent les grandes e"tendues plates et monotones, saupou- drees d*une poussiere blanche semblable a de la LA CALIFORNIE 133 neige tenue etcristallisee; 1 atmosphere devient acre, et Ton songe involontairement aux nombreux emi grants qui moururent de misere et de froid dans ce triste et lugubre sahara; le plus hardi Yankee n f ose encore pre"dire le changement de ce sable en terre fertile. La traversee de la Sierra-Nevada s accomplit gene- ralement de nuit ; mais un heureux accident nous fait derailler,et nous retarde dehuit heures; contraints d attendre le jour, nous ne perdons aucun detail de ces montagnes heurtees, de cette suite ininter- rompue de paysages grandioses : tantot, loin au- dessous de nous, un lac se cache sous les branches des pins gigantesques, tantot, entre deux sommets, se decouvre 1 etagement progressif des hautes col- lines, ou la succession lointaine des vallees. Le train monte peniblement ; il traverse les terres bou- leverse"es et les pentes eventrees par les cher- cheurs d or : c est en haut de la Sierra-Nevada que prend sa source le flot d argent qui des fitats-Unis ruisselle sur le monde entier. Cette traversee lente et longue semble trop courte et trop rapide a tous les voyageurs. San-Francisco ! Ce nom sonne a 1 oreille comme une poigne"e de pieces d or. La decouverte des mines jeta en Californie une foule aventureuse et har- die, sans prejuges ni scrupules, qui se ruait d un meme^lanvers un memebut;beaucoupfurentfoules 8 134 PROMENADES ET GRASSES aux pieds : il fallait des flancs robustes pour register a une telle prcssion; beaucoup s en revenaient la ceinturc gonflee de poudre et de pepites, qui furent ^gorges dans un ravin solitaire; beaucoup s etnient enriehis dans la montagne, qui furent a San-Fran cisco ruines par le jeu et les filles : toute maison 6tait un tripot, toute taverne un lupanar. Theatre des gamblers, la Californie e"tait le theatre de Lola Montes, cette amazone extraordinaire qui cravachait les plus rudes bandits , et maniait aussi habilement le revolver que la cravache ; d un coup de poignard elle clouait sur le tapis vert la main d un fiJou ; elle tuait en duel un journaliste impoli, et laissait loin derriere elle la chevaliere d Eon ou la Monja Alferez. Les vieux colons, ceux de 52, sont intarissa- bles quand ils e"voquent cette periode de la fievre d or feconde enetonnements, en meurtres, en fortu nes subites. La ville ne comptait que des hommes ; on signala un matin 1 arriv^e de deux etres hideux ayant & peine forme feminine ; ces deux creatures n avaient rien a perdre, elles gagnerent tout: les ban dits devenaient galants ; ils faisaient queue dans la rue, chacun d eux tenant a la main son petit sac de peau plein de poudre d or. On se battait partout, on buvait, on vivait a toute vitesse, les pouls battaient la fievre, la poudre d or ne tenait pas aux doigts. Combien regrettent cette existence faite de d^sordres, d impre vu, ou Ton s en- LA CALIFORNIE 135 dormait riche, pour se reveiller pauvre, ou Ton n e- tait meme pas assure de se reveiller; a ces coeurs durcis , changes en bronze , il fallait les emotions violentes, et les alternatives les plus contraires. Sur cette population prodigue et forte s implan- tait la population parasite: taverniers et marchands, qui ramassaient avec soin Tor tombe" de la main des mineurs. Les vivres, les outils se vendaient a des prix etonnants : un simple poulet valait un nombre respectable de dollars ; il fallait etre tres riche pour manger de la viande. Les maisons de ces industriels s agglomeraient, une ville grimpait cahin-caha sur les dunes sablonneuses : San-Francisco, Frisco de son surnom, etait ne". Maisons de jeux et maisons de filles furent les premieres assises d une ville magnifique ; aventuriers et voleurs furent le noyau d une population entreprenante et forte qui a garde de son origine premiere le gout des grandes affaires, des gains fabuleux et des fortunes rapides. San-Francisco possede maintenant des rues super- bes, des palais spacieux, des monuments gigantes- ques. Toutes ces constructions sont en bois, cedre rouge, palissandre ou noyer precieux ; elles se de"- montent ais&nent, et se transportent d un point a 1 autre : les habitations se promenent dans les rues, et c est une spe"cialite de la capitale de I Ouest d avoir des d^m^nageurs de maisons comme nous avons des demenageurs de mobiliers. 136 PROMENADES ET CHASSES Les rues sont pavers de briques, de planches ou simplement sablees ; quelques-unes sont planes, la plupart escaladent des collines ardues ; un sys- teme particulier de tramways, hales par des engre* nages souterrains hisse les passants au sommet; cette invention ingenieuse est toute californienne. Frisco adore les fleurs, chacun veut avoir son jardi- net, son gazon et ses roses tirees grands frais du sable sur lequel s eleve la ville ; un de ces jardins , appar tenant sans doute a un veritable ame"ricain, amateur de la difficulte vaincue, montre merne deux ou trois saules pleureurs. Les mineurs aux souliers fence s, au langage rude , aux manieres brutales, se sont metamorphoses en gentlemen & mesure que leurs cabanes se transfor- maient en maisons : le Californien est plus poli quele Yankee, la Californienne a plus de gout et de sobre elegance que les bas bleus de Boston, ou les misses bruyantes de New-York ; leur taille est micux dessi- nee, leur corsage plus etoffe, et si elles n ont pas la delicicuse mievrerie de leurs rivales de 1 Est, elles ont le teint plus eclatant, la demarche plus grave. Elles sortentle matin: & dix heures Montgomery et Market Streets sont pleins de promeneuses charmantes ; & midi la brise froide et humide les emprisonne chez elles. Les rues a cette heure sont fort desagreables : le vent jette la poussiere dans vos yeux ; la tempe rature change a chaque tournant ; au calme e*touf- LA CALIFORNIE 137 fant succede la bise froide; ete corame hiver on ne peut parcourir San-Francisco que porteur d un paletot; mais au sortir meme de la ville le climat toujours egal vaut les plus beaux climats d ltalie. A cote de la population blanche, riche et depen- siere s est constitute une nombreuse population jaune, pauvre et econome : les fils du Celeste Empire se sont approprie une partie de San-Francisco; plu- sieurs rues leur appartiennent sans partage. Ils s en- tassent vingt-cinq ou trente dans une miserable chambre, et se contentent par jour d une poigne"e de riz; supprimant ainsi les frais de logement et de nourriture, ils peuvent travailler pour un faible sa- laire, et depensent a peine pour tout leur entretien les cinq sous que FAmericain consacrea son journal. L irritation des Califbrniens obliges par cette con currence & diminuer le prix de leur travail, s accentue cliaque jour ; ils accusent les Ghinois sales, puants , et sans femme ni famille, de corrompre leurs lilies et d empoisonner Fair de leur cite. II n est pas de mauvais tour qu on ne joue a ces malheureux : on les bafoue, on les insulte ; c est a qui organisera contre eux des manifestations hostiles; les passants s amuserit a couper leur queue ; un ta vernier prend pour enseigne ces mots, Mort au Chinois! Le pays libre entre tous a entrepris une vigoureuse croisade qui se terminera peut-etre par une Saint-Barthe"lemy des jaunes. 8. 138 ROMENADES ET CHASSES L e"tranger preTere San-Francisco aux cit6s de 1 Est; il y trouve la vie materielle la plus facile; il descend dans un hotel merveilleux ou sont reunies les dernieres inventions du confort. Palace est en effet le premier hotel du monde : une cour immense a ciel de verre sert de promenoir, et au dernier e"tage so trouve le jardin d hiver, decore de palmiers et de plantes rares; les chambres sont vastes et riches ; partout 1 cspace donne la sensation du luxe. Get Edifice occupe a lui seul un petit quartier de la ville ; chacun y vient flaner, rendre ses visites ou diner, et le voyageur de passage voit defiler ainsi tout San-Francisco devant lui. La baie est tres 6tendue; les ferries emploient trois heures & la traverser. II ost rare que le brouillard se dissipe assez completement pour degager I ensemble, mais nous avons eu la bonne fortune de la parcourir par une aurore lumineuse ; 1 air etait assez transparent pour nous livrer les details les plus lointains; les sables miroitaient sous les rayons obliques ; le profil inodere des iles et des collines portait une crete d argent pale ; et les fameuses Fortes d Or s ouvraient toutes grandes sur le Pacifique. Les campagnes qui avoisinent San-Francisco sont des mieux cultivees; quelques champs plantes de froment sont tellement etendus que neuf machines aratoires, du meme coup fauchaut, battant et met- LA CALIFORNIE 139 tant le grain en sac, partent le matin sur une meme ligne et n arrivent que le soir au terme du sillon. L agriculture est rendue facile par la regularite des saisons; la secheresse dure assez longtemps pour permettre au fermier de rentier sans hate son grain ou ses fourrages ; il peut ainsi avec tres peu de bras faire une besogne enorme. Les Californiens ignorent le coup de feu des fermiers europeens a 1 epoque de la moisson ou de la vendange. La duree de la se"- cheresse detruit le pittoresque des bois et des cam- pagnes ; la Californie, malgre sa richesse, ressemble durant Fete* a un desert ; arbres et pres revetent une teinte uniforme; leur nuance pain-brule perce a peine sous une epaisse couche de poussiere ; cette poussiere est intolerable; elle est si legere et si fine qu elle flotte dans I atmosphere, et penetre partout; mais elle n empeche pas les fruits de murir, et les Californiens peuvent, a bon droit, au point de vue productif, vanter leur climat et leur sol. Us poussent cependant cet orgueil a un point excessif; un Gascon de la Gascogne hesiterait peut- etre a parler de son pays comme ils parlent du leur. Cette vantardise est si naturelle qu elle sauve les Californiens du ridicule, et leur bonne foi fait par- donner leur chauvinisme outre. Les Californiens pretendent, (naturellement), qu au- pres de leur capitale se trouvent les plus grandes curiosites ; les journauxdecrivent avec enthousiasme 140 PROMENADES ET CHASSES les geysers et la foret petrifie"e. La for&t petri- fiee ! quel nom poetique et gracieux ! Je m atten- dais a voir des arbres et des rameaux de pierre : rien de tout cela n existe. Sur le flanc d une col- line, quelques troncs sont tombes ; 1 action du temps et d une source calcaire a change leur tissu ligneux en tissu solide ; on a d^blaye un peu de terre autour d un de ces arbres sans branches ni ra- cines ; quelques souches pierreuses percent le sol. Voila cette foret petrifie e decrite en trois cents pa ges par une dame doiit 1 enthousiasme m incite a faire une promenade longue et fatigante qui aboutit a une deception absolue. Je pousse jusqu aux geysers. La route qui nous y conduit est accidentee : c est un e"troit cordon replie en zigzags innombrables ; pas un de nos sportsmen ne songerait a faire passer son four in hand par un semblable sentier; mais 1 intrepide Foss, the best weep, le meilleur fouet du monde, (parbleu!), y lance au galop les six chevaux atteles a notre legere diligence; souvent les deux premiers sont hors de vue, tant le coude est aigu. Mais ils connais- sent la route aussi bien que Foss et ne cessent de galoper. Le precipice est effrayant ; parfois nous rasons 1 extremebord du chemin; ma voisine, grosse epouse d un droguiste tres maigre, commence par des exclamations admiratives; mais la terreur la gagnant, elle finit par des cris d effroi et somme LA CALIFORNIE 141 maitre Foss de marcher plus lentement ; il re"pond par un magnilique roulement de coups de fouet, qui affole les chevaux et la pauvre grosse dame ; celle- ci laisse tomber sa te"te sur mon epaule, et m en- toure de ses bras ; la terreur de cette personne et mon etouffement ne cessent qu aux geysers. Ces pretendus geysers sont simplement des sourcesbouil- lantes; la gorge d ou elle jaillissent est etrange : les efflorescences de soufre et de salpetre tapissent les talus de cristaux multicolores; le sol est brulant, 1 odeur nauseabonde. Le guide nous contraint de gouter les eaux de"testables de chaque source; il donne lui-meme 1 exemple et avale un grand nom- bre de verres pleins de liquides de gouts et de tem peratures differents; il nous conduit a sa source favorite, qu il appelle la source du th&. C est a cette source d encre delayee d eau que 1 infortune vient chaque soir pre"parer son breuvage. Quelques-unes de ces sources sont couvertes d un plafond rocheux; leur vapeur s echappe par d ^troites ouvertures avec des sifflementsaigus. L enthousiasme californien a baptise pompeusement chaque recoin : Source du Diable, Bruit d Enfer, Glissade de 1 Amant, que sais-je encore? Un arbre creux s appelle Boite aux lettres. Chacun depose dans le trou sa carte ou son appreciation sur les magnifiques geysers. La grosse dame s absorbe dans la confection d un sixain qui arrache des cris d admiration a la societe". 142 PROMENADES ET GRASSES Apres ces deux experiences, la foret pe trifie e et les geysers, j hesite longuement a en tenter une troisieme, celle de la vallee de Yo-Semite et ses Arbres Geants. Je recueille les renseignements les plus minutieux, et 1 admiration est si gene"rale, 1 en- thousiasme si universel, que je me decide apartir. Le chemin de fer me conduit a Merced ; de cette ville part la diligence desservant la valle"e. Nous sommes au grand complet ; tousmes compagnons sont Anglais, c est-a-dire gens a pousser des exclamations a chaque mauvais endroit, pourvu que le cocher leur affirme que le paysage est pittoresque. Tout le monde les a rencontre s, ces Anglais graves, compasses, admira- teurs ! Us se ran gent 1 un pres de 1 autre, regardent le meme point, font les memes mouvements, lachent les memes exclamations nasillardes, au Rhigi, en Egypte, a Constantinople. Un magnifique rayon de soleil, brise" par les asperity s de la montagne, rej ail- lit sur la valle e; ils ne regardent meme pas; ce coup de soleil n est pas mentionne dans leur guide. Mcs Anglais a moi 6taient melanges d Australiens, quel- que chose de plus que des Anglais. La route court de Merced aux collines a travers une plaine caillouteuse ; des flots de poussiere tour- billonnent autour de nous ; nous marchons environne s d un nuage 6pais comme les dieux antiques ; impos sible d ouvrir les yeux ou la bouche. A chaque relai, 1 hotelier et ses aides se pr6 cipitent et a grands coups LA CALITORNIE 143 de plumeau epoussettent les voyageurs ; Ton se hate de plonger sa tete dans 1 eau et de dissoudre la couche epaisse de sable qui se moule sur la peau. Les Anglo- Au straliens ne recouvrent la parole que devant le dejeuner servi au rancho de Clark. M. Clark, plus generalement le capitaine Clark, loue des betes pour 1 excursion obligatoire aux big- trees, les Grands Arbres. Chacun enfourche un ani mal qui a de lointaines res semblances avec un cheval, et nous partons tous a une allure qui n est ni le pas, ni le trot, ni le galop. Nous traversons une admirable foret : les pins de toutes varietes y attei- gnent des dimensions enormes ; les plus beaux sont les yellow et les sugar-pines. Une mousse d un eclat extraordinaire capitonne leurs branches colos- sales ; la rectitude des troncs est tonnante et le dome de feuillage prend naissance tout a leur som- met. Dans la foret regnent le demi-jour mysterieux et le silence imposant des grandes cathe"drales . Les Anglais passent sans lever les yeux ; ce n est point cela qu ils sont venus voir. Tout a coup un brouhaha nasillard m avertit que nous arrivons devant un big-tree ; je rejoins mes compagnons en train de s exclamer. Je demeure stupefait ; jamais je n avais imagine^ une colonne de dimensions aussi colossales, ni surtout une telle harmonie dans la proportion; car, peut-etre plus que la grosseur de ces arbres grants, il faut ad- 144 PROMENADES ET CHASSES mirer leur Elegance de forme, la nuance rou- geatre et seduisante de leur ecorce, la perfec tion de leur tronc et 1 heureux agencement de leurs rameaux enormes, enfin leur age venerable, l,300ans. L admiration californienne, malgre sa faconde, est restee au-dessous de la verite. Les plus remarqua- bles de ces arbres, donnes par le Congres a la Ca- lifornie comme monuments historiques , sont le Monarque tombt, le Telescope, creux et e cime , du fond duquel on apercoit le ciel comme du fond d un grand puits ; les Trois Freres et I Empereur Noton, qui porte le nom d un pauvre fou qui se pro- mene dans les rues de San-Francisco deguise en archi-ge ncral ; enfin YOurs gris, geant parmi les geants. Deux ou trois de ces colosses mesurent plus de 100 pieds de circonference I tandis qu un buche- ron habile abat en deux jours le plus gros arbre de nos forets, pour abattre un big-tree, il ne lui faut pas moins de cent dix journeys de travail : trois mois et demil a travers la souche d un de ces arbres gigantesques, une diligence a six chevaux galope toute attetee; un autre, abattu et creux, forme un tunnel qui livre passage a un cavalier ; toute notre party, dix liommes monies, a trouve" place dans la cavite" d un stquoyah ! La d^couverte de ces mammouths v6gtaux date dc 1852. Un chasseur, A. T. Dowd, engage" pour tuer LA CALIFORNIE 143 du gibier et nourrir une compagnie de bucherons, les vit le premier ; il les mesura avec stupefaction, et, revcnu au camp, en fit une description enthou- siaste a ses compagnons; une incredulite generate accueillit scs paroles ; il fut accuse de humbug et ne put decider un seul bucheron a 1 accompagner jusqu a ces arbres etonnants. Quelques jours apres il revint, annoncant qu il avait ttie un ours super be, et pria ses camarades de 1 accompagner le lendemain pour le depecer et le rapporter au camp. Le lendemain etait un dimanche : tous partirent; Dowd les conduisit au pied de Farbre, leur demandant : Suis-je un menteur? La nou- velle se repandit rapidement. Un Anglais, le docteur Lindley, ecrivit la premiere description de cet arbrc et Fappela Welling tonia au grand desespoir dcs Americains; heureusement pour eux, un botaniste francais demon tra queM. Lindley s etait trop presse d appliquer un nom anglais a cet arbre americain, ct que le wellingtonia et le seguoyah, deja connu, n 6taient que deux varietes du meme vegetal. Wellingtonia fut raye du dictionnaire botanique ; les Yankees en t6moignerent une joie immoderee dont Fexpression se retrouve dans tous les livrcs publics par eux sur les big-trees. Nous nous arretons a de pittoresques cabanes, dont les proprietaires nous offrent des lambeaux d ecorce et de bois arraches aux sequoyahs, des spe- 9 146 PROMENADES ET CHASSES cimens de cinabrc et des cannes de manzanita, petit arbuste qui croit en abondance dans la montagne. A un tournant, un meme cri d admi ration sort de toutes les poitrines ; la vallee de Yo-Semite est a nos pieds, crevasse prodigieuse entre deux parois de roches verticales sans aretes ni contreforts. Comme la foret, la vallee a ses colosses : le Capi- taine, bloc hautain, qui s elance d un seul jet a trois mille trois cents pieds sans une fissure, sans une bosse, sans un defaut ; la Sentinelle, roc soli taire dont le regard atteint a peine le sommet ; les Trois-Freres, splendide trinite d aiguilles granitiques; le Dome, demi-sphere enorrne, ncttement tranchee en deux ; la Cathedrale et ses tours orgueilleuses ; les Arches Royales, portiques dignes des vieux Titans. Descendu dans la vallee, on eprouve une vague sensation d emprisonnement ; le regard se heurte de trop pres aux murailles de granit ; on se sent op- presse dans les couloirs aux parois trop hautes et trop rapprochees, et Ton reste un peu eft raye de sa propre exigiiite au milieu de tant de grandeur. II ne manque qu une chose a cette superbe valJee, la couleur ; les arbres sont ternes , les rocs gris sont sans eclat; mais la nature a multiplie les mer- veilles pour racheter ce defaut d un de ses plus beaux ouvrages ; les deux chemius cotoyant la Mer ced valent les plus superbes points de vue et les plus jolies routes des Alpes; le lac Miroir reflete si dis- LA CALIFOKNIE 147 tinctement ses rives que ses photographies peuvent indifferemment se regarder par le haut et par le has ; partout les cascades se precipitent : celle d Yo- Semite tombe d une hauteur de mi lie metres ; celle de Vernall est la plus grandiose chute d eau qu on puisse rever; aucun artiste n irnaginerait pour elle un cadre plus admirable que son cadre natural; celle de Nevada est aussi puissante que celle de Bridal- Veil est gracieuse : Bridal-Veil, le voile de la fiancee ; elle merite ce nom poetique ; transparente et fine comme untissu, le vent la deroule, 1 agite, et se joue dans ses plis comme dans unegaze legere. Des industriels ont trace des sentiers conduisant aux differents points de la vallee; on en profite moyennant une legere contribution; ces sentiers, appeles toll roads, routes payantes, sont faciles et bien entretenus ; les excursions se font a cheval et sont un veritable plaisir; on se lie aisement dans les hotels et Ton organise denombreuxpiqtie-niques. Quelques jeuncs filles de San-Francisco visitaient la vallee et, sans etre fast, ne montraient aucune fausse pruderie; la gaiete do ces charmantes compagnes, qui faisaient allegrement trotter leurs monturcs sur les pentes escarpees, guerissait la fatigue des longues promenades; ainsi, de partie en partie, de diners en diners, d eclats de rire en eclats de rire, nous avoris consacre a cette vallee quatre fois plus de temps que nous ne 1 avions decide. IX INDIENS ET BUFFALOS Arrived a Dodge-City. hhard place. Bill Hicock. Depart pour la chasse aux bisons. Les Skungs. Notre premier buffalo. Un chef indien. Les Choyennes. Extinction rapide dcs buf- falos et des Indiens. Le camp des Arapohes. Chasses a courre, au revolver et a Tare. Nous rcprenons le chemin de Dodge. La tempete de neige. Arret force" au camp Supply. Une longue e"tape. Une querelle. Perdus dans la neige. La disette. Retour a Chicago. Nos 6trennes du jour de 1 an. Nous avons quitte ia Califbrnie ct nous void reve- nus dans le Colorado, a Denver, la ville qui nous sert de quartier general. Nous nous inlbrmoris aupres de tous les chasseurs de 1 endroit ou nous pourrons trouvcr des troupoaux de bisons. Aucuu ne peut nous repondre. Enfm deux princes autricbiens et leur domestique, (les trois princes, commc nous les INDIENS ET BUFFALOS 149 enteudons appeler autour de nous,) descendant a 1 hotel : deux tetes et deux queues de buffalos font partie de leur bagage; ils racontent quo ces buf falos onl ete tues par eux dans les environs de Dodge-City (Kansas), et ils ajoutent negligemmcnt qu ils ont rapporte a peine la dixieme partie de leur butin. Le lendernain nous sautons dans un pullman et nous ne nous arretons qu a Dodge. La premiere iiouvelle que nous y apprcnons est que les trois princes n ont pas tue de butfalos. Nearimoins, nous tenterons 1 epreuve ; nous bat- tons le pave, ou plutot le plancher de Dodge, en quete d un guide ; 1 expedition est difficile a orga niser , mais nous fournit 1 occasion de faire con- naissance avec la ville la plus rough qui se puisse rencontrer sur toute la ligne du chemin de fer, Dodge, un bourg perdu au milieu des plaines sans fin du Kansas, le type accompli des cites de 1 Ouest; une population de 300 homines, 15 femmes, 500 chiens, lui a valu le titre pompeux de ville ; ni manufactures, ni usines, c est un rendez-vous de chasseurs et d aventuriers. Cette rude place, hard place comme Ton dit ici, compte presque autant de bandits que d habkants et les rowdies de 1 en- droit s y offrent encore de temps a autre unhommc pour dejeuner ; la vie d un homme ici est loin de valoir le prix d un poney. Dodge ne connait que deux classes de commer- 150 PROMENADES ET CHASSES cants : les marchands de peaux de bisons et les proprietaries de saloons, ou debits de whisky ; dans ces saloons tient toute la vie des habitants : 1 alcool, les filles et les parties commencees avec les caites, terminees avec les levolvers. L auberge de Dodge presente un cuiieux spectacle aux heures des rcpas. La foule des habitues s amuse a se ciibler des detritus de leurs assiettes ; au milieu de ces individus un petit bonhomme de sept a huit ans venu seul a table et commandant seul son diner avec une magniiique assuiance; en Amerique, il n est pas rare de voir les gamins emancip^s des cet &ge ; mais celui-ci possede une education posi- tivement avance"e : il crache plus loin et siffle plus fort que ses voisins. Dans la chambie commune les sieges disposes autour du poele de fonte sont massifs, indestructibles, capablesde resister aux positions les plus americaines. Le maitre de 1 auberge se met a nos ordres et nous aide dans nos recherches : tout d abord il va nous presenter au sheriff et a un notable de la ville, tous deux grands chasseurs et qui, dit-il, se feront une fete de nous accompagner. II nous conduit a un saloon tenu par le notable. L interieur de ce bouge offre un tableau saisis- sant : une fumee lourde, e"paisse, forme un nuage dans lequel des ombres s agitent confusement ; quel- ques hommes remuent des cartes; d autres, absor- INDIENS ET BUFFALOS if>1 be"s dans les douceurs du gin ou de la chique, affec- tent des poses dignes de clowns 6me" rites, les pieds presquc au plafond, latete presque au plancher. Une douzaine de ces grands levriers nerveux qui attei- gnent les daims et les antilopes a la course, se roulent nonchalamment autonr du poele. Dans un coin, quelques ivrognes, incapables de se lenir en equilibre, s accoudent au bar traditionnel. Une femme, machonnant un cigare dont les dimensions effrayeraient plus d un i umeur, parcourt les groupes, s echappant des bras de Tun pour tomber sur les genoux de 1 autre. Notre guide nous presente dans toutes les regies au sheriff ct au notable. Ces deux amis se livraient an divertissement favori des Americains, le jeu de bil- lard a quatre billes. Sans interrompre leur partie un instant, sans manquer un carambolage, ces messieurs nous adressent quelques questions sur 1 excursion projetee : De quel cote pensez-vous aller ? Vers le sud, ou sont les buffalos. Combien de temps chassez-vous ? Un mois, peut-etre plus, peut-etre moins. Combien d hommes comptez-vous em- mener ? Aucune escorte : un cocher pour nourrir Tattelage, un cuisinier pour nous rendre a nous- memes ce bon office. Mais vous rencontrerez des Indiens. Us ne sont pas en guerre. Un certain Dutch Heinrich est aussi la-bas ; il mene une bande de desperados etde voleurs dechevaux. Bah! nous 152 PROMENADES ET CHASSES avons nos revolvers et Dutch Hcinrich serait mala- vise de s en prendro u des chuvaux de lounge. Nous ii avons pu obtenir du sheriff et de son ami aucune reponse decisive; mais le lendemain, nous de"nichons un guide dans un autre saloon ; par poli- tesse cependant nous faisons dire au sheriff et au notable, que, s ils desiraicnt prcndre part & la chasse, nous etions disposes & leur tburnir des che- vaux et & les deTrayer de toute dcpense. Us declare- rent accepter avec reconnaissance, a la seule condi tion qu il leur serait verse le meme salaire qu & notre guide. Nous les avons laisses & Dodge. Le guide est trouve ; il faut preparer maintenant les ustensiles de cuisine, la tente, tout Youtfit ; nous courons la ville ; que d etudes iutercssantes, que de types heurtes, que de physionomies tranchees ! Celui-la revienl du Texas ; il pousse devant lui des boeui s voles ; il se vante hautcment de son succes ; cette annee lui a etc favorable ; il sera probable- ment lynche I aunee prochaine. Un autre arrive des Collines-Noires ; il aguerroye" contre les Indiens, tue quelques-uns d entre eux et vend leurs scalps 20 dollars piece ; car on i ait ici le commerce des chevelures : Vous partez demain, nous dit-il, je pars aussi ; nous nous reverrons la-bas. Nous repondons : Tantmieux ; c eut ete tant pis, car nous avons appris plus tard que le drulc faisait partie de la bande de Dutch lleinrich. INDIENS ET BUFFALOS 153 Le chef de police, le marshal, se prend pour nous d une subite affection et ne nous quitte plus ; il nous enlrelient des aventures mouvementees de sa vie; il nous raconte les exploits qui Font fait expulser des fitats de 1 Est ; ce haut fonctionnaire, charge de veiller a 1 ordrc cle la ville, est toujours ivre-mort. 11 n esl si petite ville qui ne possede son heros ; Dodge a le sien : 1 ancien marshal de la ville, un certain Bill Hicock. Ce personnage a peine mort, est dja legendaire; il compte de nombreux litres de gloire : il a lue Irenle-sepl personnes. Chacun repete ses hauls fails, chacun vante son habilet fabuleuse a tirer le six-shooter. Placant deux cibles, Tune a droite, 1 autre a gauche, il y envoyait des deux mains en memo temps les six balles de ses revolvers ; Ian- cant son poney enlre deux arbres, il alteignail les deux troncs au galop de son cheval. A Dodge il tua deux homines de deux coups de feu simultanes et Ton prelend merne qu il les tua les mains croi- sees ; a la suite de eel exploit, il fit une encoche aux deux canons d ou etaient sorties les deux balles; notre ami, le marshal actuel, aheritedeces revolvers fameux, il nous montrc la marque avec orgueil el respect ; a Dodge, on donnerait mille dollars pour cesreliques... si quelqu un a Dodge possedait mille dollars. Bill inspirail une lerreur inoui e : un Irian- dais avail jure de 1 assassiner : Bill se trouvait dans 9. 154 PROMENADES ET GRASSES un saloon, appuye centre la fenetre ; 1 Irlandais etait dans la rue avec son fusil charge de chevro tines jus- qu a la gueule ; 1 epaisseur de la glace seule separait la tete de Bill de 1 extremite du canon : le coeur manqua h. 1 assassin, il n osa presser la detente. La grande superiorite de cet homme au milieu de ban dits qui tons etaient habiles k manier 1 arme natio- nale, c etait 1 inconcevable rapidite avec laquelle ses securer* se trouvaient tout armes dans ses mains : Us ne pourront, disait-il, me tuer par devant. Bill Hicockfut prophete : tandis qu iljouaitaux des, un de ses ennemis lui logea line balle derriere 1 oreille. Le marshal nous indique une maison de lilies ou nous trouverons des chevaux pour notre expedi tion, car le proprietaire de 1 etablissement cumule des industries differentes. Son ecurie est peu nom- breuse et notre choix est bientot fait ; demain nous nous mettons en route. 2 decembre. En marche! Nous avons quitte Dodge un peu tard dans la journee, et Ton se hate pour atteindre le premier campement avant la nuit. Mac Ginty, notre guide, est en tete. Mac Ginty nous plait beaucoup : une bonne partie de son exis tence s est passed a chasser ce gibier que nous cher- INDIENS ET BUFFALOS 155 chons ; il a les qualites d un chef d expedition : de*- cision, energie. Physionomie bardie, nette et calme, mais deparee par une fluxion apparente : la chique perpetuite. Nous galopons sur ses pas; malgre leur piteuse apparence, nos petits poneys blancs ont de la vitesse et du fond ; d ailleurs nos gigan- tesqucs eperons de picador nous garantissent leur bonne volonte. Derri ere nous vienfc le wagon qui porte nos muni tions et nos fusils; 1 attelage se compose d un chevalet d une mule : Tun pour trotter aux descentes, 1 autre pour tirer aux montees. Sur le siege le cocher et le cuisinier. Ludovic, notre maitre-queux, est un rascal a tous crins, ayant exerce tous les metiers, couru toutes les routes, attrape de ncmbreux horions, (trouvez done ici des hommes dont la peau ne compte pas plu- sieurs trous), en un mot un regular rowdy . Dans une querelle, le mois dernier, un ami lui a casse" le bras d un coup de revolver ; depuis ii est sans ou- vrage ; nous 1 avons engage moyennant un dollar par jour, somme tres modeste pour le pays ; mais en France quel cordon bleu nous aurions a raison de 150 francs par mois ! Notre cocher Uncle Bily le vieux Bill, est un rascal de variete differcnte : il n a jamais fait aucun metier et n est propre a aucun. Cocher par occasion, il est incapable de seller ou de harnacher un cheval ; 156 PROMENADES ET GRASSES malcontent par principo, recriminant contrc la route, les mont^es, les descentes, le sable, la neige, lechaud, le froid, nous lui devons de con naitre tout le chapclet des jurons de la langue angiaise. Cc vieillard terne et silencieux quand ilnesacre pas, ne se reveille qu a la vue du whisky ou lorsqu il parle des filles de Dodge. Alors son oeil vitreux s alluinc et un rire grossier, rire de faune, deride sa trognc rouge. II est ignoble. Au soleil couchant nous avons atteint le rancho qui marque la premiere etapc : nous couchcrons ce soir au milieu d hotes a tetes patibulaires : chas seurs de profession, trappeurs, conducteurs d atte- lages, mules-skinnners, ecorcheurs de mules, dit 1 argot ; nos revolvers nous serviront d oreiiler. 3 decerubre. Nous avons quitte le rancho do bon matin. La route est rnoins monotone : quelqucs collines ondulent la plaine. De loin en loin d anciens camps de soldats destines a proteger les blancs contre les Indicns, avant-postes utiles il y a cinq ans, abandonnes au- jourd hui. Lc froid est plus vii : les trous d cau et les creeks que nous traversons sont geles ; pour s abrcuver, les chevaux brisent la glace avec leurs pieds. Le temps presage la neige, et Mac Ginty craint uri storm : ces tempetes sont eilrayantes dans ces cootrees ; elles IND1ENS ET BUFFALOS 157 surviennent avec uno rapidite inoui e et les homines surpris & quelques milles de toute habitation gelent a mort en quelques heures. Mais nous atteignons sans encombre le second rancho, le dernier que nous rencontrerons ; nous preferons ce soir dresser la tente ; mieux vaut encore cet abri qui est a nous que la chambre infecte du rancho qui est a tout le monde. Avant de planter ies piquets, Mac Ginty inspecte soigneusement les environs, ct regardc s il ne de- couvre aucun trou de skungs ; je demeure tout sur pris quand il m affirme que ces animaux peuvent donner la rage ; il cite plusieurs individus morts d hydrophobie a la suite de leurs morsures ; nous avons rapporte du Colorado, ou Ton en trouve beau- coup, plusieurs Iburrures de ces petites betes habil- lees en demi-dcuil, noir et blanc, mais jamais je n a- vais entendu de semblables recits ; on les rcdoutait seulement pour leur odcur insoutenable : j ai connu un docleur qui le soir ne s ecartait jamais du cam- pement sans tirer deux ou trois coups de revolver, aim de mettre en fuite ces porte-inl ection. 5 decembre. Nous traversons le Cimmaron; la riviere est a demi gelee et le poids de la charrette suffit a peine deioncer la glace. Nous passons au milieu de 158 PROMENADES ET CHASSES plusieurs villes de cliiens de prairie; ces villes couvrent parfois plusieurs hectares; a n^tre ap- proche les petites rnarmottes effrayees se refugierit sur les monticules au centre desquels sont creuses leurslrous; dies semblent jouer a chat perche. Les squelettes de bisons epars dans la plaine de- viennent a chaque pas plus nombreux : nous entrons dans le territoire indicn. Nous trottinions nonchalamment, tout a coup Mac Ginty s arrete sur le sommet d unc colline, et recule brusquement. Nous accourons : Qu y a-t-il? Des buffalos ! Des buffalos ! Mettre pied a terre et sauter sur nos rifles, c est 1 affaire d une seconde. Nous tournons le monticule et rampons dans la direction dugibier. Tout a coup une e"norme bosse emerge de la ravine, puis une autre, puis une autre encore. Sept ! Nous tombons a plat ventre. La bande s avance un peu inquiete, c est le mo ment : deux coups de carabine retentissent , et deux buffalos sont grievement blesses. Mon frere recharge en toute hate et cette fois la balle frappe le chef au deTaut de 1 epaulc; le gros animal s abat pe- samment, procumbit humi bos ; le reste du troupeau s enfuit. Nous nous precipitons vers la victime : Prenez garde, crie Mac Ginty. Au memo instant 1 animal expirant se releve pour fondre sur I onnemi. Une balle de revolver met fin a ses gesticulations mena- INDIENS ET BUFFALOS iS9 cantes; il retombe sans mouvement, seul le regard qu il tourne vers nous est vivant encore : son ceil avaiit de s eteindre s est rempli d un inexprimable melange de douceur et de colere et nous cause une vive im pression de crainte et de pitie, presque un remords. Ce sentiment n est pas une sensiblerie poetique ; le plus endurci chasseur de la prairie s est senti, au moins une fois, trouble par I indefrnissable regard d un buffalo expirant. Nous his?ons dans la charrette la tte, premieres depouilles opimes. Pour notre repas, nous deta- chons les deux morceaux les plus delicats, la langue et la bosse. Ne trouvant pas de bois, nous allumons un grand tas de bouses sechees et cette supreme raillerie n est pas epargnee au roi de la plaine, de cuire sa viande au feu de ses excrements. 6 decembre. Nous continuous il descendre vers le sud : nous voici campes pres d unposte mil itaire, Camp Supply ; nous apercevons la premiere tente indiennc, la loge d un grand chef, Big-Mouth (Bouche-Enorme), charge d ans, malgre ses cheveux noirs et venu a Supply pour acheter des medecines. Un interpretc du gou- vernement nous accompagne, il nous fait entrer sous la tente de 1 Indien, il lui explique que nous sommes deux grands chefs ayant traverse la Grande-Eau. 160 PROMENADES ET CHASSES Bouche-Enorme nous accucille, nous fait f umer du killi kaneck. En revanche, notre gourde passe do nos mains dans les siennes ; une grande gorgee d eau do feu semble rendrc la saute au chef, etil s engage a nous rejoindrc le lendemain pour nous servir de guide et d mtroducteur dans le camp des Cheyennes. Quand nous reprenoris notre route, aux selles de nos chevaux sont accroches de vastes quar- tiers de buffalo seches au soleil; ce mets coriace est le present de bienvenue quo nous offre le grand chef. 7 decembre. Cesoir,en effet, selon sapromesse, Bouche-Enorme, avec tousles siens, nous rejoint a notre campement; cet invalide, ses femmes, ses enfants, ont fait en une etape la route que nous avons mis deux jours a par- courir. L arrivee de la smala presentait le plus pit- toresque coup d oeil : une vingtaine de poneys, les uns montes, les autres suivant comme dcs chiens, formaieiit la caravane ; Jes feinmes enfourchaient leurs montures avec la meme aisance et le memo aplomb que les hommes ; quant aux enfants, on les transported unefacontres originale : aux llancsd un poney on attache deux longues perches trainant & terre et sur les perches on lixe quelques peaux de bi sons dans lesquelles on jctte les petits bagages vivants ; cette voiture primitive faisait a chaque in^galite de INDIENS ET BUFFALOS 161 terrain tressauter les bambins qui se trouvaient plus souvcnt en Tair que surleur cacolet. Ce vehicule peu complique et qui passe partout est egalement usite par les Indiens pour transporter loin du champ de bataille leurs morts et leurs blesses. Les morts n en souftrent pas. Nos notes s installent sans facon a noire feu de bivouac ; on leur fait place sur le tronc d arbre qui sert de siege commun ; nous distribuons des ma- carons aux petits, nous versons de l eau-de-vie aux grands, mais je trouve dur de partager avec si nom- breuse et si vorace compagnie les quelques cailles que j aituees sur la route ; ce soir-la, tous, jusqu aux moutards, me semblerent meriter le nom du chef de faiuille. 8 decembre. Nous desirous atteindre le camp des Indiens Cheyennes avant la unit ; deux guerricrs de Bouche- Enorme parteiit avec nous; ils sont a pied... pour aller plus vite et courent autour de nous, infatiga- bles, interrogeant le sommet de chaque eminence, le creux de chaque ravine, n hesitarit janiais a s ecarter d un mille pour gravir une colline d ou ils pourront inspecter 1 horizon et signaler les ban- des de gibier qui traversent la contree. Ils ont i ait trois Ibis la route et sont arrives longtemps avant nous. 162 PROMENADES ET GRASSES Bchelonne"es le long de la Riviere du Loup, au milieu d une clairiere, se dressent, dans le plus at- trayarit desordre, les tentes des Indiens Cheyennes. Les unes sont faites de pieces de toiles assemblies sans regie, au hasard; d autres, celles des riches ou des chefs, sont formers de peaux de bisons. Toutcs sont noircies par la fume"e qui s echappe du sommet, apres avoir longtcmps se"journe a 1 interieur. DCS cordes tendues sur des pieux supportent de lon- gues et minces lanieres de viande de bison qui se- chent au soleil ; la viande ainsi preparee se con serve tout un hiver. Les peaux des animaux toe s sont etalees sur le sol, e"troitement tendues par des piquets fichus enterre; sur le fond indecis des ar- bres depouilles, les couvertures des Indiens font des pates brillants, rouges, bleus, verts. Les enfants jouent a 1 arcet au javelot; les squaivs, les femmes, se rendent a la corvee ; les guerriers ne font rien. Les eclaireurs de Bouche-Enorme nous ont an- nonce"s ; nous sommes recus par un type singulier : George Bent, metis indien qui a recu a Saint-Louis une instruction complete ; il fait 1 echange avec les Indiens, et sa parole a parmi eux une grande auto- rite\ Comme je m etonnais dele voir vivre parmi cette race inferieure, Mac Ginty mcre ponditpar une judi- cieuse paraphrase du mot de Cesar : Mieux vaut etre roi parmi les pores, que pore parmi les rois. INDIENS ET BUFFALOS 163 9 ctecembre. Toute la matinee les Indiens defilent devant notre tente ; ils viennent rendre visite aux chefs qui ont traverse la Grande-Eau ; ils nous demandent, en mauvais anglais, sioug, sioug, du sucre ; nous leur distribuons du sucre, du cafe, du tabac, et, a de- faut de calumet, la pipe de Mac Ginty passe a la rondc. Ges Indiens sont en general grands et osseux : peu de muscles, beaucoup de nerfs ; leur figure a angles droits est un carre; peu de franchise et de fer- mete dans le regard ; les machoires et les pommet- tes sont saillantes ; 1 expression du visage est raide, dure, souvent cruclle. Leurs longs cheveux noirs, plats et lisses retombent de chaque cote, separes au milieu du front par une raie rouge ; un petit nombre seulement ont la figure peinte et dessinec. Ils ne se couvrent d ocre et de vermilion que lors- qu ils se mettent en route on the war path, sur le sentier de la guerre. Une couverture jetee sur la tete et les epaules cache mal un corps convert de hail- Ions, ou meme nu, malgre la rigueur de la saison. A travers les troiis de ces haillons, nous pouvions voir les ulceres qui rongent leurs membres, suites degoutantes d une maladie dont ils n ont malheu- reusement pas garde le monopole. Leurs braies sont a coup sur la plus etrange partie de leur accoutre ment ; les nations civilisees ont souvent eu la fantaisie de raccourcir les pantalons par en bas. mais la 1G4 PROMENADES E T CHASSES mode iiidienne a imagin6 de les raccourcir par en haut. Cos pantalons dcscendent ti la chcville, mais ils ne monlent pas au-dessus de la cuisse; une ficelle attaches a la ccinture soutient cette antithese du calecon de bains. Les Indieiis parlent lentement, scandant chaque syllabe, et jamais n elevant la voix ; a vrai dire leur lungage se compose de gestes autant que de mots ; la pauvrete do lour lungue les rend experts dans la mimiquc, et leurs signes sorit un veritable dialectc auquel il i aut etre initie. Nos Cheyennes, il y a dix-huit mois, etaient sur le sentier de la guerre, coinme y sont aujourd hui les Sioux ; c est un sen- tier,^ en effet, que les Indiens suivent volonticrs ; dans leurs plaines ils rencontrent rarcrnent des blancs, ils s imaginent des lors que la race blanche, la race de leurs oppresseurs est infiniment restrcinte, et qu ils la vaincront sans peine. Les Cheyennes viennent d acquerir a leurs depens la dure exp6- rience du contraire ; la derniere epreuve les a mi nes : Farmee americaine a tue" la plus grande partie de leurs poneys. Aussi semblent-ils regretler cette tentative funesto ; ils se montrent sociables et passent avec nous de longues heures sous la tente, sans trop nous regarder aux chcveux. Leurs rnoeurs se rapprochent beaucoup des moeurs des Arabes, mais leur religion est iniiniment plus primitive. Chacun d eux possede plusieurs squaws & INDIENS ET BUFFALOS 165 qui incombe tout 1 ouvrage ; s ils cultivaient la terre, nous verrions sans doute la clmrrue attele"e comme nous 1 avons vuc un jour en Alge"rie : un cheval, un ane et une femme. L homme tue les bisons et rap- porte la fourrure ; la femme etale cette robe, ct quand clle est seche, la racle et 1 amincit avcc un morccau de fer ou une pierre tranchante ; la peau devenue fine comme une peau de daim, elle la passe longuement sur une corde tendue pour 1 as- souplir. Ces operations exigent un temps conside rable, aussi ne traitent-elles avec cc soin que les pcaux reservees aux Indiens ; celles qui servent au commerce sont plus grossieres. Parfois le proprie- taire s amuse a peindre sur sa robe de bison un episode de guerre ou de chasse. L un d eux a des- sine plusieurs fantasias sur mon carnet : ces des- sins ressemblent beaucoup a ceux dont les ecoliers de six ans barbouillent leurs cahiers. En dehors de la chasse, 1 Indien n a guere qu un metier, le vol ; il fait disparaitre avcc une rapi- dite surprenante sous ses amples couvertures tout ce qui se trouve a sa portee. Ce sournois est feroce et vindicatif ; il fait volontiers perir ses prison- nicrs dans les plus epouvantables suppliccs, et les soldats du camp Supply, tout pleins encore des souvenirs de la derniere guerre, nous ont conle des histoires capables de faire dresser les cheveux sur la tete d un scalpe. 16(5 PROMENADES ET GRASSES 11 decembre. Nous avons repris notre vie nomade ; Ics Indiens ont deji refoule le gibier dans le sud, et nous nous enfoncons a sa poursuite. Cependant un grand bull est tombe sous nos balles , pauvre taureau que sa vieillesse avait fait sans doute chasser de toutes les bandes ; les jeunes (cet age est sans pitie) se reunis- sent souvent pour interdire ainsi a ces doyens du troupeau toute tentative de galanterie . Notre victime avait les deux oreillcs f endues. Mac- Ginty m explique cette singularite : les Indiens s amusent parfois a capturer les buffalos vivants, les marquent ainsi soit a la tete, soit a 1 epaule. et les renvoient ensuite libres a leur prairie. Quelque- fois memo les chasseurs out abattu des buffalos de dimensions vraimcnt colossales : ceux-la avaient ete castres par les Indiens. Le bison, que Ton appelle improprement le buf falo (le vrai buffle vit en Asie,) devient un animal chaque jour plus rare en Ame"rique ; autrefois les bandes erraient nombreuses de plusieurs milliers ; on retrouve dans la plaine les sentiers profonds crease s par leurs innombrables troupeaux lors- qu ils allaient en files longues et serrees, s abreuver aux rivieres. Plusieurs Ibis le train du Pacifique dut s arreter quelques heures afin d en laisser passer 1 interminable procession ; des fenetres de leur INDIEIS S ET BUFFALOS 167 wagon, les voyageurs pouvaient aisement en tuer un grand nombre. A Dodge meme, voila trois ans environ, on les tirait jusque dans la rue. Mais on s est livre sur ce gros gibier a une bou- cherie ecoeurante : des compagnies organisees a New- York meme envoyaient dans le Kansas des chasseurs, ou plutot des equarisseurs, charges de rapporter les peaux ; a cette epoque les buffalos peu craintifs ne s effarouchaient pas de la detonation d un rifle, et parfois un seul chasseur en tuait cinquante ou soixante-quinze avant quo la peur ne mit le trou- peau en fuite. Ces pauvres animaux sont si gros qu ils ne peuvent se dissimuler; a quatre ou cinq kilometres ils se detachent sur le vert jaunatre de la prairie comme une tache d encre; et, comme ils ont to uj ours la tete inclinee pour brouter, il leur est malaise d apercevoir 1 ennemi; leur flair seul les avertit surement. On evalue le nombre des bisons Lues depuis trois ans a cinq millions ; dans trois ans combien en restera-t-il dans tout le continent ? II, taut noter en passant que pour chaque buffalo mort sur le coup, un autre au moins est gravement blesse et va mourir dans quelque ravine sans profit pour personne. Le bison porte une robe epaisse et touffue ; c est la cause de sa perte : deux de ces robes composent le lit de tous les gens qui couchent a la belle etoile, trappeurs, bullwakers, Indiens; elles forment le J(38 PROMENADES ET Gil ASSES notrc en ce moment. Ces robes valent de huit a dix dollars; la fourrure des vaches est plus estimee et se vend plus cher quo celle du taureau ; mais la plus rare et la plus extraordinaire est celle des buffalos blancs; il en existe, parait-il, et tout vicux chasseur de la plaine tierit a honneur d en avoir rencontre au moins un dans sa vie. Les buffalos cependant pourraient etre domestiques, eleves comme les boeufs pour le labour et pour la boucherie ; plusieurs, captures jeunes et meles a des bestiaux, montrent la plus grande docilite. Leur chair est fine et savoureuse, mais on n en tire aucun profit ; d un buffalo entier un chasseur se contente de prendre les morceaux de choix, la langue et la bosse ; le reste constitue le souper des corbeaux et des coyotes. A vrai dire il existe une loi qui protege ces hotes persecutes : nul n a droit de tuer plus de gibier qu il n en peut emporter ; mais qui done imaginerait des gendarmes etdes gardes-champetres galopant a travers les plaines du Texas? Le gouvernement d ailleurs n a pas grand interet a proteger les bisons. Selon le mot du general Sherman, chaquc buffalo tue tue un Indien. Les Indiens, en effet, n ont qu unc richesse, qu un moyen d existence, les buffalos; quarid ils ne pourront plus vivrc dc Jeur chair, trafiquer de leurs peaux, ils seront a la merci de Washington . INDIENS ET BUFFALOS 169 La condition faite a 1 Indien est miserable : on lui d6nie les droits les plus indiscutables, et quand, pousse a bout, il relive la tete, on le d^capite. Les bureaux indiens jouentle role d agents provocateurs. Partbis, vengeance presque legitime, dans les guerres soutenues par 1 arc contre la carabine, un homme e"nergique, un Sitting-Bull, massacre jusqu au dernier lessoldats d un bataillon; il est trait6 d assassin, sa tete est mise & prix ; il n a fait que venger par la mort d un blanc la mort dc cinquante de ses freres. Les Americains aneantissent les races du Grand Guest, comme les Espagnols ont aneanti la popu lation indigene des Antilles ; c est la loi des temps modernes ; le peuple vainqueur ne s assimile pas le vaincu, il le detruit; ce n est pas une greffe, c est un arbre qui deracine 1 autre et prend son trou. Mais il ne faut pas accuser uniquemcnt le positi- visme americain de ce resultat fatal ; la race rouge est faible et mal armee pour sc defendre dans le grand combat pour 1 existence ; ici elle se trouvait en con tact avec la race la plus entreprenante, la plus auda- cieuse, la plus carnivore, si j ose parler ainsi ; ellc dcvait fatalement se perdre dans la maree inontante ; si 1 Americain Favait enfermee dans des villages, s il lui avait peniblement inculqu6 les elements d une civilisation trop elev6e pour lui, 1 Indien cut peut- etre vecu un siecle de plus, voilk tout; ce nomade ne ressent pas 1 amour du blanc pour le sol qui le 10 170 PROMENADE S ET GRASSES nourrit et auquel 11 s attache en raison memo des efforts qu il lui a coutes; maitre legitime de la prairie, le sauvage ne survit pas a la prairie ; il meurt si elle devient champ. Troupeaux d Indiens et troupeaux de buffles dis- paraissent avec la memo rapidite sinisirc; ces deux existences paralleles sont egalement condamnees. L Indien et le buffalo, c etaient les deux heros de la Plaine, ils en formaient la poesie grandc et sauvage, mais cette poesie va faire place bientot a la prose des terres cultivees, des bestiaux et du Yankee travailleur. 15 decembre. Durant ces derniers jours nous avons encore recolte un large butin : antilopes, daims, et jack- rabbits ; ces derniers abondcnt : j en ai tue cinq en moins d une heure ; un jour meme, d un seul coup de feu, j en ai abattu deux qui fuyaient cote a cote ; ces gros lapins font des sauts prodigieux : un de leurs bonds, mesure dans la neige, comptait vingt-sept pieds. Une chair nouvelle nous fournit les plus delicieux pot-au-feu, les dindons sauvages ; ils sont tres nom- brcux dans le creek : une seule bande en contenait trois cents ; le matin, des 1 aube, ils abandonnent les branches des arbres pour aller picorer dans 1 herbe ; ils reviennent le soir percher sur leurs troncs iavoris ; au milieu de la nuit, les dindons INDIENS ET BUFFALOS 171 profondement endormis ne s e"veillent plus au bruit des branches cassees sous les pas, et Ton peut les fusilier k son aise. La lune malheureusement ne nous favorisait pas, et nous avons du les tirer dansune obscurit^ assez complete pour nous empecher de dis- tinguer la mire de nos fusils; mais ranimal est si gros que le plomb ne saurait s egarer. Nous campoiis maintenant a la source de la riviere du Loup ; ici encore nous avons des Indiens pour voisins, les Arapohes; le soir, le camp retcntit de leorschants languissants et trainards, celebrant les coups heureux de la journe*e. Le grand chef, Face- de-Poudre, nousrecoit sous sa tente;les chefs y sont au complet; Grand-Cheval , Ours-jaune, 1 Oiseau , Petit-Veau-de-Pierre nous font le meilleur accueil. La tente de Face-de-Poudre est fort belle : les longues perches de son wigwam noircies par la fume e sont couvertes de peaux soigneusement cousues ; une robe de bison, ornementee de dessins en couleurs, sert de porte ; les armes, arc, revolver et carabine, tronent a la tete du lit ; le bouclier de guerre est suspendu & un trepied ; le calumet en terre rouge incrustee de cuivre jaune, circule dans toutes les bouches ; parfois quelque squaw se glisse parmi nous aim de prendre les ordres du maitre; 1 une de ces femmes, chose rare, est presque jolie : elle 6tale sur ses ^paules une splendide chevelure d un noir mat et vigoureux. 172 PROMENADES ET CHASSES Le camp des Arapohes est tres important; il comptc 150 tentes disposees circulairemcnt ; dans 1 cspace laisse librc au centre, s elcve la maison de sueur, ou les malades vont faire la meckcine : c est un simple faisceau de branches courbees etdont les extremites sont lichees en terre; le patient penetre dans ce berceau sur lequel on empile des fourrurcs, de lacon a bouchertoutc ouverture; a 1 interieur on entasse des pierres rougies au feu et Tlndien cntre en transpiration ; quandilruisselleapoint, il court se jeter dans le ruisseau glace. . . il en ressort gueri ou plus malade. La maison-medecinc est tout simplement un bain turc, un hammam primitif. Tous ces Indiens sont fanatiques d echanges : ils no cessent de nous obseder de leurs : swab ! swab ! Nous desirons vivement un arc et un carquois, mais le proprietaireneveutles cederquc pour un revolver; 1 arc est magnifique, le carquois fait en peaux de lions de montagne ; ma foi, nous lachons le revol ver. A peine 1 echange conclu, on nous apprend quo quatre mois de prison sont infliges a quiconque four- nit aux Indiens des armcs ou des munitions; pleins de terre ur nous recommandons a notre homme le silence le plus absolu ; la dissimulation est heureu- sement une vcrtu iudienne. Un revolver pour un arc, le marche" n est gucre avantageux ; nous retablissons Fequilibre on troquant une magnifique peau de bison contre quinze cartouches. INDIENS ET BUFFALOS 173 Nous voyant en train de faire des e" changes, un jeune Indien, sourd et muet, mais dont les gestes sont plus aisement compris de nous que les onoma- topees de ses compatriotes, nous offre une squaw pour une carabine. J ai grand peine a lui faire com- prendre mon peu de gout pour un manage aussi peYilleux : je me conlente de le depouiller de ses mocassins ; a un autre nous prenons son etui k cou- teau et sa bague, et nous convions toute la bande a un grand souper dont les dindes sauvages, un gi os quartier de bison et Teau de feu out fait tous les frais. 16 d6cembre. Nous acceptons avec empressement 1 offre que nous fait Mellalie, 1 agent indien du gouvernement, de poursuivre les butfalos a clieval et de les tuer a coups de revolvers. Dans cette chasse a courre sans chiens, il faut gagner le gibier de vitesse sans le perdre de vue, galoper cote a c6te avec iui; on le tire a bout portant; la poudre brule iepoil. AJais il faut etre assez bon cavalier pour eviter les coups de corne par un ecart brusque, volter, iuir, revenir, et recharger son arme , toujours veillant, toujours courant. A peine le dejeuner termine, nos chevaux sont selles et nous trottons dans la prairie; une heure 10. 174 PROMENADES ET CH ASSES apres nous sortons des ravines du creek ; la plaine ici ne porte plus le moindre monticule ; cette im- mensite plate est le commencement des Llanos Esta- cados * ; le regard court jusqu a 1 horizon sans rencontrer un obstacle, et nous apercumes au loin, ahuit milles, peut-etre a dix, les troupeaux innom- brables des bisons. Mais la journe e e"tait de*ja trop avance"e pour nous enfoncer si avant ; a trois milles environ deux points se detachaient en noir; on marcha droit sur ces deux points. Les deux points noirs nous laisserent approcher jusqu a un demi-mille. C etaient bien deux buffalos, un vieux taureau et un jeune veau de deux ans, belle capture, mais difficile, car un proverbe indien dit : Un cheval mediocre peut attraper un taureau ; 1. Llanos estacados, plaines jalonnees; on les nomme ainsi parce que des pieux alignes a travers le Texas indiquent la route aux conducleurs de chariots prives de tout point de repere naturel. Ces plaines abondent en mirages, et lorsque un cavalier galope dans 1 eloignement, son image se re- produit au-dessous de lui un pen indistincte,comme dans une eau ridee par la brise. Souvent des lacs, des forets, des villes meme brisent la ligue d horizon ; ces oasis nous parais- sent rapproch6es, mais nous marcherions toute notre vie sans les atteindre. II faut une longue education au regard pour apprecier seulement a demi les distances et les proportions : j ai vu ies plus vieux chasseurs hesiler parfois si une tache sombre se trouvait a cent pas ou a mille metres; si c etait un bison, ou simplement une bouse de buffalo. INDIE NS ET BUFF A LOS 175 pour joindre un veau ou une vache il faut un cheval aile. Le vieux bull nous evente : il prend le galop; 1 autre suit; nous partons a fond de train; la pour- suite s anime, nos chevaux sont excites par la voix, par la bride, par les eperons surtout ; nous gagnons du terrain ; quelques bonds encore nous portent a dix metres des bufffalos. Us sont epuises ; leur lourd galop s est ralenti , leur langue pend baveuse. Leurs longs crins flottant autour de leurs jambes prennent 1 aspect grotesque de larges pantalons ; les pauvres animaux sont a la fois ridicules et dignes de pitie". La fusillade commence : les coups de revolvers se succedent, la petite carabine de Mellalie tonne a intervalles reguliers. Gare aux trous de chiens de prairie, ou le cheval s abat et rompt bras et jambes au cavalier ! gare aux balles perdues qui font voler la poussiere autour de nous, ou sifflent a nos oreilles sans avoir traverse le buffalo ! gare surtout aux coups de corne ! le vieux taureau blesse me choisit pour adversaire et fond sur moi ; la scene change : le poursuivi devient le poursuivant ; il me semble courir bien plus vite a present; je detale ventre a terre; je 1 evite; emporte par son elan, il passe a cote de moi : une balle de revolver 1 acheve ; il tombe. Nous nous acharnons apres le survivant ; soudain une bande de douze bisons, e"pouvante"e par 176 PROMENADES ET GRASSES le bruit, vient tete baisse"e se jcter sottement entre nos chevaux : la chasse reprend une energie nou- velle; Ics cris et le tumulte augmentent, les che vaux surexcites galopent plus ardemment ; chacun de nous choisit sa victime, la rejoirit etl abat; au milieu de ce vacarme, tm troupeau d antilopes bondit devant nous et s enfuit effare. Lorsque nous renlrames au camp a la nuit tom- bante nous avions tue se.pt buffalos. 17 decembre. Nous sommes aujourd hui repartis seuls avec uri Indien : il est venu de bonne heure s installer sous notre tente, et sans invitation aucune partager notre dejeuner; comme c est faire injure a un Indien quo de manger devant lui sans le convier au repas, nous nous serrons pour lui faire place ; il en est de meme chaque jour, et nous avons beau lermer la tente, ils en denouent les cordons de la facon la plus naturclle du monde. Notre Indien a apporte avec lui sou arc et ses fleches ; nous lui dcmandons de nous montrer comment il s en sert a la chasse ; aussit6t il nous invite a I accompagncr , et nous arpentons la prairie en quete d un buffalo; nous en trouvons trois; deux sont couches, le Iroisieme est debout. Au lieu de marcher droit sur eux, Tlndien nous INDIENS ET BUFFALOS 11\ fait obliquer : Us iront par la nous dit-il. Les bul- falos se levent et nous regardent longuement avant de fuir. Enfin ils prennent le galop suivant une ligne qui vient couper a 500 metres la ligne que nous suivions nous-memes ; sans que nous ayons besoin de presser notre allure ils vont passer a qua- rante metres de nous. Ils approchent; 1 Indien lance son cheval au galop ; il tire une fleche de son car- quois, en examine soigneusement la pointe et la place sur la corde de son arc. Pressant son cheval entre ses talons nerveux, courbe sur 1 encolure, les genoux presque au menton, le corps entierement a gauche de sa selle, il tend 1 arc de toute sa vigueur et epie le moment favorable; il peut toucher le buffalo avec la main; la fleche part, elle s est en- foncee tout entiere derriere 1 epaule; a 1 instant meme, Tanimal blesse se ralentit. Nous nous elancons a la poursuite des deux autres ; mais nous avons laisse passer la minute propice; il nous faut une course acharn^e de trois milles pour les atteindre et les tuer. Les Indiens excellent a obtenir d un cheval son maximum de force et de vitesse ; ils ne portent pas d eperons, mais leurs mollets, leurs talons et leurs mains ex^cutent sur le flanc des poneys des roule- ments formidables. Quand ils sont en marche ils maintiennent leurs chevaux a un petit trot per- petuel qui leur fait parcourir rapidement des dis- 178 PROMENADES ET C II ASSES tances e"normes, et c est une ve>ite" bien connue de 1 armee americaine que plus on poursuit les Indiens, plus on est loin d eux. Us ne se servent guere de la carabine : ils en possedent peu ou n ont pas de munitions ; leurs arcs et leurs fleches la remplacent sans desa vantage : rien ne peut donner une idee dc 1 inconcevable rapi- dite avec laquelle ils envoient a la meme minute, toutcs les fleches de leur carquois dans un but de- signe; et ces fleches minces et legeres, pesant 11 peine autant qu une lettre, percent un bison depart en part. Ils preferent d ailleurs poursuivre ainsi le gibier & la course; ils adorent les Emotions de cette relance effrenee; parfois, quand ils sont assez nombreux, ils cement completement une bande de bisons, et galopant en cercle autour d eux, ils les tuent jus- qu au dernier. En dehors de la saison des chasses, le gouvernement leur accordc pour leur nourriture un certain nombre de boeufs ; ces boeufs leur sont li- vres vivants : les Indiens les lachent dans la plaine, et par plaisir, par sport, ils les courent commc ils courent les buffalos . Si les chasseurs de profession se sont transformes en bouchers, les Indiens trans- torment une bouchcrie en chasse. 21 decombre. Durant ces dernieres journees, tous nos instants INDIENS ET BUFFALOS 179 ont ete consacres a la chasse; nous reprenons au- jourd hui le chemin de Dodge. Le temps nous a ete clement jusqu ici, mais le froid devient cruel. Nous revenons a marches for ce" es; la jour nee nous parait longue, geles sur nos chevaux. Mac Ginty est repris de terreur au sujet du storm, car nous sommes a 1 epoque ou sevissent les tempetes de neige. Gette nuit une immense lueur rouge se reflete dans le ciel; c est un feu de prairies ; il n inspire a notre caravane aucune inquietude ; un feu de prai ries, ii est vrai, peut courir avec la vitesse d un che- val au galop, mais le vent soufflant a son encontre nous met a Fabri de toute atteinte. 22 decerubre. La peur de 1 ouragan nous fait allonger notre route de 50 milles; nous suivrons les detours de la riviere, ou, en cas de mauvaise fortune, nous sommes assures de trouver du bois pour nous chauffer. On me charge de procurer le souper, quelques canards et quelques cailles . Mac Ginty attrape une caille d une facon providentielle : un faucou venait de fondrc sur elle et 1 emportait dans ses serres; Mac Ginty 1 effraye par ses cris ; la caille tombe a ses pieds ; il ne lui manquait que d etre rotie. 180 PROMENADES ET CH ASSES 23 decembre. Eniin voilk le storm! il peut devenir terrible, on liesite k se mettre en route; cependant notre camp actuel est si mal abrite et si dangereux en cas de tempe te, que force nous est de partir. Nous ne marchons que dix milles; ces dix milles nous semblent sans fin. Le vent du pole nous penetre jusqu aux os. Lancee par le vent, la neige fine et dure comme la grele, nous coupe le visage et les mains. Arrives dans une ravine ou nous trou- vons un peu de bois, nous teutons vainement de rechauffer nos membres geles &. une vaste flamme et de s6cher nos pieds trempes par la ncige fondue. En- fin, la disette vient s aj outer & nos maux ; avec 1 im- prevoyancc du chasseur, nous n avons rien garde de nos provisions ; nous csp6rions rencontrer dcsdairns sur la route. Nous nous couchons en songeant a la fable de la cigale. 24 decembre. Nous avoris eu le courage de repartir ce matin. En chcmin nous avons rencontre deux campements, deux feux auxquels nous avons rcpris un peu de chaleur. De la riviere du Loup jusqu a Dodge nous sommes 5 coup stir les seuls en route par ce temps terrible. INDIENS ET BUFFALOS 181 Enfin nous avons atteint Camp Supply. Une large rasade de whisky, un grand feu, un souper, et sur- tout la vue de la chambre qui ce soir remplacera notre tente, nous ont un peu reconfortes. 25 d6cembre. Le temps est plus froid; le ciel se couvre de nuages lourds et menacants. Presses de revenir a Dodge, nous voulons nous remettre en route mal- gre ces presages facheux ; notre escorte refuse de quitter Tauberge. Pour tout Tor qui est entre ici et New-York, nous dit Mac Ginty, je ne partirais aujourd hui ! si un storm nous surprend, nous sommes perdus! Mais nous pouvons emporter du bois dans le wagon, et d ailleurs nous avons notre tente. La tente ne tiendrait pas deux mi nutes dans un ouragan ; un jour j ai vu la miennc enlevee par un coup de vent ; je 1 ai retrouvee plus tard & deux milles du campement, la pointe fichee en terre comme une Heche. Quant au bois, tout Dodge vous redira 1 histoire de ces douze homines surpris par une tempete en vue meme de la ville ; ils conduisaient un chargement de bois de chauf- fage ; on les retrouva morts dans la neige, frozen to death: le vent emportait leurs buches enflammees. II taut se resigner : nous restons. G est la Noel ; les Americains fetent ce jour -la par de nombreuses 11 182 PROMENADES ET GRASSES libations; nous assistons aux scenes les plus gro tesques et les plus degoutantes : la population du camp se reunit pour se griser dans un horrible ca baret plus que borgne, possedant pour tout luxe une chromo-lithographie collee a la muraille, une femme nue qui prend un bain de pieds. 26 decembre. Ce matin, le ciel est clair ; nous partons avant le lever du soleil, avant 1 aube, car 1 etape sera longue: cinquante mi lies a travers deux pieds de neige. Les chevaux marchent avec peinc : la neige qui se durcit dans leurs sabots forme des mottes blan ches sur lesquelles ils s avancent en chancelant et qui grossissent a toute minute ; nos pctits poneys grandissent a vue d ceil; ils ont 1 air montes sur des echasses. Dans les ravines, ils erifoncentjusqu au poi trail. La route est plus dure encore pour Fat- telage ; plus d une ibis, aux montees il faut deblaycr la neige avec des pelles, et chacun pousse de toutes ses forces a la roue . Notre cocher est ivre-mort depuis la veille ; il supporte mal les fatigues de cette rude journ^e; toute sa fureur, longtemps concentrce, eclate enfin. II refuse ,de descendre pour nous aider a pousser le chariot ; Mac Ginty lui en intime 1 ordre durement ; le vieux Bill obeit , mais il lance a Mac Ginty une INDIENS ET BUFFALOS 183 injure epouvantable. Le revolver de Mac Ginty est dejt dans sa main , nous risquons fort d arriver a Dodge sans cocher; nous intervenons; mais le vieil ivrogne, incapable dans son etat de compren- dre le danger qu il court, vomit les plus gross ieres insultes. Nous le laissons dire ; nous degageons la charrette; mais quand Uncle Bily veut remonter sur son siege , nous le lui defendons ; on lui declare qu il ne fait plus partie de 1 expedition, qu il ait a se tirer d affaire tout seul. Cette decision 1 abasour- dit ; il lui faut un certain temps pour la compren- dre. Apres plusieurs tentatives inutiles pour repren- dre sa place, il se decide enfin a nous suivre a pied; Ludovic, moins gris que lui, s empare des renes. Durant plusieurs milles Uncle Bily se traine der- riere nous ; nous le chassons plusieurs ibis, il s ob- stine a notre suite. Ses jambes mal assurees le por tent tout de travers , il trebuche, tombe a chaque pas dans la neige et ne se releve que pour decrire les plus fantastiques zigzags ; la fatigue et le froid 1 accablcnt. Son ivresse alors change de caractere, elle devient soumise et pleurarde. Pour nous e"par- gner le spectacle de ses larmes, nous lui permettons enfin de remonter dans le chariot, ce qu il s em- presse de faire en sanglotant et en nous benissant. Nous avons marche sans relache, nous n avons pas quitte la selle depuis douze heures et nous sommes 184 PROMENADES ET CHASSES peine aux deux tiers du chemin. La nuit est venue, mais la lune, de"jk dans son second quartier, nous permet de distinguer et de suivre les traces de Mac Ginty qui a pris les devants aim de marquer par le pas de son cheval la route cachee sous la neige. A la longue I inquieHude s empare de nous. Les traces que nous suivons sont-elles bien celles do Mac Ginty; n avons-nous point perdu la vraie route? Uncle Bill refuse d aller plus loin, Ludovic se de clare e"gare" et le general qui devrait diriger cette retraite desastreuse n est pas Ki ! Au moment ou Uncle Bill, pleurant toujours, veut deserter, et se couche dans la neige au risque de mourir de froid, une lumiere nous montre le rancho, terme de cettc pe"nible etape. II est presque minuit; nous avons marche" dix-sept heures ! 27 d6cembre. Nous n avons pris que quelques heures de repos ; des la pointe du jour nous sommes encore en mar- che; tout va bien, deux etapes seulement nous con- duiront & Dodge etnotre derniere nuit, comme celle-ci, se passera dans un rancho ; la petite troupe a repris courage, Ton entend meme Ludovic fredonner gaie- ment. Mais tout k coup Mac Ginty s egare ; en vain nous cherchons k reconnaitre le chemin ! Les chevaux INDIENS ET BUFFALOS 185 epuises ne peuvent nous porter plus loin. Nous nous arretons tristement; il faut coucher dans la neige. Quant au souper?... pas de souper! Nous n avons meme plus de farine. 28 d6cembre. Aujourd hui dumoins atteindrons-nous le rancho? Non, le vent souffle avec violence, et la neige tombe de nouveau ; nous avons bien essay e" de regagner le bon chemin, mais 1 ouragan, nous frappant a la face, nous empechaitde voir a vingt pas devant nous, nous avons du revenir au campement. 29 decembre. Enfin le rancho est atteint ! avec quel empresse- ment nous nous serronsautour du poe le, apres avoir grelotte deux nuits; avec quel plaisir nous nous asseyons a une table servie, apres avoir jeune deux jours. 30 decsmbre. Les trente milles qui nous separent de Dodge sont longs et penibles, mais enfm la vue de la ville nous fait oublier nos fatigues. Les chevaux eux-memes reconnaissent leur home et, pour trouver plus vite les soins et 1 abri dont ils sont priv^s depuis un 186 PROMENADES ET CHASSES mois, se mettent trotter gaillardement dans la neige. La premiere persorme que nous rencontrons a Dodge est le Marshal. L excellent homme,a la vue de ses amis , ne peut se defendre de les embrasser. Mac Ginty en par taut a eu la singuliere idee de lui confier le soin de gererson saloon. Le Marshal, pour se debarrasser au plus tot de cette gerance, a ima gine de boire le fonds de Mac Ginty. Des le soir toutes nos affaires etaient termine"es et nos places retenues dans un wagon Pullman ; Dodge nous reservait une derniere surprise : je donne un dollar de pourboire a Fhomme qui s est occupe de mes bagages, aussitot il passe son bras sous le mien, et m entraine de force prendre un drink avec lui. Tandis que, confortablement installes dans notre wagon ; nous nous entretenions du plaisir de la chasse et du plaisir qu on eprouve a se sentir bien assis dans une piece bien chauffee, le Marshal nous poursuit jusqu ici pour nous faire ses adieux; il nous serre les mains a les broyer, il nous souhaite un heureux voyage. A propos, nous demanded- il, avez-vous vu Dutch Heinrich? Non, mais nous avons entendu dire qu il devait venir a Dodge. Je le sais, repond-il, mais je le tuerai... La- dessus, e"cartant sa veste et decouvrant les crosses d ivoire des fameux revolvers du fameux Bill Hicock, il lanca a 1 adresse de Dutch Heinrich une serie INDIENS ET BUFFALOS 187 d imprecations qui sonnaient terriblement mal dans 1 elegant salon de M. Pullman. Le train, en s ebran- lant, coupa en deux son dernier juron. 3 Janvier. Je trancris ces notes dans un confortable appar- tement de Palmer-House, le meilleur hotel de Chi cago ; les fatigues du camp sont deja oubliees, mais nos doigts,qui ont e"te geles, demeurent obstinement engourdis ; le sens du toucher est perdu ; nous ne le retrouverons qu au printemps. Quelque presses que nous fussions d arriver, nous avons allonge notre route de cinq heures pour admi rer le pont magnifique que la ville de Saint-Louis a jete sur le Mississipi, une merveille de legerete et d audace. A Dwight, petite ville entre Saint-Louis et Chicago, le conducteur du train, parcourant les cars, montre a chaque passager la petite mare ou 1 heritier d une couronne royale d Europe accomplit le plus bel ex ploit cynegetique qu ait enregistre Fhistoire : huit canards d un seul coup de fusil. Tandis que tout glorieux de son succes, le prince s occupait de ra- masser ses victimes, un fermier se presenta et reclama le prix de cette chasse. Les canards e"taient domestiques. Une derniere mesaventure nous 6tait r^serv^e : Ifts 488 PROMENADES ET GRASSES billets que nous avions pris a Denver se trouvercnt pennies ; le conducteur nous en reclama le prix une seconde fois ; nous protestames energiquement, mais il mit la main sur le cordoa d alarme, et menaca de nous de"poser sur la voie; il fallut s exe"cuter. Notre expedition a Dodge ne nous avait laisse qu un petit nombre de dollars ; ce dernier coup nous rui- nait completement ; il nous resta juste trerite-cinq centimes; ce jour encore nous n avons pas dine".Cela nous est arrive le l er Janvier; piteuses etrennes d ! 1. Je dois avouer qu a notre Tetour a New- York la Compa- gnie Atchinson, Topekaand Santa-Fe Railroad, sur notre pre miere reclamation, nous a gracieusement restitue le prix du passage. L HIYER AU CANADA Les chutes du Niagara. Les rapides. Les ponts. Blondin. Arrived au Canada. Montreal. Les traineaux. Aspect du Saint-Laurent. Le patinage. Quebec. Les saisons. Le Canada semble une vieille province fran^aise. Le c6ne de Montmorency. Le jeu des montagnes russes. Le village de Jeune Lorette. Les Indiens croise"s et de ge ae re s. Antipathic des indiens et des habitants pour les Anglais. Nous organisons une chasse au caribou et a 1 d lan. Une famille canadienne. Les snow shoes. La Cabane a la pluie. La neige. Retour a Quebec. Nous sommes venus au Niagara par Toledo, De troit, Buffalo ; rien a dire de toutes ces villes ; les rite s americaines ne different entre elles que par leur toise cubique ; Buffalo seulcment m a laisse un souvenir : un adroit filou m y a fort habilement debarrasse" de mon portefeuille ; heureusement pour lui, je 1 avais bourre la veille. 11. 190 PROMENADES ET CHASSES Je ne puis dire que la vue des chutes du Niagara m ait tout d abord transporte d admiration ; peut- etre n ai-je pas eu les yeux assez poetes; je m etais figure urie indescriptible merveille, et je me suis trouve en presence d une cataracte a laquelle son etendue meme enleve toute hauteur. G est immense, ce n est pas sublime ; le paysage trop uni nuit & 1 effet, le cadre trop plat ne donne point de pro- fondeur au tableau. La vue se perd sur la droite et sur la gauche ; le manque absolu de lignes conver- gentes ne contraint pas les yeux a se fixer sur un point ; en un mot, la nature ne dit point & I homme : regarde. II faut commencer par oublier tout ce qu on a lu, tout ce qu on a entendu de descriptions, les remits des voyageurs, le merveilleux tableau de Chateau briand ; il taut s absorber en soi-meme, attacher son regard sur un seul point ; alors on se sent envahi peu a peu par une anxiete croissante, et Ton arrive enlin au vertige de la hauteur. Le regard s habitue au brouillard qui monte sans cesse de ce gouffre mugissant ; 1 oreille moins assourdie percoit plus nettement les mille fracas du Niagara, ce Tonnerre des Eaux, et toutes ces sensations se reunissant en une seule, on admire. L impression demeure ineffacable et, comme toutes les impressions profondes, grandira avec le temps. J ai vu ces chutes a 1 heure ou elles sont le plus L HIVER AU CANADA 191 grandioses : 1 hiver a accumule & leurs pieds des blocs de glace 6normes ; le brouillard se fige sur les pentes a pic et les revet d une armure etincelante; les petits ruisseaux qui tombaient d une hauteur de deux a trois cents pieds se sont metamorphoses en diaphanes colonnettes de cristal, tandis que la cata- racte precipite avec ses flots des montagnes de neige et de glace. Nous voulons passer sous cette voute liquide ; le sentier qui s enfonce sous 1 arc gigantesque decrit par la chute est recouvert d une couche de glace epaisse et glissante : on nous attache aux pieds des cram pons de fer, on nous revet de toiles goudronnees raides comme des habits de bois. L eau pulverisee, en se brisant, nous frappe le visage sous forme de givre, penetre par toutes les ouvertures de nos vetements mal goudronnes , et nous transit ; mais les petits ennuis de cette promenade sous-fluviale ont ete largement recompenses par la vue d un spectacle 6crasant de puissance. A peine rentres dans nos vetements ordinaires,un industriel nous accapare et nous conduit devant la cataracte. II est porteur de deux chaises et nous y y fait asseoir de force : un instrument est braque sur nous : c est un appareil de photographic ! Nous voulons protester. Inutile, le mal est deja fait : nous sommes photographies, avec la chute dans le dos, comme le disait fort justement 1 artiste, le tout 192 PROMENADES ET GRASSES pour quatre dollars ; puis deux filles prepose"es a la vente de curiosites indiennes nous trainent sans pi tie devant leurs vitrines, nous forcent a examiner en detail leurs collections d objets de pacotille, et tentent d insinuer dans nos poches ces marchan- dises si stupidement faites, qu elles ne peuvent avoir meme la valeur d un souvenir. A un mille environ en aval des chutes, un ascen- seur, autre entreprise d un autre industriel, nous descend du haut de la rive au niveau du fleuve ; 1 eau accourt en bouillonnant, les rapides se preci- pitent, les vagues brisees eclatent en eY,ume, puis soudain, calme plat. Les ondes, fatiguees de tant de secousses, ont enfm besoin de repos, et s endorment dans ces grands remous. Tout ce que le fleuve a arrache dans ses coleres, ce qu il a charrie dans ses abimes profonds, s arrete et remonte au jour ; ici viennent tournoyer longtemps, avec les troncs des arbres deracin^s, les cadavres des noyes. Deux ponts suspendus passent au-dessus du fleuve, unissant la rive americaine a la rive canadienne ; le chemin de fer traverse Tun d eux ; 1 autre ne sort qu aux voitures et aux pietons. Deux piles en bri- ques rouges marquent 1 endroit ou Ton en jeta un troisieme pour 1 usage exclusif d un seul liomme : je veux parler de la corde sur laquelle Blondin tra- versa le Niagara a plusieurs reprises, tantot les yeux bandes, tantot les pieds emprisonnes dans des L HIVER AU CANADA 193 paniers, uneautrefoisenfm les epaules chargees d un homme, qui, au dire de 1 assistance, peu soucieux de 1 equilibre, tremblait de tous ses membres. Le precede employe pour unir les deux bords de la riviere merite d etre rappele : on lanca un cerf-vo- lant sur la rive opposed ; des lors la communication etait etablie; a la ficelle du cerf- volant on attacha une corde, et & la corde un cable., En quittant le Niagara, nous quittons les Etats- Unis ; nous passons la frontiere canadienne et le len- demain nous arrivons a Montreal. Montreal ! quelle vie ! quel mouvement ! les rues sont pleines d une foule animee ; on se hate, on court ; le froid interdit toute station ; chacun a peur pour ses oreilles. Des avalanches de neige tombent du toit des maisons et viennent grossir les deux murailles blanches entre lesquelles circulent toutes les rues ; les passants en sont tout saupoudres : ils ne s arretent pas pour se brosser, ils se secouent en marchant. Les traineaux se croisent rapidement au bruit de leurs clochettes; malgre la rigueur du cli- mat, la robe d hiver des chevaux est impitoyable- ment rasee ; ils n en courront que plus vite ; les couleurs eclatantes de leurs bouffettes relevent la couleur du temps ; quel plaisir de se sentir assis, chaudement enveloppe de fourrures qui debordent dans la neige et entraine a fond de train ; fouette par le froid mieux que par la cravache, le cheval 194 PROMENADES ET CHASSES allonge son allure, et Ton glisse sans secousses sur la surface e"clatante ; le bruit argentin des sonnettes chante les plus joyeuxaZ/^ros, et ce rhythme rapide fait paraitre la course plus rapide encore. Les cochers sont vetus d epaisses capotes en peaux uniforrnement de chats sauvages et senses a la taille par une ceinture de couleur ; leur gros bonnet des cend j usque par-dessous les oreilles ; leurs mains e*normes sont enveloppe"es dans des mitaines que chausserait un elephant. Us sont toujours en mou- vement, levant le nez pour regarder par-dessus la croupe de leur cheval si un traineau ne vient pas en sens inverse ; ou pench^s soita droite, soit a gauche afm de retablir 1 equilibre de leur vehicule. Durs au froid, insensibles au vent qui leur coupe le visage, et leur frimasse la barbe, ils montrent une preve nance et une politesse toutes particulieres et prennent un soin minutieux a vous erumaillotter dans les robes de bisons. Des fourrures profusion ! chacun s enroule dans sa pelisse. Le poil est en dehors ; les hommes res- semblent a de grosses betes ; les femmes n ont guere, je dois le dire a regret, une apparence plus hnmaine. Montreal nous offre l e"trange spectacle d ours, de loups, de phoques se promenarit en liberte" dans les rues de la ville. On enfonce sa toque de martre ou de loutre, son casque, j usque sur les sourcils ; on releve son collet ou son e"charpe par- L HIVER AU CANADA 195 dessus son nez, et de toute figure on n apercoit que deux yeux remplis de pleurs par une gelee de vingt-cinq degres. Les coquettes ou les ele gantes essayent bien de maintenir leur visage entier a 1 air libre, mais je ne sais trop si c est un avantage ; le froid est un terrible ennemi de la beaute ; leurs pommettes sont d un rose trop rouge, leur nez tranche trop vivement en pourpre sur leurs fourrures, leurs paupieres se gonflent. Les pieds des passants ne ressemblent plus a des pieds : on les empaquette dans trois paires de gros bas de laine et on enveloppe le tout dans des chaussons en peau de daim ou dans des galoches de caoutchouc. Sans ces semelles adherentes, il serait impossible de se tenir en equilibre sur le verglas des trottoirs ; j en ai fait la cruelle experience : au dixieme pas, je me suis etale tout du long, fort heureusement juste devant la porte d un marchand de galoches. Je n ai eu que la peine d entrer. Du sommet des cotes voisines on peut embrasser la ville d un seul regard : Montreal est blanc comme du sucre ; c est un grand bloc de neige. Le Saint- Laurent sert de bordure a ce tableau ; le pont Vic toria, long de cinq kilometres, passe triomphalement au-dessus du fleuve. A vrai dire, le Saint-Laurent n est plus un fleuve au mois de Janvier ; c est un chemin qui ne marche pas ; un plancher de glace de quatre pieds d cpaisseur permet aux traineaux le 196 PROMENADES ET GRASSES plus pesamment charges de le traverser sans crainte. Nous nous etions promis de parcourir cette riviere solide sur les rapides ice-boats, ces fameux voiliers sur patins que le vent chasse avec une effrayante vitesse ; mais il est rare d en trouver sur le Saint- Laurent; le fleuve, en effet, est bien loin d etre imi ; les blocs charrics se sont accumules pele-mele, et, pousses par le courant, ont enjambe les uns sur les autres ; tout cela forme une agglomeration de rocs, de pics, de pointes aigues, un veritable chaos ; les bateaux & glace ne sauraient franchir tant d obsta-^ cles ; nous les trouverons dans leur veritable patrie, sur 1 Hudson, qu ils sillonnent chaque jour, luttant de rapidite avec les trains express qui longent la rive. Le patinage est la grande distraction des Canadians, qui s y montrent d une adresse incroyable, decrivant les plus lantastiques zigzags, ou tournant sur eux- memes avec la rapidite d une toupie. Les femmes sont passionnecspour cet exercice; quant aux enlants, les plus jeunes executent des prodiges d agilite et d equilibre. Decidement la population ici est, comme les vehicules, montee sur patins : on ne marche pas, on glisse. Les graves corbillards eux-memes sont installes sur des traineaux ; sans cahots, sans secous- ses, ils transportent leurs clients a leur derniere demeure ; les traineaux des parents et des amis defi- lent lentement ; le cortege passe sans bruit et s evanouit en silence comme une vision de fantomes. L HIVER AU CANADA 197 On connait bien 1 heure a laquelle le train part de Montreal, mais on lie salt jamais a quelle heure il arrive a Quebec. Sur une voie toujours obstruee par la neige, il avance lentement, sou vent il reste en detresse, quelquefois meme il glisse en arriere. Quatre machines sont rangees derriere un puissant chasse-neiges , mais cet enorme soc de charrue ne penetre que bien lentement dans le mur compacte qui mesure plus d un metre de hauteur. Nous arri- vons a Quebec avec un petit retard de cinq heures seulement : notre voyage s est effectue dans de bonnes conditions. Devant Quebec, le Saint-Laurent n est pas comple- tement gele ; le fleuve charrie des lies de glaces et de neiges , mais les marees, qui sont ici d une grande puissance, empechent ces lies de se souder et de former, selon 1 expression des habitants, le pont de glace . Le pont de glace se forme a peu pres une fois tous les quatre ans, et c est le seul pont qu il y ait a Quebec. II faut done traverser le fleuve en steamboat, malgre les banes qui descendent au cours des flots parfois longs d un mille, larges de quatre cents metres, epais de plusieurs pieds. Le steamboat evite quelques glacons, coupe ou culbute les autres ; il prend son elan, au besoin il recuie pour mieux sauter; sa forme meme le porte au-dessus dc la glace qu il brise par son seul poids ; 1 ilot flottant se fend a grand tapage, des e"boulements 198 PROMENADES ET CHASSES nombreux se produisent, les pics se renversent les uns sur les autres, et nous demeurons un instant immobiles ; le vaillant petit bateau ne se decou- rage pas ; il souffle a perdre haleine ; un nouvel effort, un nouveau choc, et de nouveaux craque- ments : nous avons passe. Des bateliers font concurrence au steamboat et traversent egalement le Saint-Laurent ; quand ils rencontrent ces e"normes banes flottants, ils les accos- tent, debarquent hardiment sur cette base mou- vante, font glisser leur canot jusqu 1 autre bord et la le remettent flot ; ils atteignent ainsi le rivage, moitie sur 1 eau, moitie sur les glacons, tantot ramant, tantot poussant. Nous avons bien choisi le jour de notre arrivee a Quebec; plus de 31 centigrades, c est la journee la plus froide de cet hiver. J etais monte sur le pont pour mieux regarder la traversee du fleuve. Au bout de quelques minutes, un monsieur, venu la sans doute pour le meme motif, s approche de moi : Monsieur, me dit-il tres obligeam- ment, vous ferez mieux de descendre dans la cabi- ne, vous avez le nez gele. Monsieur, lui repondis-je, tout aussi obligeamment, je crois que nous ferons bien de descendre ensemble. En effet, le nez de mon iriterlocuteur, du plus vilain blanc, offrait un aspect non moins inquietant que le mien. L HIVER AU CANADA 199 L hiver au Canada dure la moitie de 1 ann^e, et cependant Quebec se trouve sous la meme latitude que Paris. Des la fin d octobre les neiges com- mencent a derouler sur le pays cet immense tapis qui s etend jusqu au pole. En avril survient le degel; imagiriez ce que doit etre le degel de ces montagnes blanches ! Parfois on a pu se promener en bateau dans les rues de Montreal. Un mo is ne suffit pas a la fonte d une si enorme quantite : en mai encore, la boue des routes est melee de neige, et Ton ne peut parcourir ces chemins defences que sur des traineaux sans lisses; c est pour les Canadiens le mois des inondations et des debacles terribles du fleuve. Enfin 1 ete leur inflige des cha- leurs plus elevees quelquefois, mais toujours plus insupportables que les notres. Aussi, malgre le froid, 1 hiver demeure la saison la plus gaie, la saison de 1 oisivete dans les campagnes : les habitants savent s amuser entre eux sans quitter leurs fermes ; c est 1 epoque des longs repas, des longues veillees passees en causeries ; les laboureurs ne peuvent s occuper de la terrequand elle est couverte de six pieds de neige; les bucherons, les flotteurs ne peu vent descendre leurs trains de bois au fil de 1 eau, quand les rivieres sont gelees. Chacun fait contre fortune bon coeur et se soumet sans murmure au p^nible labeur de n avoir rien a faire. Quebec ne pre"sente pas la physionomie animee de 200 PROMENADES ET CHASSES Montreal ; la villc, perchee sur une hauteur, semble regarder un peu tristement le grand fleuve qui coule a ses pieds; beaucoup d escaliers, de nom- breuses echappctes sur la riviere et la campagne, les forts qui 1 entourent et les rochers qui la portent lui donnent un aspect pittoresque ; une rampe d une raideur extreme conduit a la ville haute ; autrefois une porte s elevait au bas, tout e"troite, a peine suf- iisante pour le passage d un traineau ; depuis cinq ans on a supprime cette porte ; 1 originalite y a perdu, mais la circulation y gagne. Quebec n est point un centre d affaires et de com merce ; c est plutot la ville de 1 aristocratie ou des fortunes oisives, car il y a peu d aristocratie au Canada. Quelques families anglaises s enorgueillis- sent cependant de descendre des premiers occupants. Quant a la noblesse de France, elle tend a s etein- dre ; d ailleurs le peuple lui temoigoe peu de consi deration : il ne lui pardonne pas d avoir jadis ap- prouve" la politique fatale de Louis XV qui le livrait aux Anglais, il n oublie pas les termes dedaigneux qui justilierent cet abandon : quelques arpents de neige; et pour la fletrir d un mot, il 1 a appelee : la noblaille . A Ottawa, capitale de la Dominion, et a Montreal, 1 anglais et le francais sont egalement repandus; les actes civils sont rediges dans les deux langucs; a la Chambre, au tribunal, on se sert indifferemment L HIVER AU CANADA 201 de Tune ou de 1 autre. A Quebec, au contraire, on emploie prcsque exclusivement le francais; Fidiome national a resiste victorieusement a la domination anglaise et a I influence des Etats-Unis. La langue qu on y parle, il est vrai, n est pas la notre, c est le francais du siecle dernier ; le Bas Canada tout entier semble une vieille province francaise qui serait restee fermee depuis deux cents ans : une voiture, c est un carrosse; le cocher, c est un charretier ; il n a pas 1 habitude d aller vite, mais il en a I accoutumanee. Quant a 1 accent, il est de- meure franchement normand; les Normands en eifet, ainsi que les Picards et les Bretons, sont les peres des Franco-Canadiens . Quelques mots anglais ont a grand effort obtenu droit de cite ; le mot traineau, par exemple, n existe presque plus; on dit une sleigh, c est plus bref ; mais les livres ou les journaux imprimes dans le pays ont declare une guerre acharnee a ces empietements ; peut-etre meme la reaction est-elle trop violente lorsqu elle se permet d ecrire chelin au lieu de shelling, et co- ronaire pour coroner. Deux grandes attractions pour les touristes, et vantees de tous les cochers, guides obliges, ce sont les chutes de Montmorency et le village indien de Jcune-Lorette. La chute de Montmorency presente en hiver un phenomene singulier : la bruine soule- ve"e par le choc deseaux se cristallise, et, retombant 202 PROMENADES ET CITASSES eu neigo solidc sans cessc a la meme place, finit a la longue par former un gigantesque cone de glace. Ce pain de sucre, haut de 150 pieds, est merveil- leusement constitue pour Fun des sports favoris des Canadiens, et des plus amusants : on emporte sur son epaule un leger traineau, une simple planche de bouleau releve"e a son extremite, epaisse a peine de quelques lignes; arrive" en haut du cone, on se jette dans ce traineau, et Ton descend la pente avec une rapidite vertigineuse ; on se dirige (si Ton peut diriger une chute), a 1 aide d un petit ba ton. Ce divertissement n est pas sans danger; les etrangers ne s y risquent guere; mais les Cana- dienncs s en montrent aussi friandes que du pati- nage. A Montreal, les Cotes de Neige jouent le meme role qu ici le cone de Montmorency. La vitesse, je le repete, est effrayante ; on ne glisse pas, on tombe : un enthousiaste m a affirme avoir descendu la cote de Sainte-Anne, longue d un kilometre, en 67 se- condes ! Quant au village de Jeune-Lorette, malgre tous mes soins & bien regarder, je n y ai pas vu un seul Indien. Ce que les digncs charretiers de Quebec appellent les Sauvages , ce sont de braves gens, chasseurs pour la plupart, croises avec des Francais depuis trois ou quatrc generations, vetus a la iran- caise, parlant le francais et 1 anglais, en revanche ne se souvenantplusde leurlangue primitive, et a coup L HIVER AU CANADA 203 sur plus civilises que les dix-neuf vingtiemes de nos paysans. Us se batissent des maisons comme les notres ; ils ont une chapelle catholique et des pre- tres indigenes; un des chefs est notaire, un autre maitre d ecole. Cependant, s ils ont adopte pour vete- ments les disgracieuses confections imaginees paries peuples civilises, ils ontaussi conserve dans leur ar- moire 1 ancien costume national ; ce costume ne re- voit le jour qu a 1 occasion de la fete de Saint- Jean- Baptiste : ce jour-la, tous les metis revetent le grand bonnet plumes et les mitasses, ces pantalons, qui ne tiennent qu a un fil, puisqu ils n ont ni fond ni braguette; ils chaussent les mocassins brodes et suivent la procession. Je n ai observe parmi eux aucun type tranche ; seule la vivacite du regard te- moigne de leur origine, peut-etre aussi la passion incroyable qu ils ont conservee pour 1 eau de feu. A tout prendre, ce sont les derniers representants d une race autrefois puissante, aujourd hui disparue, la race des Hurons. Les Iroquois ne sont pas plus prosperes que les Hurons ; les survivants de leur peuple sont contenus dans un petit village de Mont real, Ganguawhaga : ceux-ci sont pecheurs ; ceux-l& sont chasseurs. Jadis ces deux tribus rivales etaient sans cesse en guerre ; mais depuis elles ont eu a combattre un ennemi commun qui les a rapidement detruites : la civilisation. Ces metis n aiment pas les Anglais ; ce n est pas 204; PROMENADES ET CHASSES avec eux qu ils se sont croise"s, mais avcc les Franco- Canadiens; jamais, en effct, la race saxonne n a pu fondre en elle les peuples sur lesquels elle etend sa domination ; elle ne possede point d allies , elle n a que des sujets. La politique des Anglais an Canada est cependant large et conciliante. Us reconnaissent les Indiens comme les veritables proprietaires du sol qui contient le Fertile Belt, quitte a leur racheter ce sol a vil prix; cette habile flatterie leur a epargne" les guerres longues et meur- trieres qui troublent les Etats-Unis, et, scrupulc remarquable chez une nation qui inonde la Chine de cargaisons d opium, ils n ont meme pas cherche a detruire les tribus en leur prodiguant le whisky. C est a Lorette que nous cngageons deux Indiens pour nous servir de guides dans les montagnes, et porter notre leger bagage de chasseurs; le plus vieux de nos guides, bonhomme Pierre, est age de soixante- dix-neuf ans ; la vieillesse ne lui a pas apporte une seule infirmite, il marche sans courber les epaules. Avant de partir, je lui verse une enorme rasade de cognac ; il se leve respectueusemcnt, prend son verre d une main, releve son chapeau de 1 autre, et me dit : Pour vous saluer, mon gentilhommc. Ces formalites accomplies, et le brandy disparu, nous montons dans le traineau dont les deux chevaux, attcles en flechc, doivent nous conduire a une vingtaine de milles. L HIVER AU CANADA 205 Le brandy opere rapidement et bonhomme Pierre devient d une loquacite insupportable ; le froid est terriblement aigu, et le vieux, trop occupe de parler, ne s apercoit pas que son nez est en train de geler. On 1 avertit d avoir a se frictionner. Bonhomme Pierre, mal protege par une veste en lambeaux, disparait sous les fourrures du traineau ; mais bientot il sort sa tete de dessous ses peaux de bisons, et se plaint d avoir froid aux pieds : Bah ! lui dit bru- talement son fils, vous savez bien que vous n en avez plus. Le vieux avait jadis eu les pieds geles et il avait perdu ses orteils. Rien de traitre comme le froid : la partie menaced s engourdit et devient insensible; le danger arrive juste au moment ou Ton se croit parfaitement a 1 abri ; on gele sans meme s en douter. Pour peu que les pieds aient 6te" mouil!6s, on court grand risque d avoir a s en separer ; on perd plus rarement son nezousesoreilles. Cependant, nous nous surveillons attentivement et chacun previent son voisin des qu une partie de son visage pre"sente cette inquie"- tante lividite, qui indique un arret dans la circulation du sang. Malgre le froid, le vent et une neige epaisse, nous atteignons au coucher du soleil une cabane habitec par un pauvre Canadien, sa femme et sept enfants de toutes tailles, depuis un pied et demi jusqu a six pieds. Les plus petits s enhardissent bientot et grim- 12 206 PROMENADES ET GRASSES pent sur nos genoux. Tous ces moutards cou- chent ensemble dans un enorme coffre, au fond duquel est etendue une simple paillasse ; pour me faire honneur on veut les deloger et me reserver le coffrc ; mais j ai vu les bambins se gratter la tete, et, craignant le coffre trop habite, je refuse dnergique- ment une telle prevenance ; mes deux sauvages eta- lent mes couvertures sur le plancher de la chambre conjugale et je m endors tranquillemcnt sur le sol. Le matin, apres avoir dejeune et distribue" des sous en argent a toute la marmaille pour s acheter des catins (des poupees), je chausse mes snow-shoes. C est la premiere fois que je marche avec ces chaus- sures, pour mieux dire sur ces chaussures qui em- pechent d enfoncer dans la neige : ce sont de gigan- tesques raquettes pareilles a cclles dont on se sort pour jouer au volant ; des lanieres en peau d elan passent autour du pied et se croisent de maniere a ce que la raquette ne soit maintenue que par les phalanges des doigts ; jamais la raquette ne se leve tout entiere, 1 extremite traine toujours aterre; le pied et la chaussure sont loin de former un tout, et la grande difficulte consiste a maintenir son pied d aplomb sur le rescau en nerfs de vache. Rien dc plus aise que de trainer ces snow-shoes sur un terrain plat, mais il est fatigant et penible de marcher avec eux dans les bois rcmplis d asperites. Nos deux Indiens atteles a une le"gere traine de L HIVER AU CANADA 207 bouleau, et nous tous attetes a nos raquettes, nous gagnons une cabane vermoulue ou nous passerons la premiere nuit. Nous allumons un grand feu et je me felicite de cette flamme vive et joyeuse qui degourdit nos membrcs ; je ne devais pas me feli- citer longtemps : le plafond faisait air de toutes parts ; bien des planches manquaient, et a mesure que la fume e montait et passait a travers toutes les fissures, la neige fondait et retombait en grosses gouttes de pluie; la cabane n avait pas de porte ; et le vent refoulait a 1 interieur une fumee epaisse et acre ; de 1 un a Fautre cote du feu je ne distinguais pas mes Indiens; tandis que je toussais a me rompre la poi trine, et que mes yeux pleuraient a chaudes larmes, mes Hurons preparaient le souper sans paraitre incommodes; je ne fus pas long & me rouler dans mes fourrures, et a les ramener par-dessus ma tete, essayant d interdire toute entree a Thorrible boucane. Vains efforts ! quant a 1 averse qui tombait du toit, entretenue par le feu, elle ne faisait que redoubler. Au soleil levant mes couvertures e"taient trempe es; une heure apres elles gelaient et se chan- geaient en planches. Apeine seches,il fautse remettresur ses raquettes et faire le bois pour chercher des pistes ; nos guides nous promettent des traces de caribous. La journee se passe : nous ne trouvonsrien. Nous ne coucherons plus dans la Cabane de la Pluie, comme Tappellent 208 PROMENADES ET GRASSES nos Hurons ; on chcrche un cndroit convenable , on bat la neige, et Ton e"tend dcssus une epaisse couche de branches de sapin vert. La neige tombe & gros flocons; brisks, moulus, nous nous endormons profondement ; le lendemain, un poids enormepese sur nous ; nous mesurons la neige sur nos couver- tures : il en est tombe 17 pouces ! Et nous aliens encore fairele bois! Jcchaussetris- tement mes raquettes , et je chemine derriere les Hurons, enproie a une noire melancolie. Malgrenos raquettes, nous calons plus d un pied de neige; nous entronsjusqu auxgenoux dans ces frimas encore sans resi stance . Quand cette couche mcsure six ou sept pieds la raquette prend bien sur tous les arbres morts et couches en travers ; on passe sans difficulte sur la tete des petits sapins; mais, helas! aujourd hui il n en est pas ainsi. Une fois, je disparais soudain; la neige s est effondree, et je roule parmi les chicots et les branches pointues; je mets un stupide amour-propre a ne point appeler mes guides, et je me debats une bonne demi-heure dans un entonnoir; je ne puis cssayer de remonter sans glisser jusqu au fond. Je peste, je jure, et,malgre un froid de25 degres, je sue a grosses gouttes. Enfm, je m accroche avec les pieds, les mains, les genoux, les coudes, les dents, et jeres- sors de la avec une raquette brise"e ; 1 autre est reste"e au fonddu trou. Tandis quo je reprends halcine, mes deux guides revienncnt : aucunc trace de caribou. L HIVER AU CANADA 209 Pendant trois ou quatre jours je recommence les memes chutes ; nous parcourons les bois , nous pas- sons sur les lacs et les rivieres. Le froid est mediant, comme disent les Hurons : la glace se forme a trois picds du feu. Le bonhomme Pierre n a emporte qu une couverture et grelotte toutes les nuits ; comme saint Martin je partage ma peau de bison avec lui. Un matin, je decouvre quelques aiguilles de glace dans le cognac; faut-ii les attribuer a la quantite d eau dont le debitant arrose ses liquides? Un autre matin, nous faisons une decouverte plus desolante : le char- retier, en nous quittant, a vole une bouteillede brandy, la derniere. Bonhomme Pierre est triste a en pleurer; par centre, nous ne decouvrons toujours pas le moindre caribou. Les bois sontmagnifiqucs : les sapins noirssont cou- verts de gros paquets d une neige etincelante; chaque branche supporte un amas blanc. Parfois , quand la brise s eleve et les secoue, ces frimas tombent en avalanches et font dans 1 air de longues trainees eblouissantes. Le matin, les arbres converts de givre portent des ecrins de diamants. Les lacs surtout sont beaux : ces grandes nappes de neige legerement teintees d azur, etincellent au soleil et sont vigoureu- scment serties dans leur sombre ceinture de sapins ; pas une asperite, pas une tache, pas une ombre sur cette blanchcur insoutenable. Helas! pas memeime trace de caribou ! 12 210 PROMENADES ET CHASSES Nous brisons la glace pour pecher les truitcs de notre souper. La traversed de ces lacs n est pas sans danger; la plupart sont alimentes par des sources d eau chaude; au-dessus de ces sources, 11 arrive souvent que le plancher de glace, trop faible, so brise sous le poids du pecheur; il est bien rare alors que celui-ci puisse rapporter au camp le produit de sa peche. Le soir, tandis que nous mangions une maigre galette i la sauvage, et que bonhomme Pierre deplo- rait 1 absence du brandy, son ills me dit : Mon gentilhomme , demain nous verrons peut-etre des caribous. Nous n en verrons certainement pas, car demain nous retournerons Quebec. Ge qui fut dit fut fait. Enfm, j ai vuun de ces caribous pour lesquels nous avons eprouve tant de miseres : il etait empaille et servait d enseigne & un marchand de fourrures; gris avec un petit panache blanc qui lui pend sous le cou, c est tout bonnement une variete de cerf, un animal tres-ordinaire. XI LE SUD L Hudson. Charleston, ville ruine e. Negres et mulatresses. La mousse grise. Savannah. La Nouvelle-Orleans. Le carna- val. Abaissement des Etats du Sud. Chasse sur les bayous. Apres cette rapide excursion dans le Canada, nous rentroas dans les Etats-Unis; nous connaissons 1 Est ei FOuest de ce vaste territoire ; le Sud nous reste a visitor. Le cherain de fer qui nous ramene de Montreal a New-York longe le has cours de 1 Hudson ; a cette epo- que de l anne"e il a perdu sa beaute ; les arbres sontde- pouilles, et les rives d&mdees n emprisonnent qu un bloc de glace. Nous avionsdejk parcouru ce fleuve si vante au moment ou Fete pare ses collines d une 212 PROMENADES ET GRASSES verdure chatoyante commc le velours ; certains en- droits sont pittoresques ; 1 Hudson au-dessous de New-Burgh s elargit d abord en veritable bale , et sc resserre pour franchir les Highlands, tournant avec colere sur lui-meme entre des escarpements de ro- ches grises. On a tort cependant de comparer FHud- son au Rhin; une comparaison n est guere possible entre un fleuve trop constamment pareil a lui-meme et un fleuve qui, a chaque detour, change son eten- due, ses bords, ses montagnes, toutesaphysionomie enfin. En outre, 1 Hudson est trop industriel pour etre veritablement artiste ; tandis que le Rhin tire sa poesie de ses vieux chateaux en ruines, le fleuve americain s enorgueillit de ses etablissements com- merciaux; sur ses cimesles plus pittoresques s e"pa- tent les immenses hotels qui ecrasent 1 effet des gracieuses collines et font mentir le precepte d Ho- race : Omne tulit punctnm qui miscuit utile dulci. Nous nous arretons a New-York quelques jours seulement; nous nous embarquons pour Charles ton sur un caboteur que les prospectus do la Com- pagnie declarent le plus beau et le plus confortable de tous les steamers. Les Americains, dans leur hor- reur du superflu, n ont guerc plus de cinq ou six hommes d equipage : le commandant s acquitte a merveille de son triple metier, capitainc , timonier LE SUD 213 et matelot: il a passe 1 age d etre mousse. Le maitre d hdtel, un mulatre insolent et brutal comme le veut la regie, a fait, je crois, avant de partir, le pari d empoisonner tous les passagers ; mais notre heu- reux temperament resiste a ses intoxications suc- cessives, et apres trois jours de traversee, nous en- trons dans la baie de Charleston. Nous rasons le fort Sumter ; il domine fierement la baie et la protege comme une sentinelle avancee. La ville se presente avec coquetterie : c est un cap de maisons blanches s avancant loin dans le confluent des deux rivieres, F Ashley et le Cooper qui lui for- ment chacune une moitie de ccinture. La mer est calme, la ville doucement endormie sur ses flots tranquilles. Nous descendons, seduits par 1 aspect de cette cite aux gracieuses promesses ; mais il no faut pas juger sur 1 apparence les villes plus que les gens. Charleston est plus triste qu une cit& morte ; c est une cit6 agonisante. La premiere, elle leva contre le Nord Fetendard de la revolte ; c est elle qui fut le plus cruellement chatiee; heroiquement defendue par le general Beauregard, elle supporta sans defail- lance un terrible bombardement. Elle n a pas encore releve ses ruines. Elle presente un navrantassemblage de splendeur passee et de misere presente. Ses palais de marbre blanc se lezardent ; la mousse verte les couvred une lepre sans cesse plus epaisse etplus r- 214 PROMENADES ET GRASSES pugnantejses gracicuxbalcons defertisse commeune dentelle sont manges par la rouille. Dejcte"es en tous sens, les colonnettes de gres rouge s inclinent lamen- tablement. L interieur est triste des grandes families d autrefois ; les vastes salons sont pleins de souvenirs luxueux , mais nulle richesse nouvelle ne s ajoute aux richesses anciennes. Les portraits des ancetres, fierte des petits-fils, contemplent melancoliquement la decadence de leur maison. On eprouve un peni- ble sentiment de malaise et de gene dans ces vastes demeures dont les maitres supportent dignement la pauvrete et Ton se sent envahi par une vague pitie" et une sincere compassion pour ces hommes d au- tant plus miserables aujourd hui qu ils furent jadis plus opulents. L herbe croit dans les rues desertes ; de gros vau- tours y sautillent, charges de les nettoyer ; leur vora- cite" s accommode & mcrveille de ce soin, et ils se montrent aussi utiles que les chiens de Constanti nople. Quelques voies sont tellement sablonneuses ou boueuses en tout temps qu on s est vu force d y 6tablir des chemins de planches; ces planches a moi- tie" vermoulues s effondrent parfois sous un cheval trop pesant ; on rebouche le trou avec quelque vieux madrier et les cars continuent a rouler de leur trot monotone. Les Allemands sont venus peu & peu s installer dans cette ville de"chue; ils ont fouille ses decombres LE SUD 215 pour y chercher la fortune ; ils regnent sur ces rui- nes; etles rares maisons soigneusement entretenues, ceintes de grands lauriers roses et d orangers qui parfument la brise, ces maisons n appartiennent qu & eux. Les Creoles ne sont plus, et les negres disputent seuls 1 autorite aux Allemands; ils balancent 1 mtelligence et la fortune par le nombre ; ils ont des representants dans le conseil de la ville et dans celui de 1 fitat. Leur arrogance et leur infatua tion se sont montees & un degre extreme ; infini- ment plus nombreux que les blancs, ils leur ont fait durement sentir le poids de leur brutalite". Leur aspect est miserable : le drap de leurs pantalons est tellement troue qu il ressemble une grossiere den- telle; quant & leurs chapeaux, ils sont generalement & cicl ouvert. La pauvrete tuc un grand nombre d entre eux ; parmi les enfants, la mortalite est de cinq noirs contre un blanc. Une dame de Charleston avait parmi ses esclaves une n^gresse magnifique, mere de neuf enfants; cette negresse affranchie par le triomphe du Nord voulut vivre en femme libre : elle ignorait que 1 apprentissage de la liberte est necessaire comme celui de tout nouvel etat. En six mois elle perdait huit enfants ; elle-meme exte"- nuee par la misere et le manque de nourriture torn- bait gravement malade. La race noire ne subsistera point aux fitats-Unis ; 216 PROMENADES ET CHASSES comme elle ne se renouvelle pas, les croisements nombreux modifieront le type primitif au point de n en faire qu une variete presque insaisissable de la population heterogene qui peuple ces regions d une si grande etendue ; la race negre se fondra dans cet amalgame de peuples, sans laisser plus de traces qu un ruisseau sale qui tombe dans la mer et la brunit a peine a quelque distance. Les negres forment la moitie" de la police ; ils se promenent gravement, vetus de flanelle bleuc , avec leur petite massue a la main. Ils devisagent le passant d une facon curieuse et importante ; ils e"cri- raient volontiers sur leur chapeau, (s ils savaient ecrire) : C est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau. Leur milice defile souvent par les rues ; le capitaine laisse onduler fierement son plumet blanc et bleu ; la sueur coule a flots sur son visage ; il se garde bien de 1 eponger; cela compromettrait sa dignite" ; peut-etre, apres tout, n a-t-il pas de mou- choir. La ville de Charleston a fait cadeau de deux pompes a la population noire ; leurs deux compagnies riva- lisent avec les compagnies blanches. Quand un feu 6clate, les negres se precipitent pour arriver les pre miers; ils poussent des cris feroces, mais ils accom- plissent assez bien leur devoir, et ils e"teignent les incendies sans trop s occuper de fouiller les de- combres. LE SUD 217 Les negres de Charleston font un peu tous les metiers; les mulatresses n en exercent guere que deux : servantes ou prostituees ; souvent ellescumu- lent. Leur tenue est provocante ; coiffees d un im mense chapeau de tulle blanc tout garni de fleurs, vetues avec une coquetterie ridicule, on les voit so poster dans les encoignures ou trainer dans la pous- siere leurs longues robes d etoffes legeres et voyantes. La principale promenade est la Batfcerie, situee tout & 1 extremite du cap forme par la ville. De la Batterie on decouvre la mer, les deux rivieres, le fort Sumteret Sullivan s Island, unilot de sable sur lequel la classe aisee de Charleston se refugie durant I et^ pour aspirer de plus pres 1 air moins etoulfant de 1 Atlantique. Ricn n est triste comme ce lieu de plaisir : les maisons de bois sont e"levees sur des pilotis pour se defendre des petites dunes de sable blanc que les vents contraires deplacent en tous sens; un chemin de bois parcourt 1 ilot dans sa plus grande etendue; trois pahniers vivants et deux morts formcnt toute la vegetation. Apres deux heures de promenade dans cette solitude, nous revenons a travers des marais saumatres ct a demi envahis par la maree montante ; sur la plage boueuse, des milliers de pctits crabes sortent des trous pratiques dans le sable pour y rentrer a la inoindre alarme; une de leurs pinces est e"norme, 1 autre presque invisible ; ils levent a chaque 13 218 PROMENADES ET CHASSES instant leur pince colossale avec des mouvements fre ne tiques, comme pour saisir une proie apparente pour eux seuls. Les monuments de Charleston sont pareils a tous les monuments d Ame"rique : la douanc en marbre blanc, qui restera sans doute toujours inacbevee, la poste, le telegraphe, les e"glises n ont aucun carac- tere. Le cimetiere seul, situe* a quelque distance de la ville, est original; on 1 appelle Magnolia: deux de ces arbres croissent a 1 entree. Les riegrillons de- robent, pour les offrir aux visiteurs, leurs fleurs e"normcs et parfume"es. Outre les richesses communes a tous les Etats du Sud, la Caroline possede des mines inepuisables dc phosphate. Ce phosphate, employe comme engrais, se presente sous Faspect de picrres un peu sablon- neuses ; on le trouve par lits entiers, a une profori- deur qui varie entre quatre et seize pieds ; sou vent memo on le rencontre a fleur de terre. Au milieu de ces couches d engrais, nous avons decouvert en abon dance des fossi les et dcsossemcnts antediluviens. Peut-etre 1 extraction et le commerce de ces phos phates imprimeront-ils un mouvement asccnsionnel a la contrec et lui donneront-ils une nouvelle vie ; elle en cxpedic deja des quantites considerables en Angleterre. Nous quittons sans regrets une ville remplie de souvenirs historiques, mais dont la tristesse est aussi LE SUD 219 grandc que la gloire. Pour gagner Savannah, nous traversons d interminables forets dc pins et de chenes verts; durant toute la route le regard se brise a dix pas contre une infranchissable muraille de verdure; nous nc jouissons d une echappee qu en traversant la riviere Savannah. Les cliemins de fer sont moins confortables que ceux du Nord, mais leur construc tion est plus pittoresque. Le train court lestement sur des pilotis de bois et traverse dcs marecages dont Fatmospherc est lourde et humidc. Une espece de petits bambous y pousse en abondance ; ils croi- sent mille ibis entre eux leurs rarncaux inextri- cablcs ; mousse grise (gray moss) s allonge en fila ments d un blanc verdatre et toinbe de toutes les branches ; on dirait de gros paquets de toiles d araignees. Cctte mousse s attachc a tons les arbres, mais elle prefere le pin ct le chene vert; suspendue par un fil au plafond d une chambre, elle continue a croitre ; dessechee et preparee, elle sert a faire le crin vegetal dont sont rcmbourres tous les lits et tous les sieges du Sud; on a commence, malheureusement, a en fairc usage chcz nous. Parfois, du milieu do la verdure, s elevent de gi- gantesquescypres et des pins enormes.Ccs vieillards dc la forAt out vu leurs branches abattucs par tous les ouragans d un sieclc ; leur tronc blanchatre seul est rcste debout. Nous ne quittons la foret qu a Ten- tree meme de la ville. II ne faut point juger la Geor- 220 PROMENADES ET CHASSES gie par ce trajet en chemin de fer; derriere ces marais et ces bois s etendent des plaines fertiles et des champs de coton ; la terre, facile a cultivcr, re compense largement le travail. Savannah est une charmante petite ville; sa riviere aux flots rouges coule lentement entre des lies nom- breuses. Pour assainir le pays, on a supprirne les rizieres ; on les a remplacees par des roseaux plus malsains. Les allees du pare sont bordees d arbres gigantesques ; la mousse grise descend en longs filets comme des barbes de vieillards balancees par le vent, et traine presque jusqu a terre. Les maisons y sont ele gantes et bien tenues; le quai prescnte une grande animation, surtout en hiver, quand se fait le char- gement des cotons et des riz. Cette petite ville a pris dans les dernieres annees un rapide accroissement, et bientot son commerce deviendra Tun des plus importants des Etats du Sud. Nous arrivons a la Nouvelle-Orleans peu de jours avant le carnaval ; impossible de choisir une epoque ou la ville soit plus animee et plus bruyante. Les traditions ariciennesseperpetuent: un homme recommandable par sa fortune et sa position est elu roi du carnaval; deguise et masque, il vient, sous le noin de Gomus, visitor sa bonne ville d Orleans ; son arrivee est accueillie par des salves d artillerie, et on lui presente sur un plat de carton dore les clefs de la cite, bien que la cite ri ait point de portes. LE SUD 221 Le roi du carnaval est maitrc absolu durant le mardi-gras ; il lance des proclamations par lesqnelles il convie ses sujets aux festins et aux danses ; il organise les defiles historiques; a chaque balcon flotte son etendard tricolorc, jaune, vert et violet; tous les citoyens obeissent avec plaisir a cette dicta- tore d un jour. La liberte dont on jouit en Amerique prete parfois un tres vif interet & ces corteges dont chaque tableau devient une actualite; cette annee, chaque figurant du defile representait un homme politique du Nord ; cespersonnages tres resscmblants etaient travestis en voleurs et en bandits. Ces caricatures firent grand scandale a Washington ; on avait cependant suppri- me" par prudence a la derniere heure les ecriteaux indiquant le nom des dignitaires clones a un si cruel pilori ; malgre cette precaution, cette satire trop libre sera sans doute fatale au parti democrate qui Fa imaginee, d autant plus fatale que, pen de jours apres, le meme parti se deconsiderait par une tentative d assassinat dirigee en pleine rue contre le gouverneur republicain. Ce sont les jeunes gens les plus riches et les mieux places de la ville qui organisent les corteges du mardi-gras ; les habitants prennent grand plaisir a se promener dans des deguisements fantastiques. Cette annee le mardi-gras etait un jour sombre, coupe" d averses fre quentes ; les costumes detrempes 222 PROMENADES ET GRASSES collaient aux corps, les oripcaux s aplatissaient lourdement ; le- deTile, raye par les lignes grises et obliques de la pluie, n en continuait pas moins sa marche triomphale ; une procession sortait le matin, une autre le soir, toutes deux sous le meme deluge et avec le meme courage. La societ^ de la Nouvelle-Orleans est ardente au plaisir, elle s enthousiasme pour toutes les fetes ; elle adore la danse : au plus fort des luttes san- glantes et des grandes hecalombes de la guerre de Secession, les jeunes filles ne voulaient point renon- cer a la valse ou au boston; pour ne pas scandaliser les passants par le bruit d un piano dans cette pe- riode de deuil, on dansait au son d une feuille de papier appliquee sur un demeloir. Malheureusement la population primitive, qui descendait des Francais, tend a disparaitre; la langue francaise se perd tous les jours; I invasion americaine et allemande subrnergera bientot le noyau Creole. Les Creoles, fils d Europeens nes dans les colonies, ne doivent pas etre confondus avec les mulatres ; trop de personnes en France s imaginent que ces deux mots differents signifient une meme chose ; je me souviens qu a Paris, dans un bal, un denies amis venanta parler de sa qualite de Creole, une dame s ecria na ivement : Mais vous n avez pas dutout le type negrel La guerre de Secession, en supprimant 1 esclavage, LE SUD 223 a mine le Sud ; mais au lieu de se relever par un effort energique, de tenter de refaire par eux-memes la fortune que les noirs avaient faite pour eux,ces Etats sans energie s abandonnent et se renferment dans une paresse funeste; ils se plaignent quand ils devraient agir. Les gens du Nord leur reprochent amerement leur lachete ; ils ne veulent pas tenir compte del action que le climat exerce sur le tempe"- rament d un peuple ; lorsque les Yankees auront remplace ici la race latine, peut-elre ressentiront-ils leur tour 1 influence d un milieu plus debilitant; peut-etre deviendront-ils, comme les Louisianais, capables d un effort vigoureux, mais peu durable : les nerfs auront remplace les muscles. En attendant, ils s abattent sur la contree et dejk le commerce est dans leurs mains. Legalement les noirs sont devenus les egaux des blancs ; telle est la principale cause de la haine opi- niatre du Sud contre le Nord ; il supporte plus diffi- cilement cet affront que sa ruine ; les negres, plus nombreux, disposent souvent du vote; ils comp- tentplusieursrepresentants dans les deux chambres; ils sont parfois gouverneurs ; et les maitres se trou- vent protbndement humilies d obeir a leurs anciens esclaves. On comprend aisement que les vieux planteurs, ceux qui ont possede des troupeaux de negres, ne puissent regarder comme leurs egaux ces etres qui 224 PROMENADES ET CHASSES leur appartenaient jadis si completement ; maischez leurs fils, chez leurs petits-fils surtout, un tel mepris cst moins explicable. Ces pauvres noirs porteront lo chatiment de la couleur de leurs peres jusqu a la derniere generation ; jamais ils ne parviendront a detruire le prejuge qui e"leve entre eux et les blancs lie s dans le pays une infranchissable barriere : un vrai creole pourra admirer un noir, rendre justice a son caractere et a son honnetete ; il ne lui donnera point la main. L hiver a la Nouvelle-Orleans est i epoque du grand mouvement commercial ; les quais, deserts enjuillet, s encombrent de balles de coton ; les negres se pres- sent, mais leur empressement maladroit ne fait guere avancer 1 embarquement de ces lourds colis ; dans les bureaux on travaille jusqu a minuit. Ce travail assidu est de courte duree ; avant peu le quai aura repris son aspect ennuye" et paresseux ; il ne se re- veillera qu au moment ou laprochaine re"colte jettera de nouveau sur la Levee des milliers de balles pe- santes et etoilees de flocons eclatants. Le Marche francais est une celebrite de la Nouvelle- Orleans; j y suis alle prendre le matin, chez une commere accorte et empressee, une tasse d excellent caie qui m a fait oublier 1 eau brune qu on nous sertdans tous les hotels. Les habitants de la Nouvelle-Orleans ont surnomme leur ville, la ville du Croissant ; il serait plus LE SUD 225 juste de 1 appeler la ville en S car elle est con- struite sur une courbe du fleuve qui represente exac- tement cette lettre. La cite est horriblement sale. Le climat est humide ; le niveau du fleuve est plus e"leve que celui de la ville : a chaque instant les infiltrations souterraines remplissent les caves ; par- tout 1 eau est a fleur de terre, et Ton ne peut faire dans le sol un trou, si peu profond qu il soit, sans rencontrer une nappe liquide. II est impossible d enterrer les morts dans ce terrain limoneux; aussi, pour mettre les defunts a 1 abri d une trop grande humidite, leur menage-t-on de petites niches dans 1 epaisseur des monuments funeraires. J avais souvent entendu parler des merveilleux coups de fusil que Ton peut tirer aux environs de la Nouvelle-Orleans ; je ne resiste pas au desir d a- battre quelques canards et quelques poules d eau. Le chemin de fer me depose devant une cabane ou je trouve plusieurs lits de sangle installes par les chas seurs de la ville qui viennent camper ici du samedi au lundi. J entre aussi tot en arrangement avec un negre qui m emmenera dans sa pirogue et qui se charge de m indiquer les stations favorites du gibier. Nous partons avant le jour ; notre pirogue est un long canot, rond par dessous et creuse dans un tronc d arbre ; le moindre mouvement suffit & laretourner la quille en Fair ; mon negre me recommandememe de bien epauler, car le simple recul du fusil pour- 13. 226 PROMENADES ET CHASSES rait nous faire capoter. II me raconte a ce propos I histoire d un monsieur qui chavira au premier coup de feu ; quelqu un se trouva la pour repMier le chasseur, mais le i usil resta au fond de 1 eau. Nous glissons sans bruit sur les eaux immobiles des bayous ; ces longs canaux naturels, etroits, gene- ralement peu profonds, bordes dc roseaux elevens, s enchevetrent sur une surface ires etendue; 1 eau en est stagnante et malsaine, elle rappelle 1 eau des canaux de drainage. Elle est saumatre, car elle communique avec la mer, non par une pente sensible, mais par des infiltrations nombreuses, ou sous 1 influence du vent qui seul determine le cou- rant de ces rigoles. C est dans ces bayous que se jettent les eaux de la ville ; elles ne peu vent mon- ter jusqu au Mississipi plus eleve" qu elles, et la Nouvelle-Orleans offre ainsi un phenoruene particu- lier : 1 eau ne va pas a la riviere. L aspect de cette region marecageuse et sans on- dulation est monotone ; sa solitude engourdit la pen- see ; mais la chasse me procure une distraction agreable. Derriere moi, Azig, mon negre, pagaye sans bruit; je suis tres affaire" a conserver mon equilibre. Le bayou s interrompt parfois, obstrue par un bane de boue ; il faut alors soulever la pi rogue et la trainer quelques pas plus loin. Azig m a promis des canards et des sarcelles: nous rencon- trons surtout des poules d eau. je puis en abattre LE SUD 227 quatre d un seul coup de feu. Azig ne daigne pas approuver, il lui est arrive d en tuer douze avec son enorme canardiere. Tout en pagayant, Azig bavarde et me conte son histoire: il appartient a la tribu des Mandingues, voisine du Senegal ; il fut vole jeune avec sa mere et envoye en qualite d esclave dans la ville du Double- Croissant. Le temps, un peu froid le matin, s etait rechauffe; j observais attentivementles rives, cherchant a decou- vrir un caiman se prelassant au soleil ; Tun de ces sauriens se laisse tomber a 1 eau des qu il nous aper- coit et disparait. Un peu plus loinj en voisun autre qui braquait sur nous ses gros yeux a fleur d eau. Azig me rapproche doucement; 1 animal, long de dix pieds, ne faisait, malgrenotreproximite, aucunmou- vementpours ent uir; je m apercus qu il etait ecboue sur la vase ; a dix metres je le mis en joue, et visant ce gros 03il dont le regard nous suivait con- stamment, je lachai les deux detentes du memecoup. L animal se roula sur lui-meme, montranttour a tour son dos et son ventre. Le plomb avait fait balle ; un grand trou remplacait son ceil , et Azig de s ecrier avec une joie d enfant : Ah coquin! ah canaille! comme fas mal a la tete ! Je voulus 1 achever et lui envoyai une autre charge au cceur ; il poussa un long mugissement ; il n etait pas encore mort : comme il ouvrait sa large gueule j y introduisis assez 228 PROMENADES ET GRASSES sottement la pagaie; il la referma avec grand bruit et la pagaie fut reduite en morceaux. G est une bonne fortune pour moi d avoir ren contre" ce cai man i cette epoque de 1 annee; en et6 au contraire ces animaux abondent. Azig affirme, (faut-il le croire?), qu ils peuvent en ligne droite courir aussi vite qu un cheval au galop. Us n attei- gnent jamais ici la taille des grands crocodiles du Nil; ils ne sont pas dangereux pour 1 homme, mais ils ne se font pas faute de happer les chiens qui se jettent a 1 eau pour rarnasser le gibier abattu par leurs maitres. Le lendemain nous repartons & la meme heure matinale : Azig doit me conduire & un stand ou nous aurons chance de trouver des canards, bien que la saison soit deja tres avancee pour ces oiseaux de passage. La journee cst rude; pour arriver k 1 etang designe", il faut faire sauter ^ la pirogue un espacede 500 metres; apres cet effort, nous devons pendant 800 metres ramer dans un liquide pesant fait d un peu d eau et de beaucoup de vase. Arrives au stand, il fait froid et nous grelottons ; Azig se dispose a faire du feu. Allumer du feu au milieu de roseaux sees comme de 1 etoupc et capables de flamber comme des allumettes me semble une folie. Azig les a deja. coup6s et amonceles ; il les enflammc ; nous nous rejouissons de cette chaleur, mais quelques etinccllcs s cnvolent et tombent un peu plus loin ; en deux LE SUD 229 secondes tout est en feu autour de nous ; Azig s escrime avec sa pagaie contre les roseaux, mais la flamme nous poursuit, nos cheveux sont grilles ; sauve qui peut ! heureusement 1 eau est a deux pas, nous nous precipitous dans la pirogue. Ce n est pas la premiere fois que pareil accident arrive I incorrigible Azig. II se trouvait un jour sur les bords d un bayou tres etroit ; le feu prit d une rive & 1 autre ; il fut reduit a se Jeter dans 1 eau jusqu au cou en abritant sa tete sous sa pirogue renversee. La chasse est assez productive ; apres les canards, je tire quelques becassines etje reviens le soir meme la ville avec un panier conteriant une quarantaine de pieces ; j en avais perdu a> peu pres autant car j avais neglige d emmener un chien pour les ramasser. Les fetes du carnaval sont terminees & la Nou- velle-Orleans. Nous ne quittons pas sans regret, pour nous rendre au Mexique, une ville ou nous avons trouve une hospitalite si Creole avec une amabilite si parisienne. Nous nous embarquons sur le City of Merida , steamer qui a du remporter quelque part un premier prix de roulis. Le courant nous entraine et le navire descend rapidement le Mississipi, fleave immense, grandio se, mais triste et monotone ; des plaines s etendent a perte de vue , le regard cherche en vain un ar- bre, un roc, une saillie ou se raccrocher : il giisse 230 PROMENADES ET GRASSES jusqu a 1 horizon. Ce fleuve sans rives coule de plain pied; on le dirait cousu sur la prairie comme un galon sur un habit. De chaque cote Ton a construit une digue afm de contenir les eaux qui, en beaucoup d endroits, dominent le terrain: c est la celebre Levee, travail prodigieux. Parfois il se produit une breche dans la Leve"e; les flots se precipitent par ce trou qui va tou- jours s elargissant ; un grand lac se forme et le Pere des Eaux reconquiert pour quelque temps le territoire qu on lui avait arrache. Le paysage n existe pas : une suite ininterrompue de marecages , quelques habitations flanquees d une longue file decabanes ou vivent les riegres, pareilles aux petites maisons labriquees a Nuremberg pour les enfants, voila tout. Pendant de longues heures cette unilbrmitc sc continue et cette grandeur de- vierit vraiment latigante. Quel soulagement d arriver aux Passes, et d atteindro enfin le bouton de 1 e- ventail gigantesque o avert par le Delta. Le fleuve envoie a droite et a gauche des ra- meaux aussi enormes que le tronc lui-meme : il de- vient une veritable rner de vase ; le temps est gris et pluvieux ; Ton ne peut dire ou commence le ciel, ou fmissentles marais; les nuages, les bayous, les roseaux decolorcs , ces differcntes nuances sales se forident dans une teinte gene"rale grise et terne. En- fin nous voici dans le golfe ; cependant nous n a- LE SUD 231 vons pas quitte" encore les eaux du Mississipi, car ce fleuve entre loin dans la mer ; et longtemps 1 he- lice bat a la fois des flots de limon et des flots d a- zur. Au moment ou la cote des fitats-TJnis disparait a nos yeux, nous revoyons comme dans un vaste tableau d ensemble les differentes regions que nous avons parcourues pendant toute une annee, et nous sentons grandir en nous 1 impression que nous a laissee la nation americaine, aussi remarquable par ses defauts que par ses qualites. XII LES AMERICAINS L amour de 1 argent et des affaires. L Amdricain se ruine anssi facilement qu il fait fortune. Affectation de certaines vertus. - Education incomplete de 1 homme, sa grossierete\ La coquet- terie, 1 elegance de la femme. La danse et la flirtation. Immi gration. Assimilation rapide des etrangers. Les e"coles. Les e"glises. L e galile. Les libertcs de toutes sortes. S6pa- ration presque complete du gouvernement et des individus, des Etats et du gouvernement. L absence de gouts artistiques. Positivisme. Accroissement continu de 1 Amerique. Go ahead ! voila TAmericain : prcsse de parti r , prcsse d arriver ! ou cela? a la fortune ; c est le pole magnetique vers lequcl il se tourne avec la meme fatalite que Taiguillc aimantee vers le Nord. II aime Targent : de l^i tous ses defauts ct toutes scs qua- lites; il Taime, non par instinct, mais par educa tion; non pour 1 enfouir et 1 adorer comme un LES AMERICAINS 233 avare, mais pour se sentir la grande superiorit6 de I homme qui possede ; il 1 aime parce que 1 ar- gent est la consecration du travail, et que le tra vail estla seconde nature de 1 Americain. Les affaires, voila son element ; il se meut dans ce cercle sans tangente. A quinze ans , on arrache les enfants de 1 ecole : Ton pere a fait sa fortune, a ton tour de faire la tienne ; tu sais lire, ecrire, compter ; tra- vaille. Cent francs au denier cinq; combien font-ils? Vingtlivres. Ya, tu sais tout ce qu il faut savoir... . . . Et ils vont , sachant lire , ecrire , compter, compter surtout, a la recherche de la toison d or. II y a eu des peuples guerriers, des peuples pas- teurs, des peuples artistes ; il y a un peuple spe- culateur : Rendez-moi mes chansons et mon somme, geignait le savetier de la fable ; reridez-moi mes affaires, geint I Americain devenu rentier ; c est mon pain quotidien. Pour lui, la vie est un hippodrome; il y galope bride abattue, mais il ne sait pas s arreter au poteau. Sa fortune est faite ; il veut 1 augmenter il la perd. II gaspille ses dollars aussi facilement qu il les gagne; il jette d une main ce qu il prend de 1 autre ; bah ! 1 Americain qui dissipe et refait ses millions trois ou quatrefois n estpas un oiseaurare. Capable, pour atteindre son but, de se plier aux 234 PROMENADES ET CHASSES exigences humiliantes de la ruine, il depouille toute fausse honle et accepte sans hesiter Ics emplois les moins releves, s ils sont les plus lucralifs ; il sait qu aucune deconsideration n en rejaillira sur lui; aux yeux de ses compatriotes, si basse que soit son extraction, si haut qu il s eleve, jamais il ne sera un parvenu ; le travail manuel n est pas considere comme de"gradant ou indigne, et notre proverbe: 11 n y a pas de sot metier , devrait etre naurtalise americain. Affranchi de certains prejuges, l Americain sait egalement s affranchir de certains scrupules ; il jette bas tout bagage inutile pour mieux se preparcr a la lutte, et, dans ce champ clos des affaires ou nul coup n est repute" deloyal, il combat les mains libres. II fait de 1 argent, honnetement, si c est possible, sinon il fait de 1 argent . Qu importcnt les moyens? La valeur de 1 individu se mesure a la reussite. On professe la plus grande admiration pour 1 ha- bilet6 et Taudace. Un banquier recoit a son bureau son ami intime et n hesite pas a lui charger une commission plus eleve"e qu a tout autre, un spe"cu- lateur ruine des compagnies pour les racheter en sous-main, habilete ! Ce sont des habiles encore ceux qui organiserent le guet-apens du Vendredi Noir, et 1 . Make money, honestly , if you can, and if you cannot make money. LES AM^RICAINS 235 firent monter Tor a 280 0/0. Dans ce pays des entre- prises et des coups de fortune, la facilite des em- prunts rend les banqueroutes nombreuses ; mais un failli en Amerique n est point comme en France un liomme deshonore, presque un paria; s il ne fait pas honneur a ses engagements , s il trompe les autres , c est une mauvaise note pour ses creari- ciers bien plus que pour lui-meme. L Americain n est pas un debauche, mais il a plus de (lefauts qu il n en veut avouer ; il est partisan de ce principe : mal faire sans etre vu ce n est pas mal faire. II n a pas de maitresses ! Mais plusieurs filles de maisons publiques ont chevaux et voitures. II s eleve contre 1 ivrognerie ! Comment done les debi- tants de liqueurs s enrichissent-ils ? II s indigne con tre les maisons de jeux, il n y met point les pieds, dit-il ; cependant elles prosperent. Au centre de New- York se trouve un tripot facilement accessible; sa succursale de Saratoga est ouverte au premier venu, et ces tripots sont la propriete d un se"nateur. L Americain proclame a grands cris son dedain pour les distinctions honorifiques, mais il attache au revers de son habit des croix en email , d enormes decorations; demandez-lui a quel ordre appartien- nent ces rubans et ces mMailles? c est tout simple- ment 1 insigne adopte par son cercle ou sa corpo ration, le plus souvent par sa loge maconnique. Jusque sur les bagues et sur les epingles de cravate 236 PROMENADES ET CIUSSES le compas et 1 equerre croisent leurs quatre bran ches a demi dissimulees pour etre plus apparentes. L Ame"ricain excelle dans 1 art de cacher ces choses de maniere qu elles sautent aux yeux. L activite fievreuse de l Americain,sa vie commen- cee de bonne heure, le privent de tout polissage minutieux : vigoureusement etabli, il est mal rabote. Le plus riche est maladroit a se servir de son luxe, il se sent gene comme un paysan dans des habits trop elegants ; il possede un hotel magnifique, des villas somptueuses ; il prefere a tout cela le bureau mesquin, mal eclaire, ou il redevient le banquier avide, tenace, apre au gain ; il a de splendides equi pages, mais pour venir il a pris le car comme le der nier do ses employe s. C est un soldat bon pour le combat, mauvais pour la parade. II semontre accueillant et hospital ier vis-a-vis des etrangers; il s evertuea etrepoli, mais ilestgrossier sans meme s en douter ; quand 1 Americain force son talent il ne fait rien avec grace ; il vous offrira du champagne, mais il n aura qu un verre pour lui et son hote. Dans TOuest surtout, la grossierete des manieres est choquante : une vraie marque de fabrique, c est le sans-gene ; les attitudes commodes, mais vulgaircs, sont les plus habituelles ; les Orientaux affectionnent la position horizontal, I Am^ricain aime avoir les talons plus haut que la tete; il est homme a poser LES AMERICAINS 237 ses deux pieds sur votre fauteuil, et a vous encadrer la figure entre ses bottes ; d ailleurs, 11 ne reclame pas les egards qu il refuse, il ne se fachera pas si vous le bousculez en passant. Des jets de salive tres adroitement lances jaillissent de sa bouche ; le malheureux ! il chique ! Parfois, pardon de ces de tails ! il se mouche sans le secours de son mouchoir. A table, il puise au plat commun avec son couteau, avec sa fourchette, avec ses doigts ; il s empare d un plat d asperges, en coupe toutes les pointes et passe gravement les queues a son voisin. Ne demandez jamais a cet homme d affaires d etre un homme du monde; grattez 1 Americain vous trouverez le Yankee. Trivial dans sa tenue, debraille dans sa mise, in- soucieux du ridicule, tel est 1 homme ; amoureuse du detail, reclierchee dans son elegance, dislinguee jusqu a 1 affeterie, telle est la femme; union etrange du vulgaire et du delicat. Dans les tramways, dans les parloirs d hotel, de- vant les magasins, partout enfin ou se trouvent reu- nis un miroir et une Americaine, vous etes assure de surprendre 1 une devant 1 autre : elle etudie les moues enfantines, les minauderies et les coups d oail qui charmeront tout a Fheure son public ; son pro- fil est-il plus seduisant du cote droit que du cote gauche ? soyez certain qu elle placera a sa droite sa premiere visite. 238 PROMENADES ET CHASSES Ses toilettes, im peu excentriques, sont toujours se"duisantes ; elle a le gout des bibelots, des largcs boucles d acier, des e"pingles fantastiques, des lourds bijoux ; elle coiife ses boucles folles et ses frisurcs d un chapeau plein de cranerie , et de ces details exageres, de ces contrastes, elle fait un ensemble elegant. Regardez-la passer avec son petit air decide et cavalier; sa demarche est gracieuse ; les formes sont correctes et arrondies ; le soir, il est vrai, ces contours harmonieux, ces saillies pleines de seduc tions tomberont avec la robe; car les lilies des Etats sontfaites un pen comme des garcons : mieux valait courir que tenir ! A perdre ses illusions, on gagne du moins de savoir a quel point les coutu- rieres modernes orit pousse 1 art de la plastique, ct quelle connaissance anatomique exige la fabrication d une Americainc ; si en aucun pays 1 habit ne fait I liomme, ici la robe fait la femme. Cette recherche, cette distinction sont apparentes surtout parmi les classes inferieures : dans les fer- ines, par cxcmplc, certains couples paraissent de- plorablement assortis ; le mari avec sa veste de travail, sa main aux ongles noirs et courts, sa barbe mal peignee, fait triste figure aupres de sa femine elegamment vetue ; le rustre a pour compagne une coquette; elle n a point comme lui commence de bonne hcure 1 apprentissage du travail ; elle a eu le temps de s achcver; son mari d ailleurs rougi- LES AMERICAINS 239 rait de la laisser travailler a la terre, et la journa- liere est presque inconnue dans les campagnes des Etats. De cette supe"riorite d eclucation provient le respect de 1 Americain envers les femmes, respect dont il se montre si fier; ce cynique subit malgre lui 1 ascen- dant de la forme; une Americaine peut voyager de New-York a San-Francisco, conduire seule son buggy dans les rues d une ville ou dans les senders de la prairie, sans etre nulle part exposee a des insultes ; la ou parfois nous verrions une bonne aubaine, 1 Americain ne voit qu une femme, et pour cette femme tout Yankee est capable de se transformer en Don Quichotte. Cette superiorite est aussi le point de depart des theories qui tendent si vigoureusemerit a 1 emanci- pation de la femme ; il y a en cffet une grande energic et une grande force dans 1 Americaine; lorsque le mari, puli et fatigue par les emotions des affaires, rentre au logis, il s endort sur 1 epaule de sa femme; quand il sort avcc elle, souvent c estlui qui s appuie a son bras ; sr, femme n est pas un etre faible qu il doive constamment proteger, c est un vaillant camarade. L Amerique n est-clle pas la patrie des Rifle-Women ? Deja le Wyoming a re- connu la fcmme comme l egale de Fhomme ; il lui accorde les droits politiques et lui perinet mume de s asseoir sur le bane des juges. Ce que femme veut, 240 PROMENADES ET CHASSES Dieu et les Americains le veulent ; qui sait si nous ne verrons pas un jour le president des Etats ceder gracieusement son fauteuil a une presidente. La jeune fille aux tats-Unis jouit d une indepen- dance absolue ; elle sort seule ; elle se fait accom- pagner au restaurant ou au theatre par les jeunes gens; elle les invite chez elle, et les recoit elle- meme au salon. Les parents ne comptent guere; on peut deveriir le familier d une maison sans les connaitre ; parfois dans une soiree , si vous deman- dez a la jeune fille le nom de tel monsieur, elle repond negligemment : C est mon pere. A la Nou- velle-Orleans se fondait certain jour un club sin- gulier de 60 membres : 2o jeunes lilies ct 40 gar- cons. Le club avait un but serieux : il s etait donne pour mission de detroner la valse et de la rempla- cer par le boston. Ghaque soir on tirait au sort pour savoir chez quel adherent on se reunirait. Des statuts rigoureux obligeaient le membre designe a improviser un bal. On s imagine aisemcnt la stu pefaction des parents en voyant arrivcr chez CMX cette jeune avalanche qui reclamait rexecution immediate des statuts. La jeune fille qui me racon- tait cette conspiration avait appartenu elle-meme a ce cercle fanatique et riait de grand coeur en se rappelant la surprise de papa et de maman le jour oil elle fut designec par le sort comme orga- nisatrice de la fete. LES AMER1CAINS 241 La jeune fille Americaine d ailleurs n a besoin d aucun guide ; elle s acquitte parfaitement dti soin de se conduire elle-meme ; elle marche sans lisieres et ne fait guere de faux pas. Les epreuves de la flirtation, si dangereuses pour une Europeenne, 1 Americaine, grace a son temperament et a son education, les traverse impunement. La flirtation! quelle charmante comedie si elle n avait le defaut d etre trop souvent jouee en public ; a bord des bateaux qui remontent THudson et le Mis- sissipi, dans les hotels de Saratoga et de Newport, aux promenades du Niagara, on rencontre frequem- ment des couples d amoureux : le jeune homme marche le bras autour de la taille de la jeune fille, celle-ci appuie langoureusement la tete sur 1 epaule du fiance ou de 1 ami ; comme tendresse , cornme petits soins, comme regards alanguis, les Ameri- cains I emportent meme sur les extatiques Alle- mands que j ai YUS si souvent descendre le Rhin, la main dans la main et les yeux dans les yeux. Daus les bals, dans les soirees, les couples fuient le tu- multe, ils se refugient dans les coins, j usque sur les marches de 1 escalier; jeuncs lilies et jeunes gens se inelent, causent, rient et s arnusent. Quelle diffe rence avec nos salons, impitoyablement transibrmes en deux camps : 1 un noir, 1 autre blanc et rose, tons deux muets. Dans ce duo amoureux la jeune fille connait a 14 242 PROMENADES ET CHASSES mervcille la partie qu elle doit chanter. Helas ! la flirtation toujours charmanle n est pas toujours sans reproche ; 1 Amcricaine a epele de bonne heure 1 alphabet de la vie ; elle voit clair dans 1 exis- tence ; elle connait le cote faible de 1 ennemi et elle excelle a en proiiter : tendres regards, serrements de mains, baisers furtifs, elle accorde une a une ces charmanlcs privautes ; elle est prete a donner tout ce qu elle peut donner sans se perdrc ; aussi pratique que les hommes, elle fait bon marche de sa pudeur a condition de conserver sa chastete. Ces avances sont autant d araorces, autant d incita- tions au mariage, et, tout en faisant sa cour a un jeune homme, elle sait, avec une habilete a laquelle jc rends hommage, lui glisser la phrase insidieuse : Combien valez-vous ? L amoureux ne soupconne pas le piege ; il continue bravement comme il avait commence ; un beau matin le gibier se trouve pris dans les filets. S il tente de s y derober, la chasse- resse invoquera peut-etre le ministere obligeant du pere ; celui-ci apparait au bon moment, le revolver en main, brusque le denouement et convert! t leflirteur en mari. A vrai dire, cette derniere peripetie est une exception : 1 Americaine est assez adroite pour attein- dre ses fins sans recourir a ce moyen brutal : et presque jamais sa comedie ne touriie au drame. Bref, la voilamariee, sans dot, car les peresne payent ricn pour se debarrasscr de leurs filles ; pour elle le LES AMEIUCAINS 243 mariage n est point une emancipation, un pas vers la liberte ; c est plutot un pas en arriere ; au contraire des papillons, sa derniere metamorphose est la moiris brillante. Elle devient bonne epouse et sa vie demande une grande abnegation ; elle n a pas d inter ieur : toute la journee le mari est au bureau ; souvent elle n a pas de menage, puisqu elle loge a 1 hotel ; elle n a pas de famille, car rarement il lui est donne de vivre parmi les siens dans le lieu ou elle est nee, on de mourir ou elle a vecu ; son mari cite les villes qu il a habitees comme nous citons les villes que nous avons traversees ; il professe un parfait mepris pour les dieux lares ; son home, c est 1 endroit ou il ac- croche son chapeau. Dans des conditions si peu favorables au de"velop- pement de la vie de famille, I Americaine reste tou- jours un peu fast, aimant les bijoux, la toilette, 1 eclat, le monde. Ces gouts d elegance nuisent parfois & la bourse commune ; mais si elle mine volontiers son mari, FAmericaine se montre coura- geuse dans la mauvaise fortune ; elle traverse brave- ment avec lui les phases de pauvrete ; elle 1 aidcra meme au besoin et s associera a son travail, oubien, devenue bas bleu, (le cas est frequent), elle ajou- tera quelques volumes aux ceuvres morales et enfan- tines qui en Ameriquejaillissent en si grand nombre des cerveaux efrninins. 2U PROMENADES ET GRASSES Raremcnt elle cherchcra des consolations en dehors de chez elle ; on cite, il est vrai, & New-York, des i emmes dont le mari gagne peu d* argent ; elles por tent neanmoins les plus riches toilettes et les bijoux les plus couteux ; la solution d un tel probleme est elementaire ; mais de tels faits sont peu frequents en dehors des grandes villes. Ni le mari, ni la femmc ne se soucient des cnfants; les families sont peu nombreuses , et la population decroitrait rapidement si la vicille Europe, par une constante emigration, n infusait chaque annee un sang nouvcau a la jeune Amerique; il semble que cctte race etrange soit, comme toutes les anomalies , impuissante a se perpetuer. L Americain ne se reproduit que par bouture. Les gens dupays sontpresquctous nouveauxvenus. Quelques-uns pretendent garder leur nationalite; Fun dit : Je suis Allemand ; 1 autre : Je suis Irlandais . Tous deux sont bien Yankees: ils ne s apercoivcnt pas combien est absorbantc 1 atmos phere americaine, et avec quelle facilite elle desa- grege tous ces elements divers pour les reconstituer en un tout homogene ; d une generation & 1 autre, la transformation s accomplit : les fils ne ressemblent pas aux peres ; on ne retrouve plus les hommes aux larges epaules, aux mcmbrcs vigoureux qui out fonde 1 Amerique ; la structure est intimemcnt modifiee, et le type devient uniformc; la taille est eleve"e, mais LES AM^RICAINS 245 le corps est grele, le visage emacie ; les dents torn- bent de bonne heure, les epaules se courbent, les maladies de poitrine sont nombreuses , et le travail excessif rend frequentes les affections du cerveau . Au moral, 1 etranger devient bientot plus Ameri- cain quo les Americains eux-memes; il lui suffit de comparer les institutions de sa nouvelle patrie avec celles de la patrie qu il vient d abandonner. Choque tout d abord par la brutalite yankee, une fois cette premiere sensation emoussee, il ne tarde pas a reconnaitre qu aux Etats-Unis, si 1 individu est ra- rement sympathique, la nation dans son ensemble est animee d un esprit large et puissant. En aucun pays du monde il ne peut esperer un travail aussi facile et aussi remunerateur; tout homme actif aux Etats-Unis est assure, non seulement de ne pas mourirde faim,mais encore de gagner del argent; le plus pauvre trouve aisemcnt du credit sans offrir d autre garanticque son intelligence; s il a des bras ro- bustes on lui prete volontiers un outil. A tousles emi grants, le gouvcrnemcnt a elcve un hotel gigantesque, Castle-Garden, ou il les regoit et les heberge gratis ; il leur fournit des vetements, de 1 argent, des usten- siles, et se charge ]ui-meme de les transporter sur le terrain qu il leur concede. En Amerique, les premieres maisons detout village sont toujours 1 ecole et 1 eglise, souvent une ecole et deux eglises ri vales. 14. 246 PROMENADES ET CHASSES L ecole, parce que 1 ignorance est rcgardee comme une lepre, et que les citoycns ont charge d ame les unsenvers lesautres; nulle partl instruction moyenne n est aussi repandue, et le paysan americain en salt plus long que la majorite de nos bourgeois; en revanche, 1 enseignement superieur est trop neglige; les premiers personnages de la Republique n acquie- rent pas des connaissances en rapport avecleur situa tion elevee ; du haut en bas de 1 echelle sociale, tout le monde est muni du meme bagage ; ainsi s expli- quent les brusques changements de position, impos sibles en Europe, naturels aux Etats-Unis. De ces interversions frequentes et de cette egalite dans le savoir, decoule 1 egalitedans les relations; un pauvre diable se considere autant qu un millionnaire. Qui sait si demain les roles ne seront pas changes ! Les eglises sont plus nombreuses encore que les ecoles ; 1 Amerique est religieuse; les grands princi- pes sont maintenus au-dessus de toute discussion, et 1 indifference en pareille matiere est regardee comme une perversite. Tandis que nous raillons certains dogmes , 1 Americain restc serieux; il estime un Mor mon convaincu, mais il mcprise un sceptique. A vrai dire, il a un choix plus considerable d eglises , et il semble impossible, dans une telle quantite, de nepas trouver la qualite. Depuis les Amants-Libres jus qu aux Puritains les plus intransigeants, toutes les sectes ont droit de cite; chacun peut avoir son LES AMERICAINS 247 glise, et en faire au besoin une operation commer- ciale ; FEtatlaissc au bon sens public le soinde faire justice de certaines aberrations. Mais s il y a beau- coup d egliscs, il y a peude pretres, et 1 onnetrouve en Amerique ni convents de moines , ni cloitres de religieuses. Le monopole, ce principe arbitraire , cette grave blessure a la liberte, n existe pas en Amerique. Ni 1 Etat, ni les Compagnies ne vous contraignent a user leurs produits, a prendre leurs lignes de chemins de fer, a professor leur foi; nul, eufin, n a droit detirer un bien particulier d un rnal general. La liberte est absolne : 1 autorite de 1 individu, voilk le principe que les premiers colons ont voulu consacrer lorsqu ils fuyaient la persecution de la mere-patrie ; voilk le principe que leurs descendants ont religieusement conserve. Tandis qu entre voisins d Europe, 1 extradition est aussi facilement accordee que demandee, en Amerique on liesite longuement a ratifier cette violation de personne. Si un homme est accuse, la justice ne le retiendra pas prisonnier par avance ; surtout on ne le forcera pas a repondre des faits precedents ; on n ira pas chercher dans sa vie intime des arguments contre lui ; on examinera simplement sa culpabilite presente ; jamais, en un mot, cet accuse ne sera un presume-condamne. La liberte pour tous, et chacun pour soi ! Telle est abase du self-government. L Americain se protege 248 PROMENADES ET CHASSES lui-meme ; il n a point & chaque instant recours a cctte Providence qui porte Tepee et le tricorne, et que nous appelons un sergent de ville. Chaque homme se faitun petit codequ il met en pratique; demandez qui lui a donne le droit d agir ainsi, il vous repondra : Moi seul! et c cst assez! L individu ici n cst pas maintenu constamment dans la situation d un aveugle a qui un guide est indispensable. On vous previent par un ecriteau que telle action est dange- reuse; faites-la, mais aucun agent, aucune Compa- gnie n assumera la responsabilite encourue par vous seul. Bref , TAmericain s est garde d elever entre la volonte de chacun et le but a atteindre ces mille petites barrieres que leur nombre rend infranchissa- bles ; il a grandi commeun enfant qui se roule sur la natte sans maillot ; il a pu prendre ainsi un complet developpement. Le gouvernement ne s inquiete pas plus des parti- culiers que les particulicrs ne s inquietent du gouver nement : un president est reconnu incapable, unminis- tre qui a moins souci de la chose publique que de sa propre fortune, s enricliit trop rapidement; quelques journaux rcclament, mais le gouvernement laisse dire, les particuliers laissent faire; si Tabus devient trop criant, justice, mais non violence sera faite. Un tel systeme developpe merveilleusement Tinitiative pri- vee ; c est elle qui regne aux Etats-Unis ; par elle tout secree, toutprospere; c est elle seule qui patronne les LES AMfiRICAINS 249 artistes et les savants ; c est elle qui paye les decou- vertes et les inventions, qui ordonne les travaux d utilite publique, et qui remet aux mains de compa- gnies particulieres les plus grandes entreprises. Le citoyen est tout, 1 Etat n est rien. La meme indifference existe entre les gouverne- ments des divers Etats et le gouvernement central de Washington : chaqueEtat, gouverne par lui-meme, est gouverne en meme temps par tous les autres : pour les interets locaux, 1 autorite locale ; pour les interets generaux, 1 aurorite g6nerale.Mais 1 autorite generate se fait a peine sentir, et chaque province adopte ou rejette les lois a sa guise. Tel Etat eman- cipe la femme, tel autre concede a un condamne le droit de choisir son genre de mort ; celui-ci accorde le divorce; celui- la, enfm, sanctionne la pluralite des femmes. L Amerique politique peu; si parfois les cercles 61ectoraux enserrent le peuple, si les politiciens iaussent sans honte un suffrage que leurs discours representent comme le plus beau mecanisme parle- mentaire, si 1 envers de leur drapeau porte la devise : a Tout pour moi et les miens! , tandis qu ils 4cri- vent sur 1 endroit : Tout pour le peuple ! , tel est cependant le respect du citoyen pour le fait ac compli, pour un vote meme detourne de son sens, que les troubles sont rares et les emeutes presque inconnues. S il y a lutte, la lutte est sanglante, car 250 PROMENADES ET CHASSES le caractere americain est extreme en toutes choses, mais elle dure peii ; le jour des elections on echan- gera peut-etre des coups de revolver, le lendemain on echangera des poignees de mains ; le moment, d ailleurs, n est pas eloigne ou le vaincu pourra prendre sa revanche; 1 egalite" democratique ne per- met pas que le m6me homme garde trop longtemps le pouvoir : le pouvoir ne doit pas etre la chose d un tel, il doit demeurer la chose de tous. Si 1 Amerique ne politique guere, elle discourt, philosophe et poetise encore moins; elle fait peu de recherches dans le domaine moral; il lui faut des resultats immediats. Elle compte des million- naires et des inventeurs, mais point d artistes ! Quel- ques noms a peine ont traverse" 1 Atlantique. La musique?... Qui done a jamais soupconne un com- positeur americain? La sculpture?... Ils faussent les modeles vcnus d Europe. La peinture?... Oh! en peinture , ils ont invente" le paysage americain ! Us affichent le gout des tableaux et les payent fort cher; ils les estiment d autant plus qu ils ont plus coute. Ils comprennent mieux les images; pour tout dire, FAm6rique est inond^e de chromo-lithographies. L Americain consent parfois a avouer que Fart n est pas chez lui aussi brillant qu en Europe. II s excuse en pretextant la jeunesse de son pays; mauvaise raison : il n est pas ne" artiste; il ne le deviendra point. Malgre" son absence de gout pour f LES AM^RICAINS 251 les creations de 1 esprit, 1 Americain se dit 1 homme le plus civilise du monde. Cela est vrai si par civili sation on entend simplement la soumission des dif- ferentes forces de la nature a 1 homme, si cnfm la civilisation est un resultat purement me*canique; mais cela est faux si par civilisation on entend le developpement regulier de toutes les facultes humai- nes. Un peuple ne peut se vanter d avoir une vie complete que s il imprime un elan egal a 1 industrie et aux arts. Le cote sous lequel les Americains preferent se laisser voir, c est le cote pratique; ils montrent avec orgueil leurs machines chaque jour plus nom- breuses, leurs ateliers plus laborieux, leurs arsenaux mieux outilles; ils citent leurs decouvertes et leurs inventions suivies chaque jour de decouvertes et d inventions nouvelles ; ils n emploient leurs facul tes speculatives qu a augmenter leurs forces mate- riellcs et leur bien-etre ; ils cherchent et ils trouvent. Prompts a 1 entreprise, ils continuent jusqu au bout Foeuvre commencee, ils prennent rapidement leur parti et ne reculent plus ; on perd trop de temps k revenir en arriere. Ils ne croient pas au danger , et leur confiance en eux-memes double leur force; capables par interet de tenter et de reussir toutes les folics, ils sont demeures les heros des entreprises grandioses : demandez a un ingenieur de construire un chemin 252 PROMENADES ET GRASSES de fer de ceinture le long de 1 Equateur, il alignerades chiffres sur sa manchette et vous repondra : quatorze ou quinze cents milliards. Amoureux de Fimpossi- ble, utilitaire enrage, pratique jusqu & la demence, PAmericain restera toujours ce fou genereux et hardi qui reve d emmagasiner la chaleur eparse du Gulfstream, d assigner une utilite aux ouragans, de mettre a profit les tremblements de terre, et d as- servir eiifm cette force immense qui deux fois par jour se perd dans le monde entier,le flux et le reflux de 1 Ocean. A bon droit PAmericain est fier de sa patrie, et pour lui, New-York, Philadelphie, Chicago, Boston, c est la ville, c est 1 Urbs des temps modernes. II se vante a juste titre d avoir bien rempli le siecle qui compose toute son existence et d avoir bati des cites comme nous batissons des maisons . II a foi dans Pavenir; il Pespere pareil au passe; lors- qu il se compare aux peuples encore embarrasses dans leurs lois restrictives, ses institutions lui paraissent le plus sur garant d une prosperite e"ter- nelle ; il doit en effet sa grandeur a ces institutions bien plus qu au genie et i\ P intelligence de ses hom- mes d Etat. Combien de grandes choses en Ameri- que ! Combien peu de grands hommes ! Son domaine forme aujourd kui un tout solidc- ment cimente; les chemins de fer et les telegraphes ont mis en contact journalier les Etats les plus eloi- LES AMfiRICAINS 253 gnes; grace a 1 electricite, San-Francisco est a deux secondes de Washington ; le sang bat dans toutes les arteres a la fois. Malgre* 1 immensite de son territoire, I Ame rique se trouve a 1 etroit dans ses limites ; elle achete les possessions russes ; le Canada an nord, le Mexique au sud saffiraient & peine a apaiser ses appetits d ac- croissement. L ile de Cuba peut-etre va devenir Americaine, sans lutte, sans depenses; la poire tom- bera quand elle sera mure; ce jour-la les Americains seront au pied de 1 arbre. Lorsque ce colosse s etirera du pole a Panama, le percement de 1 isthme fera de cette puissance gigantesque un continent tout americain. Rien ne peut arreter dans son essor cette race dominatrice ; I Amerique devient la patrie exclusive du blanc; le Chinois ri est qu un travailleur de pas sage; le negre disparait, fondu par les croisements, 1 Indien est tue* par la civilisation ; marcher ou pe"rir, c est la loi ! Ce peuple puissant n hesite pas a ampu- ter lui-meme ses membres malades : les fitats du Sud ont voulu rester en arriere ; on les a condamnes. Perisse le Sud plutot qu un principe ! "L Amerique est admirablement situee. Son im mense etendue lui procure tous les climats et toutes les productions; elle fait tous les commerces de TAngleterre, mais ne va pas comme elle charger ses riz et ses sucres dans 1 Inde. Ses vastes plaines 15 254 PROMENADES ET CHASSES dc 1 Ouest produisent assez de grains pour faire de Chicago le premier port de cereales qui soit au monde. Les Monts-Rocheux lui envoient de jour en jour un or plus abondant. Elle a Pittsburg et ses ibnderies de fer, la Pensylvanie et ses puits de petrole ; elle a le Maryland avec son tabac, la Georgie avec ses colons, la Louisiane avec son sucre ; enfin elle a la Californie, toutes les richesses dans un Etat. Et, dans cette merveilleuse contree, 1 homme, par son intelligence, son travail, son courage, a su i aire pour lui-meme plus encore que n avait fait la na ture ! Comment, en depit de ses deiauts, ne pas admi rer sans reserve, libre et s epanouissant dans le plus magnifique developpement, ce glorieux peuple de 1 avenir ? XIII MEXIQUE Arrivee a la Vera-Cruz. Zopilotes. FievrS jaune et te~tanos. De Vera-Cruz a Mexico. Aloes et pulque. La Viga. Les cavaliers. Le petit capitaine de Santa Anita. Les brigands. Arrestation des diligences. Chapultepec. Les cedres dd Montezuma et le palais de Maximilien. Guadalupe. Puebla. Tlaxala. Huevos cocidos. Considerations generates. Les Azteques. Feroand Cortez. Avenir de la Republique. La population du bord du City of Merida qui nous transporte a la Vera-Cruz est deja toute Mexi- caine. Une nouvelle revolution vient de donner au Mexiqueunnouveau president, et, parmi les passagers, plusieurs sont des amis qui accourent feliciter For- 256 PROMENADES ET CHASSES firio Diaz ; deux ou trois autres sont des creanciers qui se hatent, car les presidents mexicains durent peu. Nous ne cessons d etre mouilles par une pluie line etpenetrante. Bah! nous dit le capitaine,apres le tropique, tout ira pour le mieux sur la meil- leure des mers. Nous franchissons ce tropique ardemment desire : le temps ne change pas ; au contraire, les lames grossisscnt ; le mal de mer s empare des Mexicains ; ils sont si abattus qu ils n ont meme plus le courage de jouer au monte. Nous nous arretons en face de Tampico. Tampico etait avant la construction du chemin de fer de Vera-Cruz le port le plus important de la cote orien- tale du Mexique. La barre y est si mauvaise que le moindre vent du nord empeche toute communica tion avec la terre; cependant les contrats de la Compagnie obligent ses steamers a rester huit lieu- res au moins en vue du port : apres cette longue attente, librea eux de repartir, ramenant a Vera- Cruz ou a la Nouvelle-Orleans les voyageurs qui desi- raient descendre a Tampico. La mer est grosse, mais les petits bateaux du port sont parvenus cependant a passer la barre et vien- nent s amarrer au long de notre paquebot ; ils sont fort secoues, et les passagers qu ils amenent se voient obliges de s accrocher a la petite e"chelle de corde qui se balance sur les flancs du steamer: beau- MEXIQUE 257 coup hesitent. L escalade est impossible pour les femmes ; on les amarre sur une chaise, les jambes enveloppees dans un vieux drapeau aim de parer a toute inconvenance de la brise, et on les hisse pdni- blement par une poulie. Le jour suivant, nous jetons 1 ancre devant Tux- pan, dont la barre est aussi dangereuse que celle de Tampico. Nous n avons pour Tuxpan qu un seul pas- sager, un voyageur de commerce qui a dejk passe a deux reprises devant ce port sans pouvoir y debarquer. L infortun^ arpente avec inquietude le pont du steamer. Le brouillard nous empeche de voir la cote, et nous repartons au boutde quelques heures. Allons ! malheureux, c est a recommencer ! Le lendemain, un Mexicain, enthousiaste duMexi- que, le ministre des finances de ce pays sans argent, frappe des cinq heures du matin & la porte de ma cabine. Levez-vous vite, me crie-t-il, et venez voir Orizaba. Je saute dans mon pantalon, j ac- cours , je ne vois rien. On m indique dans le ciel un petit nuage plus blanc et plus aigu que les autres : c est la tete neigeuse du pic. Enfin nous nous arretons devant la Vera-Cruz ; le vrai soleil destropiques nous souhaite la bienvenue. Un grand edifice blanc s avance loin dans la mer et nous aveuglc par son eclat ; derriere lui quelques maisonsbleues, vertcs, jaunes et roses, toutes au toit aplati, toutes & un seul etagc. A droite la Sierra- 258 PROMENADES ET CHASSES del Moro tombe & pic dans la mer ; plusieurs Stages de montagnes empilent les unes au-dessus des autres leurs cimes deplus en plus de"colorees, tandis que, droit en face d elles, Orizaba haut et pointu troue les nuages. Les embarcatioiis accourent, le pont s encombre de Mexicains deguenilles. Nous debarquons. A la douane, 1 employe se montre d une excessive com plaisance ; pour reconnaitre ses aimables precedes, je lui tends quatre piastres ; mon grand etonnement, il se campe & 1 hidalgo et les refuse. La Vera-Cruz est de proportions minuscules. On la traverse en dix minutes. Mais ce village fortifie, avec ses petits remparts et scs gros canons, n en est pas moins charmant. Un square rempli de plantes tropicalcs s e"tale devant nos fenetres. L hotel ne ressemble pas du tout a un hotel ; Ton a choisi pour salle a manger un grand corridor carrele ou de savants courants d air se croisent en tous sens et font oublier la chaleur de la rue. Notre premier soin est de goiiter tous les fruits de la saison: zapotes, mameyes, chirimoias, etc., etc; les granaditas sont delicieuses : leur enveloppe jaune est bourree de petites graines & la fois mucilagineuscs et acides d une fraicheur surprenante. Le soleil est brulant : nous ne rencontrons done personne dans les rues si ce n est des zopilotes, gros vautours noirs specialement charges de la voirie. MEXIQUE 259 Accroupis sur le toil des maisons, ils inspectent les rues d un regard percant : si quelque cadavre de chien ou dc chat empeste la ville, ils s abattent sur lui en bandes serrees et en font consciencieusement disparaitre les plus petites parcelles de chair. Ces graves animaux se promenent avec flegme, et ne se derangent aucunement pour un piston, a peine pour une voiture. Ils menent une existence tres heureuse ; a l 6poque seulement ou Ton badigeonne les monuments on les ecarte en tirant des petards pour proteger de leurs souillures la peinture en core fraiche; choyes et gates, ils se multiplient telle- ment que 1 alcade decida un jour des hecatombes: on en tua des milliers , mais ils me paraissent avoir dej& combl^ les vides faits dans leur repu- blique. Les maisons de la Vera-Cruz et ses e*glises sont peintes des couleurs les plus tendres et les plus dis parates: le pittoresque y gagne ce que I harmonie y perd; mais ce fragile badigeon s ecaille sous la double influence du soleil et des pluies, et tous les bailments pique s d une infinite de trous noiratres, semblent marques de la petite verole. De jolies aquarelles toutes faites se pre*sentent a chaque de*- tour de rue; les murs sont coavenablement degrades, les nuances suffisamment heurt^es et lumineuses. On nous conseille de fuir la Vera-Cruz le jour m6me de notre arriv^e : le terrible vomito negro y 260 PROMENADES ET GRASSES a fait son apparition et inspire generalement une grande terreur aux nouveaux venus. En outre, quel- ques habitants s amusent & effrayer les etrangers en ieur racontant des histoires funebres, ct certains voyageurs qui ont visite les villes vomito negro en exagerent volontiers le danger pour exagerer Ieur propre courage. La fievre jaune est tres capricieuse dans ses effets ; Tann^e derniere tous les malades ont succombe; I ann^e precedente on les avait pres- que tous sauve"s. Les symptomes sont infaillibles : grandes douleurs dans les reins, maux de tete, courba- ture gene" rale. Les precautions sont nombreuses, mais peucomplique"es : s abstenirde liqueurs et de fruits, manger peu le soir, eviter I humidit6 et le soleil. On considere aussi commc tres pernicieuse une prome nade au clair de lune, et, si Ton veut se promener sans ombrelle, mieux vaut, dit-on,le faire a midi qu ami- nuit. Bref, on recommande de sortir le moins sou- vent possible ; on assure, en effet, pour prouver 1 utilite de ce conseil, que jamais dans les prisons un cas de fievre ne s est declare parmi les detenus. Les causes de la fievre jaune sont tres peu con- nues; il est cependant certain que le moral a une grande influence sur cette maladie ; lacraindre, c est presque 1 avoir ; quant aux remedes, ils sont encore empiriques et certains docteurs am6ricains traitent leurs patients par le champagne frappe. Tandis que la fievre jaune s attaque a l e"tranger, MEXIQUE 261 le te"tanos sevit sur Ics gens de couleur : un grand nombre d entre eux meurent pour avoir neglige les blessures les plus legeres. Je passe ma soiree au theatre ; le train pour Mexico ne part qu & minuit et j ai le temps d eriten- dre une operette d Offenbach traduite en espagnol. On joue Barbe-Bleue. Quel plaisir d ecouler a douze cents lieues de France cette musique, echo lomtain de Paris et des boulevards. Au theatre, laburaliste me presente une plaque de bois qui figure le plan de la salle; chaque stalle, chaquc loge est percee d un petit trou dans lequel est enroule le coupon correspondant. On choisit sa place, on paye et Ton retire soi-meme le coupon ; ce systeme supprirne les registres de location et les longueurs de la queue. Je m empresse dc notcr cette amelioration, afin de pouvoir reconnaitre an Mexique au moins une superiorite sur les autres pays. Durant les entr actes on se promene, on cause bruyamment. Des Mexicains qui se sont quittes il y a une heure a peinc se font en se revoyant de veritables ovations : ils se precipitent dans les bras Tun de Fautre et se donnent mutuel lement dans le dos de grandes tapes amicales. On fume au thea tre, comme partout d ailleurs ; tout a 1 heure a riiotel je demande s il est permis de fumer dans la salle a manger ; avec un dedain tres rnerite le 15. 262 PROMENADES ET GRASSES garcon me repond : Y como no ? Et pourquoi pas?L instantd apres, lui-meme travcrsaitla salleen transportant, le cigare aux levres, les differents ser vices de mon diner. A minuit nous quittons la Vera-Cruz. Tout le monde a entendu vanter le chemin de fer de Vera-Gruz a Mexico ; chose rare, il merite bien sa reputation. Un clair de lune magnifique argente la campagne. Nous traversons d abord les plaines chaudes etendues entre la mer et les contreforts des sierras. Partout surgissent de grands palmiers, partout les bois de bananiers massent leurs larges leuilles lacerees par la brise. A leur ombre naissent les cafeiers. La terre disparait sous un tbuillis de verdure, les ravines sont comblees, leslianes tombent desarbres, et, la place leur manquant surle sol, elles tleurissent haut dans 1 air ; pas un raineau n est visi ble , tout est submerge par des vagues de i euillage et cette maree toujours montante degage des parfums tiedes et capiteux. Le jour est venu ; nous nous elevens sans relache sur unc pentc raide 1 . La route tourne sur elle-meme comme une couleuvre enroulee; notre machine a double chaudierc, ik quadruple piston, souffle hale- tante. La descente est plus periileuse quo la monte"e; il deviendrait impossible d arreter le train si sa 1. 4 0/0; en de courU endroits 5 0/0. MEXIQUE 263 vitesse depassait dix milles a 1 heure. La colossale locomotive fut envoyee d Angleterre avec les meca- niciens, mais aucun d eux n osa descendre le pre mier; un pur Yankee manoauvra le train, non sans battements de coeur , me dit-il, car j ai eu la bonne fortune de voyager avec lui. Nous voyons, bienau-dcssous de nous, 1 endroitou nous avons passe", bien au-dessus, 1 endroit ou nous passerons.Nous sommes entoures de montagnes; les versants se creusent en precipices ; nous passons d une cime a 1 autre sur des ponts legers, veritables echelles de cordes tendues sur 1 abime ; les fissures ou mugissent les cascades blanches d ecume, les ta lus interminables se font plus nombreux et plus effrayants a inesure que nous approchons du som- met. On attelle au train un wagonet dccouvert ou peuvent s asseoir les amateurs depaysagcs verticaux; les pentes tombent aplomb, le gouffre est a deux pas. enfm, voici les cimes ; chacun se retournc; ce point blanc tout la-bas dans la valiee, c est un gros village; ce iil d argent, c est une riviere. Ouf! fait un voyageur a cote de moi; enfin nous voici en haut! Des lors, le parcours n offre plus le meme interet; nous traversons un large plateau sablonneux et d une aridite lugubre ; les champs d aloes bordcnt la route; rien de laid, de sec et de rude comine ccs 264 PROMENADES ET GRASSES grands agaves de zinc peint en vert laiteux; ils s alignent reguliers, rebarbatifs, mais leur pro- prietairc contemple avec joie leurs fcuilles aigues; il se rcjouit de voir que la re"colte de pulque sera abondante. Le pulque est une boisson fournie par 1 agave ; on enleve le coeur de la plante lorsqu elle est mure , au bout de huit ans peu pres, et le pulque se recueille dans cette coupe naturelle ; chaque pied en fournit quotidiennement de 3 a 5 bouteilles, et comme il reste longtemps en exercice, il peut rapporter de 20 a 30 francs . Jl n est pas de drogue comparable au pulque ; son parfum est pire que son gout; c est cependant le breuvage national. A chaque arret du train une nuee d Indiens et d Indiennes court vetus se preci- pitent aux portieres; tous tiennent & la main de pc- tits pots de gres rouge rcmplis du liquide blan- chatrc. On pretend que le pulque est tres sain; il a le privilege de retablir 1 cstomac et de faire cn- graisser ; TOUS voyez bien que c cst une veritable medecine. On en doit la decouverte & un grand sei gneur azteque, qui en fit presenter par sa fille une coupe a rempcreur. Le breuvage ct la vicrge plu- rent egalemcnt au cacique ; au bout d un an il avait un ills naturcl ; ce Ills rcgna, ct de son regne date le declin du Mexiquc. Mais les Mexicains n ont pas garde rancuno au pulque ; leur seul regret est de nc MEXIQUE 265 pouvoir le conserver plus d un jour. Les vrais amateurs affirment meme que Ton ne peut boire de bon pulque qu en le puisant soi-meme au coeur de la plante. Pour 1 expedier, on 1 entonne dans des peaux de bouc. Ces peaux bien remplies ressem- blent absolument a un pore dont on aurait coupe" la tete. Le sol du Mexique, sec et rocailleux, coupe de sables, estpropre au developpement des agaves, des nopals et des cactus-cierges. Ces dcrniers, semblables a de gigantesques chandeliers, sont quelquefois employes a former des bales, pour enclore les champs ou les habitations ; quelques-uns mesurent quatre, cinq et meme six metres de hauteur. Quant aux nopals, dans certains endroits, ils se transfor- ment en veri tables arbrcs. Dans nos wagons moritent pen a peu les Mexi- cains de la campagne. Leur vetement se compose d une large blouse ouverte sur la poitrine, et de pantalons en toile d une ampleur demesuree. Quand le Mexicain souffre du froid, il passe sa tete au travers d un trou pratique dans une couverture multicolore. Aujourd hui, aucun n a revetu cette canguc flexible, car la chaleur est accablante. La temperature fait deux victimcs dans le train, deux etrangcrs naturel- lemcnt, :un Americain et un Anglais trop adonnes au brandy tombent frappes d apoplcxic. Beaucoup de chemises sales dans notre wagon, 266 PROMENADES ET CHASSES beaucoup de vetements fripes, mais aussi beaucoup de bijoux et de brillants. Les Mexicains aiment ce qui reluit ; ils n ont garde d oublier leur quin- caillerie chez eux. Les hommes se sont passe^ des bagues a 1 annulaire et aux autres doigts; 1 un de mes compagaons porte, avec une veste trouee, un gilet de bal aunseul bouton, qui decouvre tout cnticr un plastron decore de trois diamants, celui du milieu plus gros que les deux autres. Nous arrivons enfin & Mexico. La premiere impression est tres favorable ; les monuments et quelques maisons ont garde 1 empreinte d un siecle passe", le climat est tempere, les jardins sont rem- plis & profusion d arbres toujours verts. Apres le coucher du soleil, les rues centrales et la grande place, illuminees par les torches des marchandes en plein vent, regorgent d un monde gai, anim, bruyant. Le lendemain de notre arrivee est un dimanche. Dans un pays aussi religicux que le Mexique, toutes les femmes doivent assister & la mcsse. Nous cou- rons done nous poster a la porte de la principale dglise. Mais il nous est impossible d admirer sans beaucoup de restrictions la tournure et le visage des Mexicaines ; durant notre sejour dans ce pays, nous n avons guere vu qu une femme reellemeat joiic... c etait une etrangere. Nousnousfaisons conduirecn voiturea la Viga:c est MEXIQUE 267 la promenade consacree. Quelques equipages, mais la plupart fort mal tenus. Les cavaliers, au contraire, sont nombreux et brillants; ils portent 1 immense chapeau galonne et lourd d argent, la petite veste, le pantalon a boutons multiplies, enfin les eperons en metal precieux, d une dimension invraisemblable; leur selle est ornee de peaux de jaguar ou de chevre sauvage ; dans leur ceiriture rouge, des revolvers ou des pistolets, un sabre sous la cuisse, quelquefois meme une carabine suspendue a 1 arcon. Ce n est pas la une tenue de promenade ; que voulez-vous?... Les Mexicains adorent Fopera-comique et 1 attirail de Fra Diavolo ; ils trouvent que le clique tis des armes va bien avec le clinquant du costume. Pen d e"cuyers au monde valent les Mexicains; grands amateurs de frou-frou, ils ne laissent jamais leurs montures au pas; ils les font se cabrer, caraco- ler, galoper de cote, le tout de la fagon la plus natu- relle du monde ; cheval et cavalier ne forment qu un seul etre, le centaure. Les pctits chevaux mexicains ont conserve la physionomie alerte de leurs peres espa- gnols; ils aiment aussi la mise en scene et semblent parader pour leur propre compte ; pleins de feu et d energie, ils se montrent durs a la fatigue ; ils four- nissent aisdment des traites de vingt ou vingt-cinq lieues. Un general mexicain m a affirme avoir fait deux cent quarante lieues en huit jours sans chan ger de monlure. PROMENADES ET CHASSES De la Viga nous nous rendons & Santa-Anita ; ce petit village celebre aujourd hui sa fetepatronale. Les Mexicains affluent dans les debits de pulque; 1 allee des promeneurs est encombree d Indiennes vendant des fleurs et des legumes; elles portent, sur leurs cheveux couleur de charbon, une double couronne depivoines pourpres. Leur principal article de com merce consiste en eriormes radis tres paticmmcnt decoup6s en fleurs. Sur le canal glissent les bateaux plats, charge s d une foule endimanchee; les femmes portent des etoffes rouge-cerise ou vert-emeraude ; les hommes sont vetus de la chemise a raies ct du pantalon blanc dont chaquc jambe a la largeur d un sac.Parmi tons ces metis encore, j ai vainement cherche une physionomie agreable. Les jeunes filles m ont paru avoir un gout parti cu- lier pour la balancoire; cependant la balancoire mexicaine me semble un supplice : quand la jeune filJe atteint 1 apogee de Instillation, deux individus lui jettcnt adroitcment une corde sur le ventre et laramenent en amere par une brusque sccousse. Nous nous disposions aremonteren voiture quand nous voyons apparaitre un capitaine, jeune homme de fort bonne mine, mais aussi remplide pulque que les peaux dans lesquelles on transporte ccliquide; il tient & la main, tout arme, un magnifique revolver flambant ncuf ; il vient a nous et reclame une poi- gnee de mains,quc nous lui accordons. Aussitot il nous MEXIQUE 269 ajuste et nous demande si nous sommes partisans de Porfirio Diaz. N ayant aucun motif personnel de haine contre le nouveau president du Mexique, nous re"pondons que nous sommes tout disposes a devenir ses amis, si tou- tefois celui-ci veut bien nous honorer de son amide. Alors, avecdes larmes dans lavoix, le capitaine im plore 1 accolade espagnole ; nous e"changeons avec lui les quelques tapes dans le dos qui constituent cet abrazo et notre voiture repart. Nous n avions pas fait trente metres quand nous entendons retentir quatre coups de revolver ; le gentil petit capitaine venait de tuer son homme. II ne fut arrete* que le lendemain. De pareils faits sont assez ordinaires dans ce pays de troubles etd emeutes; la population, tres remuante, se sert volontiers de ses armes. Les revolutions se suivent au Mexique comme nos giboulees en mars.Le brigandage meme est loin de disparaitre ; lorqu un nouveau president est porte" au pouvoir par ses par tisans a main arme"e, il licencie ses troupes en ou- bliant de re*gler leur arriere ; ces ex-soldats et ces ex- capitaines, possesseurs d un revolver ou d une carabine, deviennent tout naturellement bandits ; ils n ont d autre peine que de s asseoir au croisement de deux routes, puis, quand passe un voyageur, de se lever, et, le chapeau a la main, demander poliment. , , tout ce qu ils peuvent prendre. 270 PROMENADES ET CHASSES Je dois avouer que jamais, dans nos courtes pro menades a travers la campagne, nous n avons ren contre" de physionomie trop suspecte, mais notre guide n oubliait pas de nous demander avant le de part : Avez-vous vos revolvers ; et nous pouvions voir, echelonnes surles grands chemins, des cavaliers, la carabine en travers de la selle. Ces gardiens ne meritent cependant qu une mediocre confiance : deux jeunes gens Anglais qui rentraient dans Mexico la nuit tombante sont attaques par quatre voleurs; un des Anglais tue d un coup de revolver le premier qui sepresente, les trois camarades disparaissent; la police prevenue envoie ramasser le corps, et re- connait I officier charge de veiller & la surete de la route. Le plagio est un vol souvent complique d assassi- nat; il consiste dans le ranconnement des prison- niers : payer ou mourir. Le fils d un botaniste beige fort connu tomba entre les mains de vo leurs de ce genre ; ceux-ci reclamerent 5,000 pesos pour le rendre sain et sauf ; la familie s en tira pour 1,500; on gagne toujours a marchander. Le plagio vivement poursuivi est aujourd hui beaucoup moins pratique ; au Mexique d ailleurs les voleurs sont ra- rement sanguinaires ; beaucoup de ces pauvres dia- bles ont meme recu quelque education et vous deva- lisent avec formes. L anrestation d une diligence est une tragi-comedie si souvent jouee au Mexique que MEXIQUE 271 chaque acteur connait admirablement son role. Au premier cri de halte ! le conducteur arrete ses mules ; les bandits se presentent en s excusant, retournent tres dextrcmerit les coussins, et prient les voyageurs de leur remettre quatre ou cinq pesos. Messieurs les voyageurs , en voiture ! crie le conducteur. On repart sans beaucoup s etonner. Quant & 1 escortequi accompagne la diligence, elle se trouve toujours, au moment del attaque, loin en avant ou loin en arriere, et n a pas & intervenir. Personne n emporte de 1 argent ou des bijoux, cha- cun convertit ses especes en bons de la Compagnie et regie ses depenses avec ces cheques ; on touche & 1 ar- rivee les sommes confiees & la caisse des diligences, mais il est prudent de toujours avoir en poche quel- ques piastres d argent afin de ne pas trop contrarier les voleurs en leur faisant arreter la diligence pour rien. Lorsque plusieurs bandes s attaquent a la meme voiture, les derniers arrives, ne trouvant plus de nu meraire, s en prennent aux objets ; quelques per- sonnes arrete"es cinq fois en cinq jours par cinq bandes differentes sont arrivees destination sans vetements, sans chapeau, sans souliers, et, pourquoi ne pasle dire, sans chemise. Deux Americains, redoutantpeut-etrepareille me"- saventure, nous prient de nous joindre & eux pour parcourir les environs ; ces Yankees, toujours prati ques, avaient entrevu 1 avantage & retirer de oompa- 272 PROMENADES ET GRASSES gnons au courant de la langue du pays; tous deux ne parlant que 1 Anglais, langue peu re"pandue et de"testee au Mexique, etaient incapables de demander un verre d eau. Nous ne cedons qu avec crainte aux instances de ces deux Americains, gens sees, me"thodiques et pr&- cis ; ils ont raccole quelques amis ; aussi deux colo nels, un docteur, un general, et vos modestes servi- teurs composent-ils la partie , le tout dans deux voi- tures. Que Dieu me garde desormais de toute excur sion en aussi illuetre compagnie! Nous longeons 1 aqueduc qui amene dans Mexico les eaux de Ghapultepec. Aussitot le docteur et le general qui je servais d iriterprete me prient de demander au cocher combien d arches compte cet aqueduc. Le cocher ne sait pas ce qu est une arche. Mes Americains insistent et veulent connaitre leur age exact, le nombre des briques employees : je tra- duis les demandes; le cocher me regarde avec stupeur, et je suis reduit h faire au docteur les re- ponses les plus fantaisistes. A en juger par son ad miration, j ai du dire quelque lourde sottise. Nous arrivonsk Chapultepec; au bas dc la colline sur laquelle s elevait jadis le palais de Montezuma, est un bois de cedres magnifiques ; de gracieuses ombrelles de verdure ombragent les troncs normes, et la longue mousse grise qui pend de leurs ra- meaux augmente leur aspect venerable. A cette MEXIQUE 273 vue, le general se souvient qu il a une lady friend et me prie de descendre de voiture afm de lui couper un morceau de cette sainte ecorce. II me charge ensuite de demander aii cocher si ces arbres superbes ont ete plantes par Montezuma lui-meme ou simplement sur son ordre. Tandis qu il formulait cette bizarre interrogation, le docteur, a ses cotes, supputait le nombre de crayons qu on pourrait tailler dans le plus gros des cedres. II ne reste absolument rien des habitations de Montezuma ; sur leur emplacement 1 empereur Maximilien voulait construire un palais d ete. Pau- vre Maximilien, qui eut pour trone le tertre san- glant de Queretaro, son palais temporaire est transibrme en ecole. Le directeur des travaux nous invite a faire 1 ascension de la tour, d ou nous decouvrirons toute la \allee. Le coup d oeil est splendide : nous sommes au centre d une grande plaine cerclee de montagnes qui s etagent ainsi que les gradins d une arene immense ; le haut Popocatepelt etla Femme Blanche, drapee de neige, soutiennent le ciel ; a 1 horizon, des stries metalliques marquent les lacs et les lagunes. Les premiers plans sont desoles , mais une profusion de couleur miroite dans Teloignement. De quelque cote qu on se tourne, le spectacle demeure grandiose, et le doc teur lui-meme se servit de 1 expression : A glo rious scenery. 274 PROMENADES ET GRASSES Apres I admiration dont nos Americains s acquit- tent de grand coeur, recommeiicent les questions precises, la hauteur de la tour, son eloignement du centre de la ville, la superficie du batiment, etc., etc.; je jure que nous n avons pas laisse inexplore le coin le plus sombre, le reduit le plus carte ; nous avons regarde par-dessus et par-dessous tous les meubles ; un des colonels s est assis devant le piano imperial et y a execute une gamme maladroite et trioraphante. Au moment de remonter en voiture, nous n apercevons plus le vieux general; nous le trouvons enfin a quelque distance, examinant soi- gneusement un vieux mur; lors de la prise de Mexico, a laquelle, disait-il, il avait contribue, il avait vu un boulet ricocher sur ce mur; et il en cherchait la trace aujourd hui... quelque trente ans plus tard. Nous faisons un dejeuner agreable sous les fraiches tonnelles de Tacubaya ; mais ce plaisir est durement expie par une visite minutieuse dans un jardin prive ; le ciel me devait bien un dedommagement pour tant de resignation, il me 1 envoie sous la forme d un magnifique insecte qui va grossir ma collec tion. Enfin le retour a Mexico nous rend notre liberte". Les Americains nous remercient avec effusion et nous prient de les accompagner le lendemain dans une autre excursion ; ils viendront, disent-ils, nous prendre a quatre heures. Ils ne nous ont pas MEXIQUE 275 trouves, nous etions deja partis pour Guadalupe. Heureusement nous etions seuls, sinon nous fussions demeures quatre heures a supputer le poids de la balustrade en argent massif de 1 eglise et a admirer certain mur en forme de navire, un bizarre ex-voto. Le de"sordre et les soulevements qui regnent au Mexique, nous interdisent les excursions lointaines ; apres avoir vu et revu tout Mexico, les e"glises, 1 Alarneda, le palais, le musee et les pierres cou- vertes de hieroglyphes azteques, nous nous deci- dons a regagner la Vera-Cruz. Nos Americains, dont nous voulons prendre conge, refusent de nous abandonner; ils changent leurs faux-cols et leurs manchettes et bouclent leur microscopique valise. Puebla ne laisse dans 1 esprit de nos compagnons que le souvenir d un hotel sans chambres de bains. Reellement Puebla meritait mieux ; c est le champ de bataille de Fernand Cortez et celui des armees francaises. Pour moi, je lui garderai toujours une vive reconnaissance, me souvenant que la prise de cette ville m a valu au college un jour de conge. Cependant j y sejourne fort peu ; a peine ai-je le temps de parcourir les rues, d y regarder deux ou trois maisons toute faiencees, de Jeter un coup d ceil sur la marbrerie qui s y est installeeet de faire une vi- site a Cholula, petit village dans la plainer on y va voir une eglise batie sur une Eminence artificiclle. C est une tradition indienne que les morts doivent 276 PROMENADES ET CHASSES se changer en montagnes ; pour les aider a atteindre ce but, chaque passant jette une pierre sur les se pultures; ainsi se forment de veritables collines. Celle de Cholula offre des restes de constructions souterraines ; mais elle est fameuse surtout par une apparition de la Vierge ; le Mexique est fort reli- gieux et Dieu et ses saints s y manifestent plus sou- vent que partout ailleurs. La petite place de Cholula est plus interessante que le monticule et 1 apparition. Une enfilade de maisons a arcades, un grand couvent crenele et sombre comme une forteresse, un cloitre desert, une eglise ruinee composent un tableau silencieux et paisible, rii europeen, ni mexicain, tout moyen age. Nous quittons Puebla pour Tlaxala. Nos Ameri- cains, des 1 arrivee, ouvrant leur guide, lisent que ce village passe pour la plus ancienne Republique du monde, et qu elle soutint contreles Azteques des lutteshe ro iques; cette lecture les remplit d admiration pour Tlaxala. Alamairie,le docteur s assied avec un plaisir d enfant sur le fauteuil presidentiel , et du haut de cette chaise curule, nous contemple avec orgueil; il s empare du sceau de la Republique et timbre ses cartes de visite; le general ne pouvait man- quer de suivre un tel exemple; les cartes estampil- le"es vont rejoindre entre ses billets de banque le lambeau d ecorce de cedre. MEXIQUE 277 La vieille eglise de Tlaxala renferme le pre mier baptistere et la premiere chaire du Nouveau- Monde; elle contient aussi de nombreux Christ sculptes dans 1 horrible ; ces figures de bois grima- cantes, savamment couvertes d une couleur cadave"- rique, sont d un grotesque sinistre : de larges plaques rouges s etalent sur les- genoux, le sang coule a flots de la figure et des flancs, les mem- bres sont hideusement contournes; vrais Christ de 1 Inquisition. Nous quittons 1 hotel a deux heures du matin ; la station est a plusieurs milles ; les mules, dej& epui- sees, menacent plus d une fois de nous laisser en route ; elles finissent cependant par arriver ; enfin nous voici dans le train. Nous arretons a Boca del Monte pour dejeuner; le docteur demande au garcon des oaufs a la coque, dont il est tres friand ; le garcon lui explique qu il n y en a pas. Le docteur, sans comprendre, repete de plus en plus fort : huevos cocidos , deux mots que je lui ai appris le matin meme. Le garcon s incline, le temps se passe, le docteur s impatiente. Chacun a exp6die son dejeuner, quand enfin appa- raissent les oeufs a la coque ; le docteur les casse m^ticuleusement, les mele dans son verre a Bor deaux, y ajoute une pointe de vinaigre et deguste avec lenteur. 16 278 PROMENADES ET CHASSES Je me promenais sur le quai en attendant le de part ; tout a coup le train s ebranle, nous nous y pre- cipitons; mais le pauvre docteur n etait pas la. Le general, desole de la perte de son compagnon, veut sauter a terre; j entrevois une delivrance absolue; malheureusement on le retient a bras-le-corps ; mais son chagrin devient de la colere quand il ap- prend que la cause du mal ce sont les huevos co- cidos. Dans le train on remarque 1 absence de deux autres passagers; le conducteur avait oublie de pre>enir. Une heure de trajet se^pare Boca del Monte de la station voisine ; nous remarquons que le petit cha riot qu on attache quelqueibis au train pour per- mettre aux touristes de mieux voir le paysage, nous suit tout seul a quelques centaines de metres ; 1 inclinaison de la route lui communique une vitesse suffisante pour rejoindre notre long et pesant con- voi oblige de descendre tres lentement. Nous recon- naissons sur ce petit char un des passagers laisses a Boca del Monte; il remontera dans son wagon a la premiere station. Vous voyez, dis-je au general, que, meme au Mexique, certaines personnes savent toujours se tirer d affaire. Nous atteignons la station ; un voyageur attend sur le quai 1 arrivee du train : c est le second passa- ger oublie ; cette fois c est un miracle ; 1 explication en est simple. On compte par le chemin de fer MEXIQUE 279 treize milles entre les deux stations, trois seulement par la route. Le passager s est procure un cheval, a descendu la c6te au galop et... nous attend. Nous esperons qu un dernier prodige fera apparaitre le docteur ; vaine attente ! nous ne devions le revoir que le lendemain a la Vera-Cruz. Une grande animation regne en ce moment dans cette ville ; on est en train de rebadigeonner toutes les maisons; les ecailles ont disparu, les trous de la petite verole sont combles par la couleur, la lepre cst guerie; la Vera-Cruz a fait peau neuve. Au moment de quitter le Mexique, j ai regrette vivement que 1 agitation actuelle m ait empeche de visiter par le menu ce vaste pays, un des plus riches a la fois et des plus pauvres qui soient au monde. La fortune des particuliers, prives de toute protec tion, ne peut se developper; des troupeaux entiers disparaissent chasses paries pillards jusqu aux fron- tieres du Nord : le proprietaire ne peut demander aide au gouvernement ; ce serait reclamer lesoutien d un homme qui chancelle. Que de tresors laisses inutiles; et, suivant un vieux mot : quel beau pays que le Mexique... s il n y avait pas de Mexicains. Gertaines terres sont littera- lement faites d or et d argent; mais par quelles routes transporter le platine, le mercure, le soufre, le charbon? Qui done consacrerait a ces exploita tions un capital aussitot englouti qu apport6 ? Quel- 280 PROMENADES ET CHASSES ques-uns Font essaye; une revolution renversait 1 entreprise, comme un tremblement de terre fait croulcr un monument commence. La legende des Eldorados s oublie, on ne raconte plus 1 anecdote de ce Galicien fermement convaincu que les onces d or se ramassaient dans la rue, et dedaignant de se baisser pour une piastre que le hasard lui faisait rencontrer a son premier pas. Malgre la fatigue de tous les esprits, malgre" le desir de paix, les convulsions politiques dureront encore de longues annees. Les luttes de partis ten- dent peu a peu a se transformer en une lutte de races. Les Indiens ont soutenu contre les Wanes Benito Juarez, un pur cobrizo, commc ils soutien- nent Porfirio Diaz, un de lours metis. Dans leurs aspirations vagues,le Mexique est indien et non plus espagnol. En realite, il n est ni Tun ni 1 autre ; sa veritable population, ce sont les metis ; le nombre des blancs, en effet, est restreint; ils forment tout au plus le cinquieme de la population ; encore dans les families qui s affirment de sang bleu (sangre-azul), pourrait-on sou vent retrouver des gouttes de sang indien. L Indien pur est egalement rare; il taut le chercher dans 1 interieur ou aux i rontieres, parmi les tribus guerrieres qui vivent du vol, et conservent intactes toutes leurs coutumes sauvages; aujourd hui encore les Comanches punis- sent la femme adultere dans sa beaute, en lui tran- MEXIQUE 281 chant le nez. Quant a 1 element noir, il n existe pres- que pas au Mexique. Les Mexicains sont sans beaute, sans expression intelligente ; petits et trapus, ils sont souvent ma- ladroits dans Icurs efforts : le fardeau que nos forts dela halle soulevent sans peine, ils semettent a deux pour le charger sur les epaules d un troisKme. Si leurs reins et leurs epaules sont peu robustes, leurs jambes sont d acier; trottinant sur la grande route, un long baton a la main, hommes, femmes, en- fan ts vont du meme train, a une allure qui rap- pelle 1 amble de leurs chevaux. Les meres portent les bebes sur leur dos dans une cotonnade faisant poche ; quelque ballotte qu il soit, jamais 1 enfant ne crie. Le fanatisme religieux des conquistadores nous a prives des documents et des pierres ecrites qui au- raient pu eclairer 1 histoire des predecesseurs des Azteques; Cortez au Mexique, Pizarre au Perou pour- raient revendiquer au meme titre la filiation de cet Omar qui brulait la bibliotheque d Alexandrie. On sait que les Azteques descendaient du Nord comme toutes les tribus d Amerique ; les luttes meurtrieres avec les peuples voisins les avaient rapidement diminues ; reduits a quelques families, chasses de leur territoire, un de leurs pretresles guida dans un endroit designe par 1 oracle, endroit ou parmi quelques rocliers croissait un nopal sur lequel un 16. 282 PROMENADES ET CIIASSES aigle devorait un serpent ; ce tableau constitue au- jourd hui meme 1 ecusson mexicain. Sur ce lieu les Aztequesconstruisirent immediatement demiserables cabanes de chaume ; bientot ils enfoncerent des pieux dans la vase, les entrelacerent avec des claies et Mexico gagna de jour en jour sur le lac. Les guerres avaient recommence, mais cette ibis les Azteques avaient 1 avantage ; le sang humain ne cessait de ruisseler sur la pierre des sacrifices; en une annee vingt mille captifs furent immoles au puissant dieu de la guerre, Huitzilipotli. Parfois on donnait un prisonnier une chance infime de salut : on lui mettait en main des armes inferieures; s il parvenait a vaincre successivement six Mexicains bien armes, on le renvoyait sans lui faire aucun mal ; si le prisonnier succombait, les pretres lui ou- vraient la poitrine avec leurs couteaux de pierre tranchante, et lui arrachaient le coeur qui servait & pronostiquer. Le corps etait abandonne au vain- queur qui Taccommodait k sa guise. La richesse de 1 empire devint fabuleuse; ja- mais, dit-on, Montezuma ne se servait deux fois du mftme plat d or ; il le passait aux grands de sa cour. II aimait beaucoup le poisson de mer frais ; chaque jour on en pechait sur la cote pour la table royale; aussitot pris il etait remis ^ un coureur qui ne s arretait qu au prochain relais, pour le confier ^ un autre coureur. Le Poisson parvenait ainsi jusqu ^ MEXIQUE 283 Montezuma, plus vitc qu une depeche de Vera-Cruz a Mexico.... ce qui peut etre vrai, etant donne 1 etat actuel des lignes telegraphiques. Une vieille et curieuse tradition affirmait que des homines blancs arriveraient un jour pour as- servir les Indiens; cette prediction fut habilement exploitee par Fernand Gortez. Get aventurier ambi- tieux, plein de confiance en lui-meme, doue aussi d un courage entreprenant et reflechi, meritait vrai- ment de parvenir; on demeure stupefait de la diffi- culte de ses premiers pas, de ses luttes contre les Indiens, contre ses propres soldats, contre les Espa- gnols envoyes pour lui arracher le commandement et dormer a un autre la gloire de son triomphe. Sans doute ses armes epouvantaient les Indiens, les armures de fer n etaient pas entamees par les haches de pierre, mais il manceuvrait dans un pays inconnu, il avait en quittant la cote brule ses navires afin d enlever a ses troupes tout moyen et toute idee de retour ; il s etait volontairernent place entre la morfc et la victoire. II faillit succomber ; qui ne connait sa retraite desespereede Mexico, quand, a la nuit tombante, il dut reculer et guider lentement ses soldats a travers des marecages pleins d embuches? Gette nuit ouilper- dait le fruit de ses vicLoires, et ou il lui fallait mon- trer un front impassible quand son ame etait pleine dedouleur, n est-eile pas bien nommec : la nuit triste? 284 PROMENADES ET GRASSES Enfin FEspagnol" triompha, et les persecutions commencerent. Lcs deportations, les massacres, le travail des mines decimerent les differents peuples du Mexique. Au milieu de cctte grande hecatombe, la vraie race Azteque disparut totalement, car on peut tenir pour apocryphe 1 existence d ane tribu qui, a Tehuantepec, se garderait pure de tout melange. En vain quelques hommes gene"reux es- sayaient de s interposer, leurs efforts ne pouvaient arreter une avidite toujours croissante ; 1 Espagne entendait bien les cris d agonie de tout un peuple, mais For affluait; FEspague devait deux Ibis se couvrir de honte ; elle avait sacriiie Christophe Co- lomb, elle sacrifiait ses nouveaux sujets; apres avoir emprisonne celui qui lui donnait un monde, elle depeuplait ce monde. Le Mexique est maintenant delivre de 1 Espagne et rendu a lui-meme, mais il semble impuissant a se dei endre; deja la Californie, 1 Arizona, sontdevenus americains; lesautres fragments du Mexique ne sont- ils pas destines a ajouter autant d etoiles sur la ban- niere des Etats-Unis de 1 Ainerique du Nord? o XIV UNE GOLONIE ESPAGNOLE La Havane. Le Theatre Tacon. Semaine Sainte. Combats de taureaux et combats de coqs. Matanzas. Grotte de Bellamar. Les volanles. Les sucreries. Les Chinois. L esclavage. Santiago de Cuba. La bale. La ville. Insurrection cubaine. Exactions de 1 Espagne. La Vierge de la Caridad. Depart pour Tile d HaYti. La Ville de Brest nous transporte de la Vera-Cruz a. la Havane ; traverses ennuyeuse : les passagers appartiennent a cette categoric desagreable qui s ecrie avec conviction : Et dire, monsieur, qu une plan- che a peine nous separe de 1 abime! L un d eux, intrigue par le loch, me demande le but de cette ma noeuvre; jelelui explique : Ah! fait-il, je croyais quo les matelots pechaient. Heureusement le voyage est court : des le troisieme jour nous distinguons un 286 PROMENADES ET CHASSES gros point blanc sur la cote : c est la vieille cita- delle, le Moro, qui defend le port de la pa vane; _ tuche fatile/car rentre"e est des plus efroites; mais, legbulet franchi, la baie s ouvre, cirpulaire, profonde et spacieuse, c est un magniiique bassm tailfe dans la roche vive. Une grande partie de la flotte espagnole s y trouve rassemblee ; vaisseaux de ligne et trans ports sont accourus encombre s de troupes : les dys- senteries et les fievres les feront moins charges au retour. Nous arrivons 1 heure precise ou la douane se ferme : les douaniers refusent de prolonger leur service de dix ou quinze minutes seulement ; nous voil& contraints d abandonner iios bagages : a peine nous a-t-on permis de retirer nos brosses et nos peignes. Pour attendre 1 heure du coucher, nous nous ren- dons au theatre : nous choisissons le plus fameux de tous, le theatre Tacon. II est grand et admirable- ment ventil^ , la chaleur ne nous incommode que moderement : durant les entr actes on peut prendre le frais dans une cour interieure sans quitter le thea tre. Dans la decoration generale le blanc rernplace le grenat, couleur invariable de nos salles; les balcons, au lieu d etre massifs, sont k grilles et laissent voir les toilettes des pieds i la tete ; aucune loge n est sombre, le mystere des baignoires meme est suppri- m^. La salle presente uue grande animation ; les UNE COLONIE ESPAGNOLE 287 temmes parlent avec les gestes coquets et gracieux des Creoles ; leurs mains manient savamment 1 e" ven- tail et le font vol tiger comme un papillon captif. L entree des coulisses est publique ; mais il vaut mieux, e"vitant la foule nombreuse des chulos qu on y trouve, se promener dans les corridors et abaisser les vasistas des loges aim d examiner les dames qui s y tiennent ; cet acte, inconvenant partout ailleurs, est admis ici, au grand plaisir des indiscrets qui regardent et peut-etre des dames qui se sentent re- garde" es. Quant a la representation, je vous donne en mille a deviner ce qu on joue. Un opera? Une pantalon- nade ? On joue un mystere. Un vrai mystere du moyen age : la Passion de Jesus-Christ! Depuis sa naissance jusqu k sa mort, aucun detail n est omis. Le Seigneur est conduit devant Ponce-Pilate, depouille de ses vetements, battu de verges et couronne d epines, pendant que Pilate se lave les mains dans un coin. Jesus est charge de sa croix et enfin cloue entre les deux lar- rons. Ce Christ en maillot, couvert de plaies et de plaques sanglantes est odieux, repugnant, pis que ceia, ridicule ; cette exhibition, applaudie par le ca- tholicisme espagnol, fait lever & la Ibis le coeur et les epaules. Tandis que je regagne mon hotel, je m en- tends crier aux oreilles : Las once y media... y 288 PROMENADES ET CHASSES screno! 1 Je me retourne et vois un individu porteur d une petite lanterne et d une gigantesque hallebarde ; il annonce ainsi 1 lieure qu il est et le temps qu il fait; ce veilleur de nuit s appelle un sereno, car son cri de : beau temps ! qui ne varie guere sous le ciel pur des tropiques est a la longue devenu son nom. Quand arrivera minuit, il s enve- loppera dans son grand manteau sombre, mettra sa petite lanterne a ses pieds et s assiera dans 1 en- coignure d une porte, fumera une cigarette d abord, dormira ensuite ; c est ainsi qu il veille a la surete publique. Mon lit de fer, laborieusement conquis, car en ce moment la Havane est remplie d &rangers, est une simple toile metallique sur laquelle on a etendu une mince couverture et un drap dont la superficie ne depasse pas celle de mon corps. Nous ne tardons pas a adopter les habitudes havanaises : reservant nos visites pour le matin et le soir, nous faisons de midi a deux heures une sieste conscien- cieuse, car les chaleurs accablantes ont deja com mence. C est un supplice de parcourir au soleil les ruesde la Havane, raides, malpropres et contournees ; le croisement de deux voitures suffit a provoquer un pnr.ombrement; les trottoirs sont tellementexigusque, 1. Onze heures et demie... et beau temps! USE COLO?. IE ESP AC NO LE 289 si deux personnes veulent y niarclier, ellcs sc voient obligees d adopter la file indienne. Les fenetres des maisons donuent generalement sur une cour interieure ou I ombre maintient uiie fraiclieur continuelle ; ellcs sont percees de facou & etablir de nombrcux courarils d air. Ce culte pour les courants d air expiique 1 abondance des fluxions dc poitrinc. Les salons sont do plain-pied avcc la rue , ils n en sont separes que par une grille ; tout passant pcut done coller son visage aux barreaux , assister du dehors a la tcrtulia, ecouter la musique ou les conversations; c est inieux que la vie dans une maison de verre, c est la vie dans la rue. D autres maisons infiniment moins respectables sont constniites sur le meme plan. Le soir, il n est pas rare de voir un jeune hommc appuye aux barreaux causer a demi-voix avcc une jeune iille; la chroniquc scandaleusedela Havanc ne tarit pas en anecdoctes piquantes sur ces eritrcvucs. Du restores moeurs espagnoles sonttresfavorables au roman. Un jeune homrae, repousse par le perc, court se plaindro a un commissaire ; celui-ci fait une enquete et verific si le travail ou la fortune du novio peut suffire a 1 entretien du menage; il se transporte ensuite chcz la novia, demande a la jeune iille si elle vcut epouser un tel, au pere s il consent. Sur le refus de celui-ci efc Faffirmation de celle-la, il interne la demoisello cbez son plus proclie parent, 17 290 PROMENADES ET CHASSES ou elle restera jusqu au jour du manage. II est bon d ajouter que le Havanais ne se marie guere par calcul, il ne fait pas du mot mariage un synonyme de speculation ; qu il soit lui-meme riche ou pauvre, il ne s inquiete guere d epouser une jeune fille sans fortune . Le Havanais possede un grand charme naturel, il est poli et communicatif; il a beaucoup de vivacite d esprit et beaucoup de fierte. On reproche a sa generosite de n exister qu en paroles, et les gens positifs n ont pas encore cesse de rire du fameux a la disposition de usted , qui consiste a tout vous oifrir, quitte a vous trouver mal eleve si vous accep- tez rien. G est surtout un homme a qualites exterieu- res, capable cependant de sentiments chevaleresques ; il est le dernier heritier du Cid. Ges descendants d Es- pagnols sont tres catlioliques , non qu ils aient une idee saine et precise de la religion, mais ils se preoc- cupent d accorder le plaisir avec les lois de 1 Eglise, ils excellent aux transactions subtiles : Escobar est ne en Espagne. Malgre les circonstances difficiles, malgre 1 insur- rection a peine apaisee et les impots ecrasants, la ville est tres gaie et ne s inquiete pas des pro vinces rebelles. Le soir, on se donnc rendez-vous au concert sur la place d lsabelle-la-Catholique. Les hommes, malgre la chaleur, portent la redingote crois^e et boutonnee ; les lemmes decolletees selon UNE COLONIE ESPAGNOLE 291 1 usage, et tres jolies selon 1 usage egalement, ecou- tent 1 orchestre, assises dans leurs caleches, car la mode leur interdlt de marcher; toute Hava- C.^t"v f v O*f CB^U^tAy i w naise qui se pique d elegance, ne peut se mon- trer dans les rues erne tionchalamment aecoudee ClT* 1 : - * V j "* I" -* 2*^VS*A%I vUUt ^-V*.^**-^ dans sa voiture. II existe cependant deux jours dans 1 annee ou Ton deroge a cette regie, le jeudi et le vendredi saints. Je me suis trouve fort heureuse- ment passer a la Ha vane ces deux jours extraordi- naires, les plus curieux et les plus interessants pour un etranger. ^ Je n ai garde le jeudi saint de manquer la messe - a la cathedrale, une des nombreuses eglises qui se disputent la gloire de contenir les restes de Colomb ; ~) toutes les Barnes de la ville sont venues en toilettes de bal ; pas un cliapeau, les mantilles refombeht en nuages blancs ou noirs sur les epaules decouvertes. Les Havanaises meritent bien leur reputation de beaute; ; que de gracieux visages ! quels teints blancs et^ mats ! et quels beaux grands yeux sombres ! Faute de chaises dans 1 eglise, cKaque dame est suivie d un negrillon crepu qui porte un prie-dieu et un tapis. La sortie est tout apparat et tout luxe; le gouverneur monte dan^s son grand carrosse, ou tant d or se releve en bosse eritoure de cavaliers , 4 u , g ,-] ifff t i+ % futj^^ en culottes blanches et habits rouges galonne"s - ** f \ \/ C-*f f tt C "^**^/ JC 1 * ^ ~ft^v^\Jt LA-p 4p ^..jAj^V i * d argent; pour la derniere ibis jusqu a samedi, les dames repreniient leurs e"quip^ges ; a partir de midi ** ** * 292 PROMENADES ET GRASSES .^Tf tA .-W^-- la circulation des voitures demeurantrigoureusement interdite, les rues sont ptemes de pro meneiiSgs. tg vont, en toilettes de bal et d pttfd, faire le tour des eglises. Le soir, le rendez-vous est a la Place d Armes : impossible de circuler. Les femmes redoublent d elegance et rivalisent de toilettes. Tout le monde cause avec entrain et rit aux eclats ; les ravis- santes devotes ne savent done pas que la Passion est deja commencee ! Pas le plus leger nuage au ciel ; la lune briile de tout son eclat, sa lumierc adoucit ccs visages deja si cloux, et si aucune femme n est laide au clair de lune, toutes les Havanaises sont ravissantes. Dans les rues adjacentes se prome- nent les negresses ; elles aussi orit revetu leurs plus somptueux vetements, et, pour feter la solennite de ce jour, beaucoup aspirent la 1 umee d un puro. Le lendeinain, vendredi saint, la meme foule ac- court de nouveau a la Place d Armes , mais les femmes sont vetues de deuil. Eniin le samedi, les coups de canon signalent la reprise du travail; les voitures sortent des remises, et les paresseuses Creoles out toute une annee devaul elles pour se reposer de ces deux jours de marche et de fatigue. Le dimanche des Rameaux est marque par dc nombreuses processions; I lined elles est singuliere : deux mannequins figurant le Christ et sa mere sortent de deux cgKscs dilferentcs pour se rencon- UNE COLONIE ESPAGNOLE 293 trer & un point donne ; du plus loin qu ils s aper- coivent, ils se precipitent I un vers 1 autre, en pous- sant des cris de joie, et s embrassent ; representation aussi enfantine que le mystere du theatre Tacon. Les plaisirs et les fetes supprimes pendant la semaine sainte sont libres de renaitre ; nous n avons que I embarras du choix ; nous choisissons pour le meme jour une course de taureaux, un combat de coqs, une seance de prestidigitation, un opera et un bal masque ! On a souvent reproche aux Espagnols la barba- rie des courses de taureaux ; la vue du sang impres- sionne les ames tendres. Une course mal conduite est assurement un spectacle sanglant; quand Vespada enfbnce deux ou trois fois son epee dans 1 ammal et fait ceuvre de boucher au lieu de faire oeuvre de matador, on prend fait et cause pour la bete contre I homme. Mais quand le taureau est brave et fond iranchement sur son eimemi, quand le matador pousse 1 epee droit au cceur et le foudroie, quand la course enfin est menee selon toutes les regies d un art difficile et perilleux, le spectacle n a rien d ecoeu- rantet Tenthousiasme gagne les plus rebelles; on ne peut meme s empecher de regretter le temps ou les grands seigneurs descendaient dans 1 arene et enno- blissaient ces luttes emouvantes. Le spectacle de 1 assemblee vaut celui de 1 arene. Quand un coup est bien porte, ce sont des cris et 294 PROMENADES ET CHASSES des tre"pignements ; 1 exaltation va jusqu au de"lire : les chapeaux, les mouchoirs, les fleurs, les cigares, les eventails tombent dans Ic cirque ; pour un rien les vrais amateurs s y jetteraient eux-memes. Le president des courses (1 honneur de la presi- dence est con fere" a un dignitaire quelconque), doit etre tout-puissant ici comme au theatre : on ne peut commencer le spectacle avant son arrivee ; c est lui qui jette du haut de sa place dans le chapeau de 1 alguazil la clef du toril, ou Fanimal est renferme ; c est lui qui donne le signal des coups de lance et des banderillas; c est h lui enfin que s adresse 1 es- pada lorsque il implore le droit de tuer le taureau, (( pour le plaisir du public, et, ajoute-t-il joviale- nient, pour celui de I animal . Mais si ce president tout-puissant ne cede pas a la volonte du public, il se dechaine une veritable tempe"te : injures et menaces pleuvent sur lui. Les combats de coqs sont plus cruels que les courses de taureaux ; cependant nul ne songe a s e- lever contre leur barbaric ; est-ce parce que I animal est plus petit? Les Havanais sont grands amateurs de ce divertissement; un petit cirque special lui est reserved Quand nous entrons, le combat est ddja commence; les assistants appartiennent, en general, a la plebe la plus vulgaire ; ces ouvriers sont venus pour parier et engagent des sommes considerables. Personne ne prend par e"crit note de ses en- UNE COLONIE ESPAGNOLE 295 jeux ; on se fie la memoire et & I honnetet6 d un adversaire inconnu. Gardez-vous, si vous n etes pas initie", de tenter la fortune ; tant que votre coq ale dessous, votre parieur ne vous quitte point; il s eclipse dans la foule si votre champion reprend vigoureusement 1 offensive. Cette petite manoeuvre, adroitement executee a mes depens, m a coute trois onces d or. Les deux coqs sont apportes dans deux sacs et places sur des balances : ils doivent avoir meme poids et meme longueur d eperon. Us sortent du sac tout prets a la lutte ; on a soigne leur toilette de ba- taille ; leur tete ecarlate est degarnie de plumes; on a rase meme le dos et le croupion ; les ergots sont affiles. Le cou tendu, le bee entr ouvert, dans une pose magnifique, ils s observent. La bataille commence : 1 un e"vite un coup mortel, en sautant par-dessus son adversaire; 1 autrc, d un brusque coup d aile, fait volte-face et presente son bee acere a Fennemi qui croyait le frapper par derriere; toute attaque bien portee et bienparee, toute vaillante riposte est saluee par des bravos. Quelques minutes s ecoulent; sou- dain des applaudissements et des vociferations reten- tissent : un des deux champions a creve Tceil de son adversaire; Tissue du combat n est plus dou- teuse; le vainqueur poursuit le vaincu a outrance. Celui-ci, aveugl^, se retourne plusieurs ibis pour 2(JG I llOMENADES ET CHASSES latter encore. Cliacuu dos proprietaircs ramassc son coq, ess-die avec im mouchoir le sang dont il est convert , ct, pour le ranimer, lui souffle unc gorgee clean en roscc sur la tetc ; on rcniet les deux combat- tan ts en presence, car le combat n est pas termine; on prevoit les retours do fortune les plus improbables; la cote suit les fluctuations de la lutte et Ton arrive a parier unc once centre mi real (80 francs centre 10 sous ). L acharneinent de ces coqs est incroyable; quclqucfois 1 un d eux, aax trois quarts tue, se re- drcsse et, dans un supreme effort, frappe mortelle- nient son adversaire; mon voisin me raconte avec tristessequ unjour cette victoire imprevue lui a fait perdre quatre onces d or. Cette fois-ci, le pauvrc aveugle ne tarda pas a tomber sans force et sans vie, la poitrine trouee, le crane ouvert; on ernporta le Yainqncur qui peat-etre payera son triomphe de sa vie, car il a recu dans le flanc une estafilade longue ct profonde. D autres coqs sont apportes et de nou- veaux combats reconunencent. Des que nous connaissons la Havane, nous ne manquons pas u parcourir la campagne; nous nc sommes pas biases encore sur 1 aspect gracieux et toujours Strange des arbres tropicaux, palmiers, bananiers ou cocotiers, dont la silhouette figure assez bien les differences varietes du balai, plumeaux ou tttes-de-loup ; le tronc des palmiers, renfle vers le milieu ou a la parlie superieure, affecte tour a tour UNE COLONIE ESPAGNOLE 297 la forme d un grand fuseau ou d un gigantesque radis. Ces arbres font generalement accuser la na ture d un contre sens, car sous un soleil de feu au- cun d eux ne produit d ombrage, et c est une cruaute de certain grand auteur, (l a-t-il commise & dessein), de faire reposer ses he"ros a 1 abri d un palmier. Les Havanais vont passer une partie de 1 annee dans les pueblos de temporada ; c est le nom qu on donne aux bains de mer. Marianao est le plus connu et le plus rapproche, mais Marianao n est pas joli. Matanzas vaut beaucoup mieux ; cette ville, la plus importante de 1 ile apres la Havane, possede une grotte assez petite, il est vrai, mais remplie de stalactites d une finesse etd uneorfevrerieprecieuses; en quelques endroits les parois disparaissent comple- tement sous les aiguilles de pierre aux pointes en- trecroisees. Gette grotte de Bellamar est une veri table merveille. A Matanzas, pour nous rendre a la vallee de Yu- rumi, nous faisons atteler une volante. Ce vehicule national se compose de deux roues enormcs et de deux brancards tres longs et tres elastiques. Le corps de la voiturc ou deux personnes peuvent prendre place, est place en avant de 1 essieu qui unit les deux roues ; il n y a pas de ressorts, 1 elasticite des brancards entientlieu. Le tout est tire par deux chevaux; 1 un marche entre les brancards, l aulrea C(jte et un pcu en avant, attelc a des traits excessivement longs; 17. PROMENADES ET CHASSES c est celui-ci que monte le postilion, le calecero. Le calecero est toujours un negre ; sa veste est e"court6e a la mexicaine, son chapeau est a larges bords et ses jambes se perdent dans des bottes enormes. L al- lure de son cheval est le pasitrote ou 1 amble, c est-a- dire Failure la plus disgracieuse et la plus ridicule ; on comprend cependant que, dans un pays ou la chaleur fait de tout mouvement une fatigue, on ait imagine cette marche, qui laisse le cavalier aussi immobile sur sa selle que dans un fauteuil. La vo- lante est gracieuse, mais elle est surtout indispen sable : une volante, dit-on, passe partout ; une voi- ture ordinaire se serait, en effet, brisee dans les chemins que nous venons de parcourir. Quelques sucreries sont etablies dans les campa- gnes de la Havane. L installation d une sucrerie est tres couteuse, car toutes les machines sont amene"es d Europe, mais le mecanisme est peu complique". On lamine simplement les Cannes ; le jus s e"coule dans un grand receptacle d ou il est extrait par les pompes et envoy6 dans de vastes chaudieres ; la il entre en ebullition et se concentre. Une Ibis condens6 et cristallise, on le debarrasse de la melasse en le mettant dans de petites cuvettes grillagees qui tour- nent tres rapidement ; la melasse est ainsi lancee a travers le grillage trop fin pour laisser echapper le sucre. Le sucre en grains est enferme dans des ton- neaux et envoye aux Etats-Unis ou en Europe pour UNE COLONIE ESPAGNOLE 299 6tre raffing ; il n y a pas de raffinerie dans Tile, et le sucre blanc qu on y consomme, fabrique a Cuba, a deux ibis traverse 1 Atlantique avant de revenir a son point de depart. Parmi les travailleurs se trouvent plusieurs Chi- nois : ces Peaux Jaunes, si miserables dans leur pays, ont depuis longtemps commence a se repandre sur le monde entier ; ils s etendent lentement, c est la tache d huile des nouveaux continents. Leur tenacity et leur patience sont excessives ; malgre la modicite ridicule de leur salaire, (une piastre par semaine),ils finissent toujours par amasser une somme suffisante pour retourner dans leur pays et y vivre d un petit negoce, ou, s ils meurent a 1 etranger, pour payer le rapatriement de leur cadavre , car ils attachent une importance speciale a reposer dans le meme sol que leurs peres. A la Havane, les Chinoissont consideres comme blancs : a bord des bateaux, dans les che- mins de fer, on ne les confine pas dans la partie strictement reservee aux gens de couleur ; mais sur les habitations, loin de tout controle efficace, ils sont traites comme les noirs : a la nuit tombante ils sont comme eux enfermes dans le barracon ; plusieurs travaillent les fers aux pieds ; enfm on les fouette sans la moindre formalite ni le moindre scrupule ; le contrat sign6 par eux, autorisant la premiere cor rection, interdit la seconde. II faut que ces Chinois, esclaves a temps, d ailleurs patients et dociles, aient 300 PROMENADES ET GRASSES ete maltraites a 1 exces pour avoir dernierement grossi Ics rangs dcs insurges et provoque les recla mations du Celeste Empire. La partic dc 1 ouvrage la plus penible sur les sucrcries est cello qui incombe aux chauffeurs : ils apportcnt sans rclache dans les fournaises les Cannes machees par la meule, combustible em ploye presque seul. A cette epoque de 1 annee le tra vail presse ; et les chauffeurs sont occupes de quatre heures du matin a minuit ; dans le jour ils ont a deux reprises une heure de repos ; ce labeur exces- sif et barbare dure trois mois par an. L esclavage subsiste encore dans les colonies espa- gnoles et au Bresil ; il a disparu depuis peu d annees dans 1 Amerique du Nord; car, par une contradiction bizarre, 1 Espagne qui prend le titre de nation tres cathoJique, et les Etats-Unis qui s intitulent nation tres liberate, auront ete parmi les derniers a re- connaitre les droits elementaires de 1 homme, quelle que soit sa couleur. L esclavage a donne lieu aux plus chaudes atta- ques : un livre celebre et qui a fait son tour du monde, la Case de I oncle Tom, a collectionne toutes les atrocites que pouvait commettre un proprietaire de noirs, et les a iaussement presentees comine Tex- pression normale de 1 esclavage ; 1 interet du roman et sa vente y gagnent lout ce que la verite y a perdu. L observateur modere se gardcra dc rien UNE COLONIE ESPAGNOLE 301 exagerer ; au lieu de se livrer a aucune declamation sur cet admirable theme de rhetorique, il s attachera aux fails et ne pourra meconnaitre que la condition des noirs n est pas aussi deplorable que I affirment les amateurs de lieux communs. L interet du colon rnerne n est pas de tuer ses travailleurs ou de les estropier et de se priver ainsi d un capital produc- tif; les cMtiments corporels, il est vrai, sont en vigueur sur les habitations; mais depuis combien de temps sont-ils supprimes dans 1 armee anglaise ? le sont-ils dans 1 armee prussienne ? et dans la marine francaise ne met-on aucun matelot aux fers? Les bonnes gens s imaginent trop aisement, sur la foi de gravures ridicules, qu un planteur est un individu toujours vetu de blanc, coiffe d un large chapeau, et qui tient un grand fouet a la main; ces bonnes gens se rcfuscnt & croire que les plan- teurs n hesitent pas a soigner leurs negres sans crainte des epidemics ; leurs epouses et leurs filles elles-memes bravent la contagion; j ai connu per- sonnellemcnt plusieurs de ces courageuses femmes qui ne redoutaient pas d entrer dans le barracon pour apporter les remedes aux choleriques; et si quelques noirs revoUes ont massacre leurs maitres, d autres n ont point voulu les abandonner, et ret userent d eux-memes la liberte qu on leur off rait. L esclave est d ailleurs protege par des regie- 302 PROMENADES ET GRASSES ments speciaux ; quand il veut se liberer, il se rend chez un juge particulier faisant fonction de com- missaire priseur ; ce juge prend en consideration les desirs du negre et son effort pour se liberer et le cote toujours au-dessous de sa valeur: des lors il suffit a celui-ci de donner un acompte pour enlever tout droit de le vendre et meme de le deplacer ; ajou- tant les acomptes aux acomptes il arrive souvent aparfaire les sept ou huit cents piastres desarancon. Ges economies proviennent des gratifications hebdo- madaires que le maitre lui accorde, des produits du terrain qu on lui concede, et surtout des nombreux larcins qu il a pu commettre. Bien plus, un negre ne peut-i] se racheter, il a la faculte" de se donner un maitre de son choix; son proprietaire ne peut lui refuser trois jours de liber te pour chercher ce nou- vel acquereur. Le principal argument des esclavagistes consiste a demontrer quo loin de degrader les noirs, ils ont au contraire ameliore" sa condition physique et morale ; ils soutiennent que son intelligence, soumise a des influences exterieures plus favorables, est dcja moins rudimentaire ; les negres, libres dans leur patrie, s entre-tuent et s entre-de"vorent ; marrons, c est-a- dire fugitifs, ils retournent a 1 etat sauvage, comme aux iles du Madeira ; affranchis, toute leur impuis- sance s use a nc pas reculer, comme dans Haiti ; tandis que, frotte"s contre notre civilisation, ils en UNE COLONIE ESPAGNOLE 303 conservent un certain poll. Enfm les negres sont les seuls travailleurs qui puissent resistor a certains cli- mats, nuisibles meme au Chinois et mortels pour le blanc. Quand les colons out achete ces servitears, ils etaient garantis par les lois ; mais ils ne peuvent reclamer aujourd hui le maintien de ces lois mau- vaises ; le xix e siecle doit refuser cet heritage des societ6s paiennes . Comment reconnaitre a un homme le droit de posseder des corps et des ames, de louer des negresses a des maisons publiques, ou, les voulant pour mai tresses, de leur imposer Famour, comme partie integrante de leur service, enfin, d aller vendre sur les marches des mulatres qui seront ses propres fils. L eglise ordonne le bap- teme des noirs car elle en retire une redevance ; mais quelle religion enseigner a ces Chretiens? le maitre leur vantera-t-il 1 egalite? repandra-t-il 1 instruction parmi ceux qu il a interet a maintenir dans 1 igno- rance? peut-il precher la liberte a des esclaves, la morale a des etres qu il envoie accouples dans une case, non comme mari et femme, mais comme male et femelle? Cctte promiscuite, qu il favorise aim d augmenter son troupeau, lui devient fatale a lui-meme ; ses enfants resisteront mal au pernicieux exemple du devergondage inconscient etale sous leurs yeux; le spectacle des vices de 1 ilote ne pre serve pas , il corrompt , et la servitude , en degra- dant 1 esclave , avilit le maitre. Ainsi , condamne 304 PROMENADES ET CHASSES par le sentiment, 1 esclavage est condnmne par la raison. Nous nous embarquons a Batabano sur le vapeur qui se rend a Santiago de Cuba en touchant aux differents ports de la cote sud ; notre mauvaise etoile nous fait naviguer en compagnie de soldats qu on a logo s sur le plafond du pont superieur ; les malheu- reux ont le mal de mer; en outre il leur est interdit de descendre ; aussi tombe-t-il de la-haut des aver- ses frequentes qui n ont rien de cornmun avec les eaux du ciel. Voici Cienfuegos, colonie fondee par des Francais, cached au fond d unegrandeetmagnifique baie, puis Casilda, port d Espiritu Santo, et las Tunas, port de la Trinidad. Ces villes, petites et sans animation, valent a peine un coup d oeil. Des marsouiris nous font escorte. Parfois, echappant a un invisible ennemi, les poissons volants s elancent hors de 1 eau, et ricochent sur les vague s ; lour vol court et incer- tain, leurs ailes blanches et nacrees donnent aux plus pctits 1 aspect de sauterelles. Nous passons au milieu de numbreux ilots couverts de mangliers; nous dou- blons des caps, nous traversons des petits detroils ; nous saluons le pic Tarquino,le sommet le plus eleve de Tile, enfm nous arrivons h Santiago. La baie de Santiago, moins pittoresque, dit-on, quo cellc de Guantanamo, Test beaucoup plus quc colic USE COLGATE ESPAGNOLE 305 de la Havane; 1 entree do la passe est resserree et . (^3 \ g * barre le chcmin aux vagues el au vent ; & droite, suf- plombant, le fort 6chelonne sur la montagne ses remparts rouges. Le chenal forme Un coude; les collines se rejoignent derriere nous ; la bale prend ainsi 1 apparence d tm lac. Com me toutes les bales des mers du Sud, ce lac aux eaux magnifiques et tranquilles, est peuple de requins. Le tiburon est un compagnon de bains redoutable, d aspect hideux, d une ferocit^ terrifiante ; heureusement il est moins agile que vorace ; beaucoup de negres lui echappent en plongeant ou en nageant en zig-zag. Le requin dorit les yeux sont places sur la tete et la bouche au-dessous, avant de se retourner pour saisir sa prole, vicnt cl abord la reconnaitre en passant au- dessous d elle : c est ce moment-1^ que de rares et hardis nageurs choisissent pour lui enfoncer le cou- teau entre les deux yeux. Malgre sa triple rangee de dents, le requin ne niuclie que les grosses proies; j ai vu des machoires assez larges pour que le corps d un homme put y passer sans toucher ce cercle herisse de pointes aigues. On trouve sou vent dans le ventre de ces squales une ibule d objets qui n ont aucun rapport aveclcur alimentation, morceaux de bois, bouteilles ou chilfons. Comme le caiman, le requin a ses preferences : qu un chien, uu negre et un blanc 306 PROMENADES ET GRASSES passent a sa portee, il mangera d abord le chien, puis le negre ; le blanc ne sera qu un pis aller. Beaucoup marchent escortes de leurs pilotes, (remo- ras), petits poissons auxquels on attribuait jadis le pouvoir d arreter les plus grands navires. Santiago est une ville beaucoup plus cre"o!e que la Havane : dans les rues des enf ants nus vagabon- dent; une paire de souliers forme tout leur costume. La ville est sale, et remplie de senteurs aussi desa- greables que variees ; chaque rue possede la sienne, et, avec un peu d habitude, il ne serait pas dif ficile a un aveugle de reconnaitre son chemin a 1 odeur. Les pave"s sont autant de bornes environne"es de trous; les volantes seules peu vent parcourir ces fondrieres ; comme la ville escalade la colline, tou- tes les rues sont en montees, et devant le theatre ou nous allons chaque soir, on se promene durant les entr actes, non de long en large, mais de haut en bas. Nos seules excursions en dehors de la ville sont une visite aux cafeieres des environs et une pro menade aux fameuses mines du Cobre, presque abandonnees aujourd hui, qui se trouvent en face de Santiago, de 1 autre cote de la baie. On conte sur^ ces mines une singuliere legende : les filons - d^couverts, de plus en plus riches a mesure qu on les exploitait, venaient tous aboutir au terrain qui appartient a la Vierge de la Caridad ; on supposa UNE COLONIE ESPAGNOLE 307 done que ce terrain n etait qu un vaste bloc de cuivre presque pur, et la compagriie en offrit jusqu a cinq millions ; elle s engageait, en outre, a reconstruire la chapelle au bas de la colline ; mais la confrerie declina toute proposition, et, pour bien demontrer que la Vierge refusait de demenager, on transporta la statue au pied de la montagne : durant la nuit la Vierge remonta toute seule au sommet. [/insurrection sanglante qui eut pour pretexte Fesclavage, et pour cause les exactions des fonction- naires espagnols, est enfm terming, et Ton peut reconnaitre aujourd hui que, dans cette horrible guerre civile, aucun des deux partis n a su s attirer 1 estime publique. Les colons cubains etablis a Paris se souviennent encore des agents qui ve- naient de maison en maison queter pour le sou- tien des armees insurgees; ces agents leur lais- saient entendre clairement qu un refus de leur part pouvait entrainer le pillage et 1 incendie de leurs proprietes abandonnees. Quant aux Espa gnols, ils ont commis des cruautes froidement meditces et froidement executees; ils firent des le debut fusilier dix-huit jeunes Creoles dont le plus age n avait pas vingt ans. Combien de vengeances personnelles ont ete assouvies, combien de haines laches et peureuses ont ete satisfaites sous pre"texte de devouement a la patrie : celui qu on voulait fusilier etait fait prisonnier ; quand on arrival! dans un 308 PROMENADES ET ClIASSES endroit solitaire, on le tuait. Le chef de 1 escorte affirmait ensuitc que le prisonnier avait tente de s echapper. et que, con forme" ment a la loi, on lui avait tire dessus : 1 explication etait suftisantc. Un general donne 1 ordre d aller sur sa plantation arreter un do nos oncles, M. Reygondaud de Ville- bardet, un Francais, et de le fusilier. L officier charge de 1 ex^cution, 1 attire hors de cliez lui sous pretexte de reconnaitre des bosufs egares ; et an tournant d un chemin, loin de tout temoin, M. Rey gondaud est Vehement assassine! Quant a 1 ordrc ecrit et signe par le general Valera, il avait dis- paru i . Malgre le sans-gene avec lequel 1 Espagne avail deja mis a mort plusieurs nationaux e trangers. ce dernier meurtre eut pour elle des consequences plus graves. Le due Decazes la contraignit de payer unc indemnite a la veuve de M. de Villebardet. Ce fut FAngletcrre qui in forma la France dc cet attentat sur un de ses nationaux ; et , chose plus Strange encore, ce fut le due Decazes qui apprit cet 1. S il faut en croire different? rccits, ce Valera fut cruel- lement chatie; il eut le rnalheur de tomber an pouvoir d un parti d insurges ; ceux-ci, pour lui fairc expier ses atrocites, le soumirent a un supplice terrible : ils imaginerent de le plonger dans une cuve dont ils fircnt chauffer 1 eau graduel- lement; son epouvantable agonie ue prit fin que vers la temperature de 100 degres. UNE COLONIE ESPAGNOLE 309 assassinat ail consul de la Havane, en lui demandant des details; la nouvelle avait couru 1 Europe avant d etre connue des agents francais dc File. Les efforts du representant anglais contribuerent beaucoup & la reparation ; ce furent egalement 1 ini- tiative et I energie du consul britannique qui sau- verent la vie k une moitie de F6quipage du Virginius, navire americain qui apportait des armes aux insurges. En voyant la protection accordce par 1 Angleterre a ses nationaux en tous pays, on comprend la fierte deleur accent lorsqu ils disent : Je suissujet anglais. Qu on ose toucher a Fun d eux : aussitot un navire do guerre jette 1 ancre dans le port le plus voisin ; le consul et le commandant se concertent ; ils de- mandent ime reparation, non pas cl une voix timide, non pas en craignant d etre desavoucs par leur gouvernement; ils 1 exigent hautement, surs d eux- memes et de leur nation. Aussi le prestige anglais est-il grand sur toutes les mers, tandis quelc gouver- nemcut francais, plus sympatliique peut-etre, mais interdisant touto initiative a ses representants consulaires, n inspire ni la meme crainte ni le meme respect. L insurrection cubaine a dure dix annees ; on s etonne que dix mi He rebel ies aient si longtemps pu tenir en echec des armees regulieres, et Ton en vient a se demander si les chefs et les administrations ne 310 PROMENADES ET CHASSES profitaient pas de la guerre pour pecher dansdes eaux merveilleusement troubles ; pour certains fonction- naires 1 insurrection etait d un rendement profitable; en 1 ecrasant, ils mettaient fin aux benefices. C eut e"te" pour 1 Espagne une punition merite"e de perdre la reine des Antilles, dernier fleuron d une couronne qui s effeuille. Exploiter le filon jusqu a son epui- sement est 1 unique preoccupation des Espa- gnols vis-a-vis de leur plus belle colonie. Un per- sonnage bien en cour est-il ruine ? on 1 envoie a la Havane; il en revient bientot plus riche qu il ne 1 avait jamais ete. Trente pour cent de son revenu, voila ce que le Cubain doit abandonner a la mere-patrie ; quant a 1 ctranger, il paye pour entrer dans 1 ile, pour y sejourner, pour en sorlir ; et cependant, de tout 1 argent extrait dc la poche des particuliers, combien peu entre dans les caisses du gouvernement ; chaque once, en passant par les mains de chaque fonctionnaire, perd un peu de son poids : en arrivant au Tresor, elle n est plus que piecette. La justice est depuis longtemps une marchandise courante ; elle coute cher, car elle est vendue a faux poids. Un gouverneur reunit un jour les notables de la Havane et preleve sur eux un emprunt force ; on leur remet en echange des bons sur le Tresor que Ton refuse ensuite d accepter en payemcnt de leurs contributions. Les abus les plus criants sont toleres UNE C0LONIE ESPAGNOLE 311 par I administration, si cette tolerance rapporte une somme suffisante : le chemin de Matanzas (ligne sud), possede une gare situee au centre de la Havane ; de- puis neuf ans la concession faite a la compagnie est expiree, mais depuis neuf ans, malgre les plaintes des voisins, malgre des dommages serieux, la compagnie conserve sa gare ; puissance de For qui temoigne de 1 insatiable avidite d un gouvernement aux abois. LTarbitraire des fonctionnaires les plus eleves s af- firme parfois d une facon grotesque, temoin ce capi- taine-general, grand joueur, a qui sa haute situation interdisait 1 entree des tripots, et qui fit en une nuit fermer toutes les maisons de jeu, afin de contraindre les habitues a venir jouer chez lui. Quand les revolutions de la mere-patrie eclaterent, le desordre dans I administration de Tile arriva a son comble et amena les plus bouffonnes complica tions. Rien est-il plus comique que 1 histoire des fonctionnaires expedies de Madrid a la Havane? Durant la traversee survient un changement de ministere ; aussitot une nouvelle cargaison d employes est expediee; les hasards du voyage font arriver ceux-ci avant ceux-la, si bicn quo les fonctionnaires de la premiere fournee apprirent leur remplacement avant meme d etre mis en possession de leurs places. Les habitants se plaisent & railler toutes ces situations ridicules; pressures par 1 Espagnol, ils se vengent par des quolibets et des epigrammes; on pourrait 312 PROMENADES ET CHASSES lour appliquer, en Ie modifiant a peine, le mot fa- meux deMazarin : Uschantent parco qu ils ont paye". Pas de paquebots pour Port-au-Prince (Haiti) avant, trois semaines : nous nous mettons en quete d un navire que nous rioliserons en compagnie de M. de Villemorin, notre compagnon de voyage du moment.. Nous nous contenterions d une goelette, on nous propose un steamer ; inutile de dire que nous ac- ceptons avec cmpressement ce petit v6hicule a cinq louis 1 heure. XV LA REPUBLIQUE NOIRE De Santiago de Cuba a Port-au-Prince. Arrivec. La ville. - Malpropretd des rues. Le Panibeon ct la Banquo. L antago- nisme ontre les deux r6publiques HaYtienne et Dominicaine. Une page d histoire. Les Evolutions. Richesse du pays et pauvret6 des habitants. Paresse des noirsf L anthropophagie. - Les incendies. Le rasoir. Les empoisonnements." La famille ncgre. 1 oraliie des fernmes. Yanite et ignorance. La passion des titres. Le personnel de 1 Hotcl de France. - Un bal. L ouverture des Charnbres. Unc revue de 1 armee haVtienne. Considerations. Lc steamer quo les mauvaiscs coincidences des differents paquebots nous contraignent a freter de Santiago de Cuba a Port-au-Prince, est un peu moins grand que les bateau x-mouches de la Seine. C est son premier voyage serieux : jamais encore il nc lui efcait arrive de pcrdre les cotes de vue. 18 314 PROMENADES ET GRASSES Nous nous cmbarquons un vcndredi 13; mais nos matelots semblent peu affectes par cette date double- ment redoutee; pour 1 Espagnol, en effet, le mardi seul est le jour fatal : el martes no te cases, ni te em- barques 1 . La marche de La Union est singulierement retar- dee par une epaisse carapace de ces coquillages qui, dans les mers du Sud, s attachent en grande abondance a la coque et font le desespoir des Com- pagnies contraintes tous les ansau regrattage complet de leurs navires. La mer est clapoteuse dans la passe du vent, labrise trop aigue. Rangeant 1 ile Gonave, verte et gracieuse, nous distinguons enfin la bale de Port-au-Prince. Nous hissons le signal pour de- mander un pilote : personne ne se presente ; nous continuous cependant, confiants dans notre faible tirant d eau, et laissant a gauche les recifs indiques par nos cartes. Nous croisons dans le chenal le vapeur transatlantique en route pour Colon ; cette rencontre nous est fort utile, car, pour etre as sures de ne point manquer Tentree du port, il nous suffit de suivre le sillage du gros paquebot. Penches a 1 avant et jetant la sondc, nous suivons cette grande route, mais la nuittombe, rapidecomme toutes les nuits tropicales ; nous cherchons en vain 1. Lc mardi, on nc doit ni se marier, ni s embaiquer. LA REPUBLIQUE NOIRE 315 sur la cote le phare indique" par les cartes marines ; tout etonnes de ne point voir ses feux, craignant de faire fausse route, nous jetons 1 ancre sans savoir ou nous sommes. Le lendemain, nous nous rebellions a quelques encablures de la ville ; le capitaine s etonne de plus en plus de n avoir pas vu le phare. L explication dc ce phenomena nous est bientdt donnee par Tofficier de la Sante : on n allume plus le phare. Le capitaine dc La Union comptait repartir im- mediatement pour Santiago; il avait oublie que nous arrivions un dimanche et quo les Hai tiens observent religieusement le repos des jours de fete. La douane et les bureaux du port sont fermes ; nous apprenons, lui, qu il ne pourra etre expedie avant deux jours, nous-memes que nous ne pouvons en- trer nos bagages avant le lendemain. Fort heureu- sement, nous rencontrons sur le quai un grand negre en habit azur chamarre d or; a tout hasard, nous le saluons Excellence : il se trouve que c est un general ; il nous accueille avec une grande poli- tesse et donne ordre de laisser passer nos malles et nos personnes. Defigurant notre frangais, pour mieux etre com- pris, nous nous informons du meilleur hotel, une vingtaine de noirs gesticulent et repondent imme- diatement en cr^ole : nous fmissons par comprendre qu ils veulent nous designer I Hotel de France ; aus- 31G PROMENADES ET CIIASSF.S sitot nous nous dirigeons vers cct elablissement, accompagnes des noirs qui se sont empires de nos col is. On nous installe dans des chambrca formees par des cloisons qui n atteignent pas lo. plafond ; on peut y entendre Ics moindres soupirs de se3 voisins ; le proprietaire nous expliquc longuement qu un pareil systemc entretient plus de fraicheur. Est-ce egalement pour donner plus dc fraiclieur quo les fe- netres resscmblent exactement aux hublots d un navire?Nous nous cmpressons dc quitter ces boites privecs d air, pour parcourir en flunant ce que les Hai tiens appellent des rues. Figurez-vous deux rangecs de maisons, laissant entre dies mi intervalle de vingt metres ; dans cet in- tervallc, des amas d immondices, des cercles de ton- neaux qui se redressent violemment sous vos pieds ct vous meurtrissent les jambes, des ccorces glis- santes de mangos ou d oranges, une poussiere qui monte en gros nuages ; au milieu de tout cela, des chiens et des poules, des petits cochons et des petits negres. Jamais les immondices ne sont enlevees ; leur longue accumulation a insensiblement eleve une chaussee factice, et c est dans une ravine, profonde dc plusieurs pieds, que coule de chaque cote le ruisseau ou tombent les eaux sales de la ville. Ce ruisseau est sou vent arrete dans sa marche par un monceau de detritus ; il se repand alors en petites LA REPUBLIQUE NOIRE 317 mares qui dcvienncnt des lacs dans la saison des ora< r cs; bondir par-dessus ces lacs constitute une gymnastique feconde en accidents. Les pluies, sc precipitant de la villc haute, entrainent avcc elles tant de fumier quo parfois 11 ne reste plus le long du quai assez d eau pour les vapours cotiers. Sur les fosses et les ruisseaux on a jete, en guise do pont, des planches bientot vermoulues : n y poser le pied qu avec defiance; ces planches ferment autant de trappcs traitresses; elles font bascule ou sc brisent. A vrai dire, les chutes presentent ici moins de dan ger que par tout ailleurs, ctant toujours amorties par un tas d ordures. Malgre 1 absence complete de voirie, les rues, par une singularitetenant un peudu miracle, n exhalcir aucune mauvaisc odcur ; les Ha ilicns, sans se prc- occuper de la cause, se con ten tent de beneficicr do Veffet; ils en tirent la conclusion quo leur pays est le plus sain du monde : ni pestes, ni fievre jaune ; aucun serpent venimeux; 1 Europeen pent y abuscr impunement de tous les fruits , sc baigner, se fa- tiguer, s exposer a la pluie, sans qua chaque mi nute un donneur de conseils lui repetc, comme dans les lies voisines : Ce soir vous serez mort. Peu de villes parmi les Antilles sont aussi salubres que Port-au-Prince ; la chalcur y est tres forte, mais des le matin souffle la brise dc terre ; a pcine tombo- t-elle que la brise de mer s eleve. La regularite dc 18. 318 PROMENADES ET GRASSES ces deuxbrises duranttouteTannee est remarquable ; jamais elles ne font defaut aux pecheurs, qui par- tent avec Faube pour revenir avec la nuit. Durant le jour, la ville est splendidement e claire e par le soleil des tropiques; la nuit, on charge la lune de ce soin. On salt bien dans le pays, et Ton se repete avec admiration, qu a la Jama ique et a Saint-Thomas les rues possedent des bees de gaz ; mais ici, merne 1 antique lanterne est dedaignee. Les Haiiiens n eclaireront sans doute jamais Port-au- Prince ; ce serait une innovation ; toute innovation est un travail, tout travail est un non-sens. A quoi done leur servirait d etre libres, s ils etaient obliges de faire quelque chose ? Les noms de rues et les nu- meros sont, comme le gaz, inconnus des habitants, qui trouvent plus simple de designer les maisons par leur couleur ou le nom du proprietaire. Dans nos promenades nous de"couvrons deux mo numents : un Pantheon et une banque, tous deux en fer, tous deux amends a grands frais des ]tats- Unis. Le Pantheon destine a rendre immortelle la gloire des grands hommes Hai tiens, fut command^ a un Yankee qui s empressad abandonner 1 entreprise aussitot qu il se fut enrichi aux depens deTfitat. La Banque, dont la creation date de la meme e"poque. fut fondee par le dernier president Domingue, uni- quement pour y attirer des capitaux qu il comp- tait s approprier ensuite. Les fonds furent en effet LA RgPUBLIQUE NOIRE 319 enleves un beau jour; dejk ils etaient embarque*s et se disposaient a quitter Tile, quand le peuple s ap- percut a temps de I escamotage ; le president faillit 6tre tue dans la rue ; il dut son salut au droit qui 6rige a Haiti les consulats etrangers en lieux d asile ; ce droit sans limite, summum jus, constitue peut-etre summa injuria. Tandis qu une partie du peuple poursuivait le larron, 1 autre, mieux avise"e, s emparait de 1 argent soustrait, et, pillant les caisses pleines de numeraire, volait le voleur. L ile d Ha iti est divisee en deux parties : 1 une est la Republique Haitienne, Tautre est la Republique Dominicaine ; la premiere se pretend francaise, la seconde se dit espagnole, mais toutes deux sont in- dependantes. Tandis que la Republique Ha itienne, dont Port-au-Prince est la capitale, se compose ex - clusivement de noirs et de mulatres, les citoyens de Saint-Domingue s affirment les descendants des blancs et des indiens abori genes, et refusent avec mepris d admettre qu une seule goutte de sang negre puisse couler dans leurs veines ; il s est ainsi forme deux courants qui conduisent aux deux poles de 1 ile : toutes les nuances du noir se sont rei ugiees a 1 Ouest, les teintes douteuses sont attirees vers 1 Est. La haine de Saint-Domingue contre Port-au- Prince est vivace et profonde : le general domi- nicain Rae z prefera livrer la Republique Domini- 320 PROMENADES ET GRASSES caine an Mcxique plulot quc de la laisser se fondre avec la Republiquc Haitienne ; en 1871, le meme general Baez, pour la memo raison, proposait sa patrie aux Etats-Unis. Nous avons pu lire le texte d une lettrc ofiicielle adressee par le gouverneur de Saint-Domingue au ministre des affaires etangeres d Hai ti ; elle se terminal t par ces mots categoriques : Nous serons tout, tout, tout, cxcepte Hai tiens. L histoire contcmporaine de la Republique Hai tienne serait fort curieuse, si les gouvcrnements successifs ne s etaient transmis 1 habitude de detruire tout document compromettant. L histoire generate est plus connue. L ile appartenait tout entiere a 1 Espagne quand les boucaniers francais, bandits chez qui s etait conserve le gout des grandes aven- tures, s etablirent pcu a peu dans la partie occi- dentale; vivant de contrebande et de pillage, les boucaniers n avaient meme pas de huttes ; ils cou- chaicnt dans les bois, exposes a toutes les intem- peries; pour eviter les piqurcs des moustiques, le. plus intolerable des supplices , ils s enfermaient dans des sacs de grosse toile ; les soldats espagnols les surprenaierit parfois dans leur sommeil , et, percant le sac avec leurs lances, percaient le bou- canier du meme coup. La moitie de Tile resta au pouvoir de la France; la traitc des noirs se chargea de fournir des bras nombreux a cette riche colonie; mais grace a ToussaintLouverture, ce LA REPUBLIQUE NOIRE 321 peuplc d esclaves dcvait, lui aussi, avoir son qualre- vingl-treize : 1804. La Republique Noire, comme la Republique Francaise, etait condamnec a mourir d un coup d Etat. Soulouque se fait proclamer em- pci-eur sous le nom de Faustin I er . Cc nouvel cmpe- reur no sut resistor an plaisir d imiter les sou- verains d Europe devenus ses cousins; il s cn- toura d une -aristocratic, et fit meme frapper des monnaies a son effigic couronnec ; son regne fat pour le pays Fepoque d eclat et de gloirc. Aprcs Faustin, cependant, un simple president, Petion, sut meritcr un titre exhume de 1 histoire romaine : on le salua Pere de la Patrie . Bans le courant do cent annees, les Ha itiens comptent autant et plus do revolutions quo la France. Les actions dc Law et les assi gnats scat depasses par les billets de la banque Salnave qui tomberent jusqu a sis mille pour un. Les Haitiens agissent-ils ainsi par esprit limitation? On serait tcnLe de le croire, car ils adorent les Francais; comme le disaitl un d eux, (f en 1804, Us les ont massacres comme maitres ; comme amis, ils les respectent innniment r. Souvcnt nous avons cntcndu ces noirs commencer line phrase par ces mots convaincus : Nous autres, descendants de Francais ; et les jeunes gens de la ville, songeant aux bals qu organise le pro- prietaire de 1 Hotcl de France, aux parties de bil- lard qui se jouent dans la salle de son cafe, et 322 PROMENADES ET CHASSES aux cases de bois ou ils vont se promener la nuit en quete de bonnes fortunes, disent avec la plus en- tiere bonne foi : Port-au-Prince est un petit Paris. Par une consequence assez naturelle, aimant les Francais, ils font profession de detester les Allemands; cette antipathic d ailleurs n est pas jouee ; ils se sou- viennent encore de M. Batch, officier de la marine allemande, qui reclamait pour ses nationaux une indemnite non payee : comme il reclamait en vain, M. Batch, sans tirer un coup de canon ni un coup de fusil, s empara, dans le port m&ne, de la moiti^ de la flotte hai tienne, un navire, et fit mine de partir, le trainant la remorque, si le gouverne- ment ne payait pas. Le gouvernement paya. S il y a beaucoup de revolutions a Hai ti, en Haiti, comme Ton dit ici, il y en a plus encore Saint-Domingue. Un fait suffit a le prouver : i Port- au-Prince il n y a pas moins de trois consuls char ges de representer la Republique Dominicaine ; un seul d entre eux est consul effectif ; mais par suite des continuels changements de pouvoirs, le tour des deux autres appartenant a des partis rivaux, revient si frequemment que, jugeant inutile de regagner leur pays durant les interims, ils se sont etablis ici demeure. L ile d Haiti est richement dote*e par la nature ; mieuxque Cuba et la Jamaique, elle merite d etre appelee la reine des Antilles ; le sol est d une fertility LA REPUBLIQUE NOIRE 323 inoui e : a quelques metres a peine du rivage les cou ches vegetales, epaisses de trois ou quatre metres, por tent des herbes et des forets puissantes. Quelle delicieuse excursion nous avons faite a Kinkoff et au Fort-Jacques ! La montee commence au sortir de la ville, car les collines jaillissent pour ainsi dire de la mer ; derriere nous se deroule le magnifique pano- rama de la baie ; une mer d azur, et, paisiblement assis sur ce tapis bleu, Gonave et les verts ilots de mangliers ; a gauche, la plaine et les deux grands lacs d eau douce et d eau salee. Parfois nous cotoyons des ravines profondes, des precipices escarped ; tout au fond le feuillage veloute des bananiers forme une sorte de ruisseau clair entre deux parois sombres. Les mamelons se dressent en pains de sucre couron- nes de verdure et de cases pittoresques a distance. Dans un ruisseau, des negresses entierement nues, sans le paraitre, car une peau noire ressemble a un vetement, se cachent en riant. Partout de gros lezards effrayes de notre passage se refugient dans les arbres dont ils prennent immediatement la livree, verts sur la feuille, gris sur le tronc. Des frangipa- niers aux fleurs parfumees bordent la route ; pui s apparaissent les cafeiers geants ; ces cafeiers, vieux de cent ans, ve"nerables arbres, donnent encore des fruits ; des figuiers maudits, lancant autour d eux leurs bras de pieuvre, etouffent les arbres assez im- prudents pour croitre a leur portee ; enfm les pins 324 PROMENADES ET CHASSES succedent aux vignes ct aux Grangers sauvages ! Nos vaillants petits chevaux, se cramponnant aux roches avec leurs sabots non ferres, nous portent jusqu a. une miserable cabane eu bambous, dans laquelle on nous clonne 1 hospitalite. Notre premier soin est de i aire allumer du leu : tout a 1 heure nous etouffions dans la plairie ; main tenant, dans nos vetements de toile colles surnous par une ondec, nous grelottons ; le changement de climat cst radical ; tandis que la plaine appartient & la flore des tropiqucs, nous avons retrouve ici tous nos fruits et nos legumes de France : pommiers et pfichers sont en fleur, et Ton nous fait passer en revue des choux magnifiques et de superbes salades. Que de ressources inexploilees dans cette ile privi- legiee; que de richesses dans ce pays ou toutle monde est pauvre ! Mais le noir execre le travail ; tout Hai tien est un paresseux qui se laisserait mourir de soif pour ne pas faire les trois pas qui le separent d un verre d eau. C est un negre d Hai ti qui se trou- vait un jour couche au bord d un chemin, les deux mains dans les poches ; passe un Americain qui lui demande sa route; le negre, sans quitter sa position, leve le pied dans la direction a suivre : Je donnerais tin dollar, s ecricrAmericain furieux, pour connaitre un homme plus faineant! Le negro ecarte un peu la main, montrant ainsi une de ses poches ouverte; 1 Americain comprit ct y laissa toiubcr le dollar. LA R^PUBLIQUE NOIRE 325 Nous n avions pu nous defendre tout d abord d une vive sympathie pour ces pauvres noirs ; ces fils d esclaves, s adrninistrant eux-memes apres avoir con- quis leur liberte, inspirent un certain interet ; mais leur mollesse et leur inertie deviennent insuppor- tables a la longue. Fort heureusement pour eux, grace a 1 extraordinaire fertilite du sol, 1 extreme pauvrete" ici n est jamais I extreme misere : 1 oisi- vete* ne tue pas. C est principalement a 1 epoque de s mangos qu on note cet amour universel du desceu- vrement : le marche de la ville est desert ; les gens de la campagne sont restes chez eux ; & quoi bon marcher quelques lieues pour gagner quelques sous ? n ont-ils pas des mangos pour se nourrir? Couches a I ombre epaisse et fraiche des manguiers, les noirs passent ainsi la journee entiere, et la journee du lendemain et des semaines et des mois. II serait temps, en verit4, de renoncer au dicton : travailler comme un negre. Si par hasard les fruits viennent a manquer, au lieu de se mettre au travail, on ren- verse le gouvernement ; dans la bagarre on ramas- sera bien 1 equivalent des mangos ; aussi dit-on justement : Annee sans mangos ; annte de r^vo- lutions. Malheureusement les noirs ne se bornent pas tou- jours a cette innocente nourriture ; plusieurs ont tent6 de revenir en secret a 1 anthropophagie : des docteurs ont constat^ que, sur les marches d Haiti, 19 326 PROMENADES ET CHASSES de la viande humaine, de la chair d enfant, avait t& vendue. Le president Jeffrard fit fusilier, le meme jour, sept de ces miserables, quatre hommes et trois femmes, convaincus d avoir vendu leur pro- chain au detail. Avant 1 execution, on les fit photo- graphierafin de perpetuer le souvenir de leur crime^ L honnetet6 n existe presque pas en Hai ti ; partout fegne la mauvaise foi. Le credit, si utile et si puissant partout ailleurs , n est ici qu une cause de ruine ; toute maison de banque ou de commerce qui admet des payements terme est perdue. Les pe- tits commercants doivent faire montre de la plus extreme s6ve>it6, sous peine de ne jamais connaitre de vue 1 argent qu on leur promet. Aussi, dans cha- que boutique, des affiches, re"digees dans le francais le plus hai tien, annoncent-elles que le credit est banni de Port-au-Prince. C est ici , chez un de"bi- tant de liqueurs, qui tenait en meme temps un e"tablissement de bains, qu il nous a &t& donne" de lire, e*crite tout au long , cette phrase que chacun connait : Je vendrai credit demain. Les Haitiens savent parfaitement bien que Tile cesserait de leur appartenir s ils permettaient aux blancs de s y e"tablir; ils ont done fait defense for- melle aux Grangers de posseder aucune terre; ils aiment mieux laisser File inculte que se voir par le travail d autrui contraints & travailler eux-memes. Quelques Europeans cependant ont fond6 des mai- LA RfiPUBLIQUE NOIRE 327 sons de commerce; ils ont peu sujet de s en feliciter: outre I inconve nient des payements probl&natiques, ils courent un grand danger. Quand les manguiers n ont donn6 aucun fruit, quand une revolution semble difficile, la population tourne les yeux vers leurs entrepots; quelqu un y met discretement le feu; chacun sepresse autour de ce vaste incendie; on s offre a aider les victimes et a mettre en surete" ce qui peut etre sauve" : apres 1 incendie, les objets mis en suret6 ne se retrouvent point. L on vient d organiser a Port-au-Prince un service de pompes, mais la populace a promptement appris le moyen de les inutiliser : elle sait qu un coup de rasoir dans le tuyau de gutta-percha suffit a detruire la pompe ; ainsi la ruine d un entrepot particulier releve la fortune publique. Les Ha itiens portent toujours un rasoir dans leur poche. Ils ont la monomanie des armes, et comme 1 argent leur manque le plus souvent pour acheter un revolver, ils ont converti un ustensile de toilette en arme nationale. Ils sont fort adroits a s en ser- vir : le rasoir est maintenu dans la main de telle facon que 1 adversaire ne peut s emparer du manche, Un jeune homme ibrt distingue* d Haiti nous a tres complaisamment indique les trois manieres de tenir le rasoir pour blesser 1 adversaire sans courir aucun risque de se couper soi-meme. Ces blessures, qui sont d ailleurs rarement mortelles, brulent horriblement 328 PROMENADES ET CHASSES et laissent une marque ineffacable. A vrai dire le negre ne se fait pas du courage la meme ide"e que nous ; il supporte 1 outrage sans sourciller et remet la vengeance jusqu au jour ou il pourra frapper I m- sulteur par derriere. Tous n ont meme pas cette demi-bravoure ; aussi est-ce le poison qui fournit le rneilleur et le plus sur moyen de se d^barras- ser d un ennemi. II est difficile de verifier toutes les histoires d empoisonnement qu on nous a raconte"es, mais s il faut croire les mille recits en cours dans 1 ile, les Borgia ici ne seraient que de simples ecoliers. Une poudre glissee dans un oreiller de- cousu, une plante trott^e sur le bord d un verre, une simple poignee de mains suffisent a ces negres pour donner la mort. Us se transmettent aussi une variete d envoutement et se livrent aux incantations les plus grotesques. Dans les campagnes, beaucoup de noirs, me me parmi ceux qui se sont ranges au christianisme , conservent leurs anciennes pratiques superstitieuses : ils s obstinent a porter au cou leurs amulettes et a se rassembler pour leurs voudous ; ces ceremonies sont accompagn^es d une musique particuliere ; bruit, gestes , contorsions , sueurs sur les visages brulants, font involontairement penser aux rondes du sabbat. Les missionnaires catholiques font de louables efforts pour detruire leurs supersti tions et introduire parmi eux les premiers elements de morale. Nous avons vu plusieurs de ces pre- LA RfiPUBLIQUE NOIRE 329 tres; 11 est regrettable que leur instruction ne soit pas plus 6tendue, et leur esprit plus liberal ; les protestants, par centre, au lieu d aborder immedia- tement les questions metaphysiques , ameliorent la condition materielle du noir, ils s adressent au corps et se re"servent ainsi des chances plus nombreuses de reussite. Quelques esclavagistes affirment que depuis leur independance les negres meurent comme mouches a Haiti. Comment done en reste-t-il un si grand nom- bre?Ilserait difficile, il est impossible de faire d eux un recensement exact ; sans doute les guerres et les revolutions les deciment, mais ils sont assez prolifi- ques pour combler promptement les vides; s ils meu rent comme les mouches a 1 automne, les jeunes gen&- rations naissent comme des mouches au printemps, II n est pas rare de voir une ne"gresse posse" der douze enfants ; en revanche il est rare que deux d entre eux soient du meme pere. Tel est le temperament de cette race : la negresse ne refuse ses faveurs a aucun homme ; celle qui ne se vend pas se donne ; mais grace aux susceptibilites de la chair blanche, si toutes les femmes se donnent, il faut un cer tain courage pour les prendre. Le mariage et le divorce existent ; mais pour eViter les formalites de Tun et les frais de 1 autre, on aime mieux <r se placer que se marier; on n attache guere d iinportance a cette distinction subtile ; nous avons 330 PROMENADES ET GRASSES connu un pauvre diable qui se glorifiait d avoir pour beau-frere un personnage important d Hai ti, uniquement parce que le personnage avait honore" d une de ses nuits la soeur du pauvre diable. L in- ceste meme est loin d avoir a Hai ti Fimportance que nous y attachons; n avons-nous pas vu dans une de nos excursions, notre guide se coueher tout naturellement dans le meme lit que sa tante? S il n est aucunement prouve* que la population diminue, il est 6tabli qu elle rembrunit par la ra- rete* des croisements avec les blancs ; les mul&tres, qui forment la partie intelligente de la population ha itienne, tendent de plus en plus a disparaitre pour revenir au type primitif ; mais gardez-vous d em- ployer devant eux les termes brutaux de negre ou de mulatre ; dans une querelle eux-memes se les jettent a la tete comme une grave injure ; il n y a ici que des gentlemen noirs, des jeunes gens de cou- leur et des dames hai tiennes. La vanite" des Hai tiens peut seule lutter avanta- geusement contre leur paresse ; ils se flattent d etre civilises, deposseder trois canons, deux navires de guerre, un journal, recueil de phrases hetdroclites, ils ont tout cela, mais ils n ont pas d e"coles ; ils n ont ni banque, ni tel^graphe, ni commencement de chemin de fer. Peut-etre-meme serait-il dange- reux de mettre ces inventions. modernes aux mains de ces grands enfants ; il faudrait, jusqu au dernier LA RfiPUBLIQUE NOIRE 331 homme de peine, importer le personnel tout entier. Comment faire un aiguilleur d un Haitien qui s en- dormira sur son aiguille. Voici un fait clioisi entre cent et raconte" par le proprie"taire meme du navire qui arriva la me^saventure : sa famille s embar- que a Kingston sur son yacht pour venir le rejoin- dre a Port-au-Prince ; c est une traversed de trois jours environ , mais le pilote e"tait un noir qui, a 1 exemple de ses compatriotes, dedaigneux de la bous- sole, ne se guidait que sur les e" toiles ; il s endormit souvent a la barre et fit sans doute decrire an navire maint cercle parfait, car on resta trente jours sans voir la terre : le trentieme jour enfin on la de"couvre : c est Hai ti ! c est Port-au-Prince. On aborde ; he"las I non, ce n est pas Haiti, c est Cuba ; le pauvre pilote s etait trompe d ile. La passion des grades, des titres, des distinctions honorifiques de toutes sortes atteint chez les Hai tiens la derniere limite du ridicule. Dans Farmed le nombre des commandants est incalculable : notre cuisinier n est rien moms qu un officier supe"rieur. C est a Haiti que le mot des enfants est vrai : Je veux m engager dans les colonels ! Tout le monde ici nait g6n6ral; Tun de ces dignitaires le confes- sait avec un sourire niais qui voulait etre scepti- qae : Que voulez-vous, nous disait-il, c est notre tache originelle. Le gout le plus bizarre les dirige dans le choix des noms dont ils s affublent ; si les PROMENADES ET CHASSES titres de noblesse confers par Soulouque aux grands de sa cour ont presque disparu, s il n y a plus de due de la Limonade ni de comte de Trou-bonbon, il reste des Pompe"e, des Scoevola, des Corneille, des Montmorency, des Morny ; nous avons eu la surprise d etre pre"sentes a un certain Jesus-Christ. Leur or- gueil leur fait croire peut-etre qu il leur suffit de se choisir un patron glorieux pour heriter de ses qualitds ; ne sont-ils pas tous de la farnille de Toussaint Louverture, qui s ecriait : c II existe deux grands hommes dans le monde : moi... et Napoleon ! Parmi les Ha itiens, les moins ignorants sont peut- etre les plus comiques ; leur demi-instruction four- nit a ceux-te un defaut de plus, la prevention. De leur apprentissage intellectuel, de leurs e"tudes natives sur le grec et le latin, sur le langage, sur le style, ils ne rapportent qu un bagage volumineux de phrases toutes failes, aussi vieilles que sonores et le gout des banalites majestueuses. Cette tendance nationale, universelle dans la Re"publique, s incarne tout particulierement dans Poutoutc, le proprietaire de I Hotel de France, qui se fait appeler M. Fontaine, ex-general, ancien aide-de-camp du president Domin- gue, chef du parti democratique , vice-president de la loge franc-maconnique, et citoyen libre de Port- au-Prince. La p^riode coule de sa bouche sans fin et sans signification ; les plus magnifiques aphoris- LA R&PUBLIQUE NOIRE 333 mes frappent nos oreilles emerveillees : La paix. des nations ennemies, c est le bien-6tre des parti- culiers. Tous les hommes sont freres. Le jour ou s etablira la republique universelle, elle sera saluee avec enthousiasme et delire par la republi que partielle noire d Haiti. Comment oublier 1 attitude dramatique de Poutoute - nous racontant une seance orageuse a la Loge : J etais en habit noir, disait-il, pour cette solennelle circonstance, et lorsque 1 auditoire se leva fr&nissant, j ai fait un geste, j ai prononce quos ego... Ce mot, ce geste, ont dompte les flots 6mus. Son auditoire le compa- rait serieusement a Neptune. Les noirs & demi civi lises ont un gout tres prononce pour ces rappro chements mythologiques.UnHa itien que nousavions legerement raille sur les ridicules de son pays, pro- nonga cette phrase textuelle : Quand vous parais- sez, je tremble comme le condamne devant Th6mis avec ses balances. Le style correspond aux dis- cours et les phrases ecrites valent les phrases parlies. II serait difficile de peindre toutes les scenes bur lesques qui se passent journellement dans notre hotel ; c est une perpetuelle comedie ^ laquelle nous assistons sans sortir de chez nous. Souvent un 6pou- vantable vacarme retentit dans la grande salle com mune; nous en connaissons la cause et nous ne nous derangeons mme plus ; c est M. Fontaine qui rosse ses domestiques ou qui spare a coups de tri- 19. 334; PROMENADES ET GRASSES que deux femmes en train de se jeter & la tete IV meublement de son salon ; nous sommes biases sur- ce spectacle. A 1 heure des repas, M. douard, le fils de M. Fontaine, vient s asseoir a notre table et : nous f ait 1 honneur desa conversation ; cet officieux, qui des le premier soir nous interpelle par notre pr&iom et nous tutoie comme un vieil ami, a le secret d un langage plus pre*cieux encore que celui de son pere. Monsieur fidouard, comme la plupart des : negres a qui leur position de fortune permet d avoir des domestiques, exerce sur eux une tyrannic sou- vent grotesque. Les negrillons sont occupe"s a diner, M. fidouard les appelle : Coleus, Israel, venez ici ! Coleus et Israel arrivent passivement ; M. fidouard les regarde en souriant : Allez vous asseoir ! leur dit-il. Ce petit manege se re"pete toutes les dix minutes. Le service de nos chambres est fait par trois ou quatre ndgrillons qui passent leur journ6e assis ou couchds. Aux Indes, ou un maitre de maison pos- sede une grande quantite de serviteurs, chacun d eux a sa specialite dont il se refuse a sortir. En Haiti, tous ont la memo specialite, celle de ne rien faire. Us 6taient dignes d etre hai tiens, ces deux domestiques auxquels le maitre demandait : Jean, que fais-tu la ? - J attends les ordres de Monsieur ! Et toi, Pierre ? Moi, Monsieur, j aide Jean. LA RfiPUBLlQUE NOIRE 335 Us se montrent, d ailleurs, du plus parfait saiis- gene : ils entrent dans la chambre, apportent cha- cun une chaise, et s installent en face de notre ta ble. L un d eux surtout, le nomine" Coleus, passait des heures entieres a nous regarder 4crire. Son am bition 6tait de devenir notre domestique et de nous suivre en France. Comme son insistance devenait fatigante, nous reporidimes que nous comptions pas ser par la Havane; aussitot il s ecria avec horreur : <c Esclavage encore a la Havane ! et depuis ce jour il se tint sur la reserve. Un autre ne*grillon nous me!nageait une autre sur prise : il nous apporte, avec un large sourire, un verre de limonade et reclame un le*ger pourboire. C est, dit-il, le jour de sa fete. Impossible de refuser une demande si convenablement presentee ; mais 1 ^tonnement est grand lorsque huit jours plus tard le meme moricaud apporte un verre de limonade et renouvelle sa demande. Comment, c est encore ta fete aujourd huil Oui, Monsieur. C est done ta fete tous les liuit jours ? Oui, Monsieur, je m appelle Mardi. Poutoute tient a nous faire honneur : il invite dans la grande salle de son hotel la jeunesse doree d Hai ti et les noires demi-mondaines qui ruinent ici les fils de famille. Beaucoup de drapeaux dans la salle. Un grand panneau peint sur 1 estrade des musiciens repre-sente les armes d llaiti ; a droite et 336 PROMENADES ET GRASSES a gauche du grand palmier, qui pousse sur un ca non au milieu d e"tendards, sont peints un jeune mulatre et une belle ne"gresse ; au-dessus de leur tete une inscription dit : Ordre, Defence. Les jeunes elegantes arrivent; elles sont vetues d une robe qui part de dessous les seins et tombe sans un pli jusqu aux pieds; elles tiennent un even- tail a la main et 1 agitent en minaudant; leurs robes sont toutes d une couleur e"clatante , un vert cru, un rouge criard, ou un bleu agacant. Quelques- unes de ces dames ont pousse la coquetterie jusqu a couvrir leurs bras et leurs e"paules d une epaisse couche de poudre de riz. Elles sont horribles ainsi costumees, mais se croient charmantes et regoivent nos compliments avec de tres gracieux sourires. Comme elles sont plus belles, quand le matin, par un clair soleil, la poitrine bombee, les reins creu- ses, elles descendent la grande rue, portant sans effort, sur leur tete droite, un lourd panier d oranges et de bananes ; leur robe blanche s ouvre largement sur leur poitrine ; leur gorge noire, leurs bras nus offrent les reflets et le poli du bronze : statues vivan- tes taillees dans une chair magnifique. Notre bonne fortune nous a fait, avant notre de"- part, assister a 1 ouverture des Chambres ; le presi dent nouveau, Boisrond-Canal hit un message; les presidents hai tiens parlent en phrases toutes faites absolument comme le dernier des generaux ; dans LA RfiPUBLIQUE NOIRE 337 ce discours d ouverture, nous pouvions reconnaitre une grande quantite d aphorismes prononces par nos plus celebres Prud hommes. La seance fut peu interessante ; aucun incident grotesque ne se produisit ; nous avons regrette cette journee histo- rique ou Ton cherchait quel nouveau et terrible supplice infliger a des miserables convaincus de trahison. L assemblee etait incertaine ; soudain un depute s ecria : Frappons-les d ostracisme ! Le mot plut a la Ghambre, et le vote fut unanime ; le desappointement fut grand ensuite lorsqu on ap- prit que I ostracisme consistait a bannir les coupa- bles et non a les hacher en petits morceaux. Apres Fouverture de la Chambre, le President passe une revue ; les scenes les moins militaires se succedent tandis que dix ou douze soldats et deux ou trois cents colonels attendent sa sortie; ils sucent des mangos et des oranges dont ils se jettent les decrees ; ils se querellent, levent la crosse du fusil dans une attitude furieuse, mais ils se conten- tent de s envoyer des coups de langue. L uniforme est rudimentaire ; les vestes, gros bleu, degarnies de boutons, bayent demesurement, et leurs larges hiatus laissent voir des poitrines larges et ruisse- lantes; le ventre fait un bourrelet bronze entre la veste et la culotte qui s effrange par le bas et s ar- rete au-dessus de la cheville. Les fusils sont couleur de rouille depuis le point de mire jusqu i la ga- 338 PROMENADES ET CHASSES chette; les cartouchieres sont remplace es par des caisses de toute nature : boites a cigares et boites a sardines. Quant aux ge ne raux qui composaient I e tat-major particulier du President, ils etaient resplendissants dans leurs habits a la franchise, e*carlates, bleus ou verts ; plus carlates, plus bleus et plus verts sous un soleil e"tincelant. Le peuple admirait sans r- serve leurs culottes de casimir blanc et leurs>bot- tes vernies, leurs sabres empire tout dores,- leurs tricornes galonne s, leurs panaches ondoyants. Leurs petits chevaux semblaient comprendre la solennite" de ce jour ; ils caracolaient a 1 envi, et parfois les noirs ge ne raux semblaient embarrasses de leurs bonds ; Tun d eux s accrochait au pommeau et a la criniere : avez-vous vu les singes chez Franconi ? Chacun e"tait correctement sangle, mais comme on devinait vite, en les voyant sous 1 habit militaire, quo pas un n etait soldat. Nous avons passe a Hai ti des semaines qui se sont ecoulees sans une heure d ennui ; nous pou- vions nous figurer qu assis au theatre du Palais- Royal, nous voyions deiiler devant nous une suc cession d actes comiques. Mais si 1 impression du touriste est charmante, un philosophe deplore qu a- vec de tels e le ments de richesse, ces noirs restent stagnants dans la pauvrete, qu ils laissent la nature les aider sans consentir a s aider eux-memes ; non- LA. RfiPUBLIQUE NOIRE 339 settlement ils n ont jamais rien invente", mais ils ne savent meme pas profiler des inventions d autrui; ils se passionnent uniquemcnt pour le deliors ; ils mettent volontiers la longue redingote, cette livree europe"enne , mais volontiers ils ne mettent pas de chemise. On a souvent pr&endu que I infe riorite intellec- tuelle des noirs provient de Tabetissement systema- tique ou les a tenus 1 esclavage ; theorie tres ge"ne"- reuse, mais tres fausse. Sans doute, le noir est perfectible ; sans doute, il peut s elever au-dessus de sa condition, dans les pays ou il est sauvage et libre comme dans les pays ou il est esclave et domestique"; mais il ne peut pas prendre et garder place a cote" du blanc. Depuis la procla mation de rinde"pendance haitienne, trois ge"nera- tions se sont succe"de ; ces trois generations ont- elles augment6 la prosp6rite de File ? Ont-elles pu seulement retarder 1 epoque de son appauvrisse- ment? Les cafeiers, qui constituent & peu pres leur seule ricliesse, ont et6 plantes, non par les noirs, mais par les colons francais. Grace & la fertilite" mer-- veilleuse du sol, ces arbrisseaux, devenus arbres, condiment a produire, et les negres, plutot que d etablir de nouvelles plantations, preferent secoucr les branches seculaires et ramasser les fruits tombe"s. Nous avons 6t6 mis en relation avec les princi- 340 PROMENADES ET GRASSES paux negotiants de Port-au-Prince; nous avons trouve* partout des gens aimables et pre"venants, car la nature enfantine des noirs est au demeurant douce et sympathique; ils s inge"niaient a nous faire plaisir et se mettaient en frais de coquetterie pour briller devant les Europeens. Les plus intelligents sont d accord pour deplorer 1 abaissement de la republique noire ; ils se plaignent des re"volu- tions quotidiennes et reprochent amerement a leurs compatriotes les deTauts qu eux-memes possedent a un degre* moindre : vanite", paresse, ignorance. Parmi eux, quelques-uns ont fait leur education en Europe, a Paris le plus souvent : ceux-la sentent vaguement, a leur retour, la necessite du progres moderne ; mais ils perdent vite le souvenir d une civilisation superieure; s ils ont assez d instruction pour sentir les choses qui leur manquent, ils n en ont pas assez pour indiquer les raoyens de les acquerir; ils sont peut-etre les plus a plaindre : leurs families, fortun^es, ont cru les douer de con- naissances solides ; les malheureux ne comprennent meme pas leur ignorance. N en avons-nous pas tons connu dans nos colleges, de ces pauvres petits noirs, fils de ministres hai tiens, ou futurs rois de Dahomey, les premiers dans leur pays et les der- niers dans leur classe. XVI RETOUR EN FRANCE t)n d6tour. Le cap Haitien. Mayaguez. Saint-Thomas. Retour a Paris et depart de Bordeaux. Le hasard vient de bouleverser tout notre itine- raire. Dans le plan primitif de notre voyage, nous nous proposions de visiter 1 Amerique du Sud au sortir de 1 Amerique du Nord; mais nous apprenons a 1 instant que pour nous rendre an Bresil, le che- min le plus rapide, sinon le plus direct, est de passer par 1 Europe. En effet la grande ligne de New- York a Pernambuco, avec escale aux Antilles, a ete sup- primee recemment ; quant au trajet par les petites Antilles et les Guyanes, on nous le repre"sente comme fort long et fort complique. Nous nous d6ci- 342 PROMENADES ET CHASSES dons & revenir en France, et nous prenons passage a bord de La Martinique. Nous sejournons quelques heures au Cap Hai tien ; la bale est fort pittoresque : de v6ritables montagnes s elevent autour de la mer comme des murailles bleuatres crenelles. La ville est en ruines, un trem- blenient de terre 1 a renverse*e, et Ton ne s est donne* la peine d en relever qu une partie ; mais la v6ge*ta- tion tropicale a retenu les pierres qui s tooulaient, raffermi les murs et decore" les maisons; elle tapisse les parois sillonne es de lezardes rouges, elle accroche aux portes et aux croise"es des rideaux de feuillage. Les plantes, a deTaut d hommes, habitent ces ruines, et j ai vu un petit manguier qui se mettait litte"rale- ment a la fenetre; la vie a pris partout le dessus sur la morL line longue all^e de cocotiers au bord de la mer, des champs de bananes, des rues droites, bor- dees de maisons coquettes, et sillonne"es par un che- min de fer americain, voila Mayagiiez. La ville est propre et bien entretenue, quoique espagnole. Beau- coup de noirs , mais tous sont libres : TEspagne , effrayee de 1 insurrection cubaine, a de"cr6t6 Fabo- lition de 1 esclavage dans Porto-Rico; pour indem- niser les propri^taires, les habitants furent frappes d un impot special; 1 Espagne percoit Timpdt et n indemnise personne. Apres quatre jours nous arrivons a Saint-Thomas, RETOUR EN FRANCE 34-3 une jolie villeaux maisons blanches, coiffe es de rouge, e"tagees sur trois collines, une miniature proprette de Syra. L ile est toute petite : en une heure les che- vaux du pays nous ont fait escalader la montagne d ou Ton de"couvre la mer des deux cote s. Saint- Thomas manque d eau potable ; tout invraisemblable que celasemble,on est parfois oblige" d aller en puiser dans les lies voisines . La plupart des Compagnies possedent a Saint- Thomas des depots de charbon; ce sont les negresses qui se chargent de 1 embarquer ; elles le transportent a bord sur leur tete, panier par panier; la poussiere du charbon ne saurait maculer leur peau, mais elle la fait passer du noir poli au noir mat. Tous les paquebots relachent a Saint-Thomas ; la position exceptionnelle de cette ile la place sur tous les parcours de 1 Atlantique; cette petite colonie danoise est un veritable bureau de correspondances au milieu de l 0ce"an. C est ici que relachaient autre- fois les paquebots a destination du Bre"sil, qui nous auraient e"pargne 1 enorme detour auquel nous nous voyons contraints. Avouons que nous n avons pas eu lieu de regretter cet angle aigu : nous avons trouve* a bord des pas- sagers dont les interessantes causeries ont fait la traversed plus courte. La Martinique ramenait de Colon une partie de Texp^dition envoy 4e au Darien, sous le commandement du lieutenant de vaisseau 344 PROMENADES ET CHASSES 1^. N. B. Wyse pour y e"tudier le trace" d un canal inter-oceanique. MM. Wyse et Reclus qui devaient repartir dans quelques mois, nous donnerent rendez- TOUS dans un an & Panama. Pourquoi faut-il que nous ayons eu le regret de perdre un de nos charmants compagnons de route! M. Musso, ingenieur italien du plus bel avenir, et qui s e"tait acquis les sympathies de tous, succomba, en vue de Santander, une atta- que de dyssenterie; ses amis n eurent pas la triste consolation de rapporter ses depouilles & sa famille : & quelques milles des cotes, son corps fut lance" a 1 eau ! C est le second accident qui attriste cette traversed : des le debut, une passagere s etait, la nuit, pre"cipit6e & la mer dans un acces de fievre chaude. A 1 avant, on peut entendre les matelots accuser superstitieusement les cures que nous avons & bord. Nous nous sommes arret6s quelques heures devant la jolie ville de Santander ; le lendemain , nous pas sions devant Cordouan et nous entrions dans la Gironde. La Martinique nous depose & Pauillac; c est une chaloupe & vapeur qui nous amene jusqu k Bor deaux. Chacun sait, en effet, que depuis les travaux des ponts et chaussees pour creuser le lit de la Gi ronde, Jes gros bateaux ne peuvent plus remonter a mer basse sans danger. Enfin,nous voici d^barqu^s; nous avons juste le RETOUR EN FRANCE H45 temps de sauter en chemin de fer, tomber a Paris, reunir quelques amis dans un diner de revue et d adieux, repartir pour Bordeaux, et reprendre la mer bord du Parana, pour une nouvelle excursion dans 1 Amerique du Sud. FIN TABLE I. NEW-YOKE Pages. New-York. Broadway. Le Wall. Les quais. Le port Les quartiers riches. Central-Park. Omnibus et tram ways. Pharmaciens . Les bars. Le New-York Herald. Les theatres. La police. Les voleurs. Le tele- graphe. Les pompes ^ II. LES GROTTES DU MAMMOUTE Washington. Cincinnati. Louisville. Les grottes .... so III. UNE FETE AMERICAINE Fete americaine 43 348 TABLE Pages. IV. DE NEW-YORK ADX MONTAGNES-ROCHEUSES Chicago. Milwankee. Madison. Kansas- City. Les Emigrants. La plaine. Arrivee a Denver 49 V. LA PLAINE ET LA MONTAGNE. Depart de Denver. Johnson. Premier campement. Colo rado Springs, ville de temperance. Les Seep-gentlemen. Chasse a 1 antilope. Loups, coyottes et lapins. Serpents a sonnettes. Bob. La loi de Lynch ct le duel americain. Une mesaventure. Manitou. Le juge juge et condamne. Jardin des Dieux. La Platte river. Truites. Chasse au daim. Twin-Lakes. L Arkansas. Une ville de mi- neurs. Les mines. L auberge de Fairplay. Depart pour le Timberline. L dne en caoutchouc. Les ptarmigans. ;- Retour a Denver 62 VI. DE DENVER A GREAT SALT LAKE CITY Cheyenne. Sherman. Ogden. Les chemins de fer. ... 87 VII. BRIGHAM- YOUNG ET LES MORMONS La ville du Lac Sale. Les femmes. Le harem de Brigham Young. Le Tabernacle. Legende de Joe Smith. Livre de Mormon. Histoire. Terre Promise. Puissance inr flnie de Brigham Young. Anges exterminateurs. Polyga- mie. Brigham agent matrimonial. Fiangailles avec des cadavres. Avenir du mormonisme- -10 VIII. LA CALIFORNIB Le grand desert am6ricam. San Francisco. La ficvre de Tor. Les maisons qui marchent. Les Chinois. Chauvi- nisme californien. La fore"t p6trifi6e. Les Geysers. Les arbres geaats et la vallee de Yo-Semito 132 U-J?,/ TABLE 349 Pages. XI. INDIBNS BT BTJJFALOS Arrivee a Dodge-City. A hard place. Bill Hicock. Depart pour la chasse aux bisons. Les Skungs. Notre premier buffalo. Un chef indien. Les Cheyennes. Extinction rapide des buffalos et des Indiens. Le camp des Arapohes. Chasses a courre, au revolver et a I 1 arc. Nous reprenons le chemin de Dodge. La tempe te de neige. Arret force au camp Supply. Une longue etape. line querelle. Perdus dans la neige. La disette. Retour a Chicago. Nos etrennes du jour de Tan -14 X. L HIYER AU CANADA Les chutes du Niagara. Les rapides. Les ponts. Blon- din. Arrivee au Canada. Montreal. Les traineaux. Aspect du Saint-Laurent. Le patinage. Quebec. Les saisons. Le Canada semble une vieille province franchise. Le c6ne de Montmorency. Le Jeu des montagnes russes. Le village de la jeune Lorette. Les Indiens croises et degeneres. Antipathie des Indiens et des habitants pour les Anglais. Nous organisons une chasse au caribou et a 1 elan. Une famille canadienne. Les snow shoes. La cabane a la pluie. La neige. Retour a Quebec -1 39 XI. LE SUD L Hudson. Charleston, ville ruinee. Negres et mulatresses. La mousse grise. Savannah. La Nouvelle-Orleans. Le carnaval. Abaissement des Etats du Sud. Chasse sur les bayous 2H XII. LES AMERICAINS L amour de 1 argent et des affaires. L Americain se ruine aussi facilement qu il fait fortune. Affectation de certaines vertus. Education incomplete de 1 homme, sa grossierete. 20 350 TABLE Pages. La coquetterie, l 61egance do la femme. La Danso et [a flir tation. Immigration. Assimilation rapide des etrangers. !. Les 6coles. Les egliscs. L cgalite. Lcs libertcs de toutes sortcs. Separation presque complete du gouverne- ment et des individus, des Etats et du gouvernement. L ab- sence de gouts artistiques. Positivisme. Accroissement continu de I Amerique 232 XIII. MEXIQUE Le Mississipi. Pic d Orizaba. Tampico et Tuxpan. Arri- vee a la Vera-Cruz. Zopilotes. Fievre jaune et tetanos. De Vera-Cruz a Mexico. Aloes et pulque. La Viga. Les cavaliers. Le petit capitaine de Santa-Anita. Les brigands. Arrestation des diligences. Un docteur et un general americain. Chapultepec. Les Cedres de Montezuma et le palais de Maximilien. Guadeloupe. Puebla. Tlaxala. Iluevos cocidos. Un docteur perdu. Considerations gene- rales. Les revolutions. La population plus indienne Sii espagnole. Historique. Les Azteques. Montezuma. Fernand Cortez. Avenir de la republique 255 . V. DNS COLONIE ESPAGNOLE LaHavane. Le theatre Tacon. - SemaineSainte. -Combats de taureaux et combats do coqs. Matanzas. Grotte de Bellamar. Les volantes. Les sucreries. Les Chinois. L esclavage. Santiago de Cuba. La baie. La ville. Insurrection cubaine. Exactions de 1 Espagne. La Yierge de la Caridad. - Depart pour 1 ile d Haiti 28 s XV. LA REPUBLIQUE NOIRE De Santiago de Cuba a Port-au-Prince. Arrivee. La ville. Malproprete des rues. Le Pantheon et la Banque. L anta- gonisme entre les deux republiques HaYtlenne et Dominicaine. Une page d histoire.- Les revolutions.- Richesse du pays etpauvrete des habitants. Paressc des noirs. L anthropo- phagie. Les incendies. Utilite du rasoir. Les empoison- nements. La famillo negro. Moralile des femmes. ~ Va- TABLE 351 Pages. nite et ignorance. La passion des litres. Le personnel de 1 H dtel de France. Un bal. L ouverture des Chambres. Une revue de 1 armeG haitienne . Considerations 3*3 XVI. RETOUR EN FRANCE Un detour. Le cap Haitien. Mayagez. Saint-Thomas. Retour a Paris et depart de Bordeaux 341 IMPRIMERIE CBNTHALK DES CHEM1KS DE FKU. A. CHAIX ET C ie , RUB BBUGERE, 20, A PAKIS. A986 9. RETURN CIRCULATION DEPARTMENT TO* 202 Main Library LOAN PERIOD 1 HOME USE 2 3 4 5 6 ALL BOOKS MAY BE RECALLED AFTER 7 DAYS RENEWALS AND RECHARGES MAY BE MADE 4 DAYS PRIOR TO DUE DATE. LOAN PERIODS ARE 1-MONTH. 3-MONTHS AND 1-YEAR. RENEWALS: CALL (41 5)^642-3408 DUE AS STAMPED BELOW DEC 18 1985 UNIVERSITY OF CALIFORNIA, BERKELEY FORM NO. DD6, 60m, 1/83 BERKELEY, CA 94720 0791 GENERAL LIBRARY- u.C. BERKELEY 927551 W7 THE UNIVERSITY OF CALIFORNIA LIBRARY